‹ PlaidoyersChapitre 5 sur 9 · AUDIENCE DU 13 FÉVRIER · texte numérisé non relu

AUDIENCE DU 13 FÉVRIER

Le jugement du Tribunal dont le texte est rapporté à la suite de la plaidoirie, tout en rendant pleine Justice à rhonorabilité de M. Bourgeois, n'a pas 'condamné M. Zola. Le lecteur n'en sera pas surpris après avoir lu la plaidoirie de M® Waldeck-Roùsseau. Sans rien compromettre de sa gravité coutumière, sans dédaigner de discuter sérieusement, comme il convient toujours de le faire devant les tribunaux, des faits assez insignifiants en eux-mêmes, M® Waldeck- Rousseau a répandu sur cette œuvre légère un certain charme d'enjouement, de bonne humeur sans fiel et sans prétention ; cette plaidoirie n'ajoutera rien à sa réputation ; mais, entre l'argumentation austère de l'affaire du remboursement anticipé des obligations de chemins de fer et les mouvements tragiques de l'affaire Récipon, elle pourra procurer au lecteur un délassement rapide, semblable à celui que l'auteur de la plaidoirie y a probablement goûté.

Messieurs,

Ce Iprocès, entre beaucoup d'autres circonstances qui le distinguent de ceux que vous jugez communément, présente cette particularité peu banale que M. Bourgeois aura certainement appris aux nombreux lecteurs de Lourdes qu'il avait été diffamé. En effet, pour y parvenir, il lui a fallu déployer tant d'ingéniosité, poursuivre et rapprocher, au prix de tant d'efforts, quelques mots épars, perdus dans un volume de six cents pages, qu'il était bien le seul capable «d'entreprendre et de mener à bien un pareil travail d'exégèse.

Je n'en suis pas surpris. M. Bourgeois avait besoin de se croire diffamé, et non point par un ^es professionnels qui sont les habitués de cette audience, mais par un écrivain dont l'œuvre immense a successivement abordé tous les aspects les plus poignants et les plus irritants du drame de la vie moderne, sans être jamais descendu, je ne dis pas à la diffamation, mais même au moindre souci des personnalités.

M. Bourgeois est malheureux. Il est créancier de sommes importantes. On ne le paye pas, je le plains sincèrement. Mais combien la publication de Lourdes lui aura été secourable ! ... Il avait en vain fait appel à l'opinion, à l'administration, à la presse. Ses plaintes, si légitimes qu'elles fussent, n'avaient pas cessé d'être ignorées. Le Toman de Lourdes paraît : immédiatement tout -change. Ce sont les journaux qui viennent au-

devant de M. Bourgeois, il devient l'homme du jour ; il connaît les joies pénétrantes de l'interview. Les représentants les plus autorisés de la presse se disputent sa clientèle ; un journal, Le Jotirnal^ lui dépêche un de ses reporters les plus éminents, et vous allez voir combien M. Bourgeois est favorablement traité.

« Dès notre arrivée, on nous représente M. Bourgeois comme un homme occupant une situation importante dans le pays char train. On nous raconte que, comme entrepreneur, il a exécuté de grands travaux à Paris, pour la Ville et le département de la Seine. Ancien juge au tribunal de commerce, ancien adjoint au maire, conseiller municipal et conseiller général, il jouit, dit-on, d'une grande autorité dans l'assemblée départementale où il a toujours su faire apprécier la loyauté de son caractère et la netteté de ses jugements. L'an dernier, il a, été décoré pour services rendus à la ville de Chartres et au département d'Eure-et-Loir. C'est un travailleur infatigable que la politique ne tente pas. Sa situation et ses opinions républicaines bien nettes lui permettraient de briguer avec de grandes chances le mandat de député ; il a préféré se consacrer exclusivement à son double mandat de conseiller municipal et de conseiller général. M Bourgeois vit assez retiré au milieu des siens, depuis qu'il a cédé son entreprise. Nous le trouvons chez lui, rue Philippe-Desportes, dans un cabinet de travail aux larges dimensions, assis devant une longue table surchargée de dossiers et de bouquins administratifs. »

Ce n'est pas seulement ce journal littéraire et mondain qui s'est occupé de M. Bourgeois. Un

journal spécial, le Monde du Travail^ renchérit encore sur ce portrait flatteur :

« A l'heure où paraîtront ces lignes, le procès Zola-Bourgeois se plaidera devant le tribunal correctionnel... »

Le journal allait un peu vite.

« ... Nos lecteurs connaissent les griefs de M. Bourgeois : il s'agit de certains passages de Lourdes que cet honorable entrepreneur a jugés diffamatoires... »

M. Zola répond : « Je n'avais pas Tintenlion de nuire à M. Bourgeois que je ne connais point. Les entrepreneurs, pour moi, c'est une entité. »

0 ... Pour édifier nos lecteurs sur M. Bourgeois, nous publions ci-contre — dût sa modestie en souffrir — quelques notes biographiques... »

Alors le Monde du travail rappelle toutes ses qualités, tous ses titres et continue :

«... A cette brillante nomenclature, il manque cependant quelque chose : M. Bourgeois n'est pas académicien. Mais il est encore jeune ; avec un peu de persévérance, il peut le devenir. En ce qui concerne « l'entité », le procès ne manquera pas de sel : l'histoire de M. Bourgeois est celle de beaucoup de confrères. Quand nous traitons ces questions dans notre journal, on crie à l'exagération. Il n'est pas mauvais que ces abus — absolument scandaleux — voient le grand jour de l'audience. M. Lhopiteau, député d'Eure-et-Loir, avocat et ami de M. Bourgeois, mettra tous ces faits en pleine lumière... »

Suit un aperçu du procès qui a été plaidé devant les tribunaux administratifs, des infortunes de M. Bourgeois, de l'injustice dont il est victime. Enfin l'écrivain laisse échapper cet aveu que vous retiendrez :

« ... Celte campagne fut si habilement menée que M. Zola lui-même en devint le héros malgré lui et que ses cent mille exemplaires chantent urbi et orbi la complainte de Lourdes sur Tairde Basile. »

Mais quelqu'un s'est montré plus désireux encore d'être agréable à M. Bourgeois. C'est M. Zola lui-même. Dès le début, il lui prodigue les satisfactions et s'empresse de mettre l'entière bonne foi de l'entrepreneur au-dessus de toute contestation !

Interviewé à son tour :

« Je ne suis pas fâché, dit-il, d'apprendre les raisons qui ont déterminé M. Bourgeois à me poursuivre. Ses paroles éclairent un malentendu et ma réponse sera bien simple.

« J'ignorais l'article du Figaro auquel il fait allusion. Jamais Magnard ne m'a parlé de rien, jamais aucune brochure ne m'a été communiquée. Qua^dj'ai écrit Lourdes^ je ne connaissais pas M. Bourgeois... »

Et plus loin :

« ... Je n'ai pas eu l'intention d'attaquer M. Bourgeois, je n'ai pas eu l'intention de le diffamer ; il «si -devenu dans mpn esprit comme une entité, il est devenu les entrepreneurs, M. Bourgeois n'est pas mon adversaire. J'insiste sur ce point qu'il y a là uû

malentendu, que je suis absolument avec lui et que j'ai voulu simplement défendre Tabbé Peyramale sans viser personnellement un homme que je ne connais pas, que je n'ai pas nommé. »

M. Zola a fait quelque chose de plus encore. Aussitôt que M. Bourgeois eut énumiéré ses griefs, suivant pas à pas, ligne par ligne, son assignation, il a demandé aux honorables éditeurs qui -comparaissent aujourd'hui devant vous de modifier tout ce qui avait ému la susceptibilité du plaignant, et voici dans quelle forme nouvelle, qui ne change rien à la physionomie du roman, les passages dont M. Bourgeois s'était alarmé ont été modifiés.

Page 341, là-où M. Zola avait écrit :

« Le père Sempé, à ce qu'on racontait, agissait secrètement auprès de l'entrepreneur. Brusquement, il triompha, les travaux furent arrêtés. »

On lira désormais :

« Le père Sempé, à ce qu'on racontait, agissait secrètement, entravait toute chose. Brusquement, il triompha, les travaux furent arrêtés. »

Plus loin, page 450, on lisait :

« L'homme d'autorité et de domination qui était au fond de son être, le pasteur de foules, le constructeur de temples, goûtait une impatiente joie à hâter les travaux, avec une imprévoyance d'homme passionné qui ne s'inquiétait pas de la dette, se laissait ^oler par les entrepreneurs,,. »

On lira désormais : >

« Avec une inaprévoyance d*homme passionné qui ne s'inquiétait pas de la dette, dépensant à pleines mains, sans compter... »

Et enfin, à la page 453, à la place des expressions :

« Il reprenait les faits, le curé enthousiaste se lançant dans la construction de son église, s'endettant, se laissant voler,,, »

On lira :

« En face de la ruine lamentable, il reprenait les faits, le curé enthousiaste se lançant dans la construction de son église, s'endettant, ne tjomptant plus, tandis que le père Sempé aux aguets profilait de chacune de ses fautes... »

M. Zola a, d'ailleurs, dès à présent, retiré une récompense précieuse et assez rare de Textrême bonne foi avec laquelle il s'est conduit avec M. Bourgeois. Les journaux, si attentifs à certains procès, ont bien voulu raconter qu'au seuil même de ce prétoire on avait vu les deux plaideurs se prodiguer les marques d'une mutuelle sympathie, fait bien rare et qui serait de nature à fournir un argument imprévu à ceux qui croient aux miracles.

Mais alors, comment M. Bourgeois plaide-t-il avec tant d'acharnement contre un allié, contre un ami? La vérité, c'est qu'il considère, non sans raison, que M. Zola lui a fourni l'occasion

de montrer avec quelque retentissement que l'abbé Peyramale n'a pas été la seule victime du drame qui s'est joué à Lourdes, et de mettre en pleine lumière des droits qu'il croit méconnus. Le calcul est ingénieux: je suis persuadé qu'il réussira. Mais M. Bourgeois serait certainement désolé et le plus désolé peut-être, si le tribunal, allant au delà de ses désirs, voyait une diffamation, un délit, là où lui-même ne voit déjà qu'un accident heureux.

M. Zola aurait pu critiquer la procédure de M. Bourgeois, sa régularité, l'application des textes qu'il invoque. Mais cette tactique ne pouvait lui convenir. Il a déjà prouvé par des actes tout son désir de complaire à M. Bourgeois, ilpersévère dans cette attitude et il entend lui montrer encore son entière bonne foi, par la complaisance avec laquelle il consent à lui donner la réplique.

M. Zola n'invoque que sa bonne foi. Nous verrons s'il est possible de constituer un délit en rapprochant quelques mots que jusque-là personne n'avait songé à réunir. Ce qui est certain, ce que M. Zola affirme, c'est qu'il n'a jamais eu rintention, jamais formé l'incroyable dessein de nuire à M. Bourgeois.

Il a le droit de tenir un pareil langage. C'est son œuvre tout entière qui le défend. Il a écrit plus de quarante volumes ; on lui a prodigué les critiques, on a fait en sa personne le procès au naturalisme; on lui a reproché de peindre avec une exactitude trop cruelle les mauvais côtés de l'humanité. Mais personne n'a jamais pu

méconnaître rimparlialité de sa critique, la sincérité de son observation; jamais on n'a pu lui reprocher de chercher le succès dans le scandale, ni même de sacrifier à un goût très moderne et très mauvais qui porte certains écrivains h. transformer le roman en pamphlet- M. Zola a eu la rare fortune de traverser une époque de divisions, de dénigrement et de haines sans épouser aucune de ses basses querelles. Il est resté le peintre fidèle de la vie telle que notre siècle l'a faite, avec ses beautés et ses laideurs, ses vertus et ses vices, ses brutalités et ses tendresses. Il a créé des catégories^ des genres, des caractères, il s'est élevé jusqu'à la synthèse par l'infinie exactitude des détails, sans que jamais il lui soit arrivé de rechercher la satisfaction, je ne dis pas d'une rancune, mais d'une opinion.

Lourdes le défend mieux encore. C'est à la fia de ce livre qu'il faudrait écrire et c'est au lecteur qu'il appartiendrait de le faire : « Ceci est une œuvre de bonne foi. » M. Zol^a n'y jirésente l'apologie d'aucun système, il ne fait le procès à aucune croyance. Il raconte ce qu'il voit, comme il le voit, avec sans doute la maîtrise d'un grand artiste, avec le relief que donne aux moindres objets une touche puissante et colorée. Mais, s'il a trouvé pour raconter la vie, le calvaire et la mort du curé Peyramale des accents de la plus haute éloquence, il a eu pour rendre le spectacle de la foule des pèlerins émue, haletante, aux prises avec le meiveilleux -— la splendeur des processions et le cortège des miracles, des images et

des traits qu'un croyant ne désavouerait pas.

Uniquement préoccupé de saisir les mille détails d'un spectacle qui met aux prises les esprits et les âmes et des passions qui s'ignorent, ah, certes! il ne se propose pas ce but ridicule et mesquin de diminuer la considération de M. Bourgeois.

Ce qui le prouve avec évidence, c'est que, pour faire apparaître quelque indice d'une diffamation, il faut, à grand renfort de recherches, rapprocher des mots ou des idées que des chapitres entiers séparent. Ceux qui ne connaîtront Lourdes que par l'excellente plaidoirie de M* Lhopiteau penseront sans doute que le dernier livre de M. Zola porte ce titre : Monsieur Bourgeois^ et que l'auteur a voulu ajouter un personnage nouveau à la famille des Rougon-Macquart. A l'entendre, il n'y serait question que de M. Bourgeois ; pour lui et contre lui, M. Zola aurait écrit six cents pages! Il en est autrement, et malgré l'habileté de ses ciseaux, M. Bourgeois n'a pu en détacher que la matière de cinq ou six lignes dont il imagine qu'elles lui seraient consacrées.

A la page 340, M. Bourgeois cueille, d'abord, trois lignes :

«... L'abbé Peyramale avait accepté les plans de rarchitecle, un projet qu'il avait voulu grandiose et traité avec un entrepreneur de Chartres... »

Eh bien, cela n'est pas diffamatoire, il me semble!... M. Bourgeois est-il clairement désigné?... Est-il un ou plusieurs lecteurs de Lourdes qui penseront directement à lui, aprôs

146 PLAIDOtÊRS

avoir lu ce passade? M* Gtunet v<yu« a montré la faiblesse de c^tte supposition, j« n'y îiÉsîste pas.

M. Zok fait donc Btittet en scène, pour nmè seconde, remtreprebeur^ Gh«r(yes. Alors, vom dit M. Bourgeois, franchîmes avec tnoi deut: pa^es — singulièrement entraînaû1e?s, où bien. d6« peviS^ées, bien d>«s évéïiMtieiitB viennent affaiblir la préoccupation que M. B««rrgeoii« prèle au lecteur — et v^^ici ce tf u'il éécouvm encore :

(( ...Le père Sempé, à ce qu'on racontait, agissait secrètement au}Mrès de rentrepreneur. Brusquement, il triompha, les travaux furent arrêtés... »

Pour se rendre compte de la pensée évidente de M. Zola, il n^est pas inutile d'indiquer l'esprit de ce qui précède. M. Zola vient de raconter que l'abbé Peyramale, imprévoyant, confiant, aveugle, est brusquement arraché à son rèvc^ en voyant ôe tarir pour lui la source des aumônes :

« ..« Ce fut che% lui une stupmr lorsqu'il s'aperçut enfin que les aumônes se tarissaient, que l'argent des fidèles ne lui arrivait plus, comme si quelqu'un, dans Tombre, en avait détourné la source. Et le jour vint où il lui fut impossible de faire les payements promis. Il y avait eu là tout un étranglement savant dont il ne se rendit compte que plus tard. De nouveau, le père Sempé devait avoir ramené sur la Grotte la faveur exclusive de l'évoque. On parla même de circulaires confidentielles distribuées dans It^ dfocèses, pour que les envois d'argent ne fussent

AFFAIRE DJB n WURDES » i41

ylns adr^ftsé^ à la paroig$a. La Grotte voiace, la Grotte iaasbtiabie voulait tout, dévorait tout; et la», choses allèrent à ce point, que des billets de cinq cents franco mis dans le troue, à la basilique, furent gardés : on dépouillait le tronc, on volait la paroisse. Mais le curé, dans sa passion pour Féglise grandissante, qui était sa fille, résistait avec violence, aurait donné son sang. Il avait d^abord traité au nom de la fabrique; puis, quand il ne sut comment payer, il traita en son nom personnel. Sa vie n'était plus que là, il s'épuisa en efforts héroïques. Sur les quatre cent mille francs promis, il n*avait pu en donner que deux cent mille; et le conseil municipal s'entêtait à ne pas verser les cent mille francs votés, avant que Téglisefût couverte. C'était aller contre les intérêts évidents de la ville. Le père Seropé, à ce qu'on racontait, agissait secrètement auprès de l'entrepreneur. Brusquement, il triompha, les travaux furent arrêtés... »

Eh bien! que pensera le lecteur, l'homme simple, n'ayant pas de parti pris? Ceci : l'entrepreneur n'est plus payé, l'argent est épuisé, Fabbé Peyramale est à bout de ressources; le père Sempé agit en secret, il a des intelligences, des afpdés; ils montrent à l'entrepreneur le péril qu'il court : il travaille pour des insolvables! quelle imprudence!... Et l'événement, hélas! a montré la valeur de ce langage.

Il n'y a rien de plus. Mais M. Bourgeois ne l'entend p^s ainsi et voici comment, dans son assignation, il traduit ce passage :

« Ce paragraphe agnifie qu'après avoir traité avec l'abbé Payraraale, il aurait trahi sa confiance, qu'il

serait entré en négociations avec le père Sempé, [un adversaire, et se serait laissé corrompre par lui. »

Eh bien ! qui est-ce qui dit cela ? Cest M. Bourgeois! Ce n'est pas M. Zola!... M. Zola nous fait assister au drame engagé entre la basilique et la paroisse. Il montre les manœuvres employées, les démarches faites à l'instigation du père Sempé, l'entrepreneur habilement assailli, effrayé à juste titre, arrêtant les travaux... Voilà ce que M. Zola exprime; le sens diffamatoire est l'œuvre de M. Bourgeois, non la sienne.

Alors, pour retrouver le fil de la diffamation, il nous faut franchir des page?, et combien de pages? Cent dix! Avant de nous décider à faire ce saut dans l'inconnu, permettez-moi de rappeler votre attention sur les mots par lesquels se termine le passage que je viens de discuter. M. Zola montre les déceptions du prêtre constructeur de cathédrale, les luttes qu'il a subies, le triomphe du père Sempé. « Brusquement les travaux sont arrêtés. » Plus loin, à la page 243, M. Zola raconte les procès qui s'engagent. Le lecteur, par là même, prend une opinion très juste des événements qui se déroulent sous ses yeux :

« ...Des procès interminables s'étaient engagés, Tentrepreneur, qui n'avait reçu que deux cent mille francs sur les cinq cent mille francs de travaux exécutés, venait d'attaquer l'héritier du curé, la fabrique et la ville, cette dernière se refusant toujours à verser les cent mille francs votés par elle. D'abord, le conseil de préfecture se déclara incompétent; puis,

le Conseil d'État lui ayant renvoyé l'affaire, il condamna la ville à donner les cent mille francs et Théritier à terminer Téglise tout en mettant la fabrique hors de cause. Mais il y eut un nouveau pourvoi devant le Conseil d'État, qui cassa Tarrêt; et, cette fois, retenant Taffaire, il condamna la fabrique, ou, à son défaut, l'héritier, à payer l'entrepreneur. Ni l'une ni l'autre n'était solvable, la situation en resta là. »

Donc le rôle de M. Bourgeois est fini! Donc, il ne s'agira plus de lui; il est désormais, et pour le lecteur et pour M. Zola, hors de cause !

Aussi, quand, à la page 450, M. Zola nous montrera l'abbé Peyramale se raidissant contre la destinée, ne se résignant pas à voir son œuvre perdue, se débattant, quand il écrira :

« ... Il goûtait une impatiente joie à hâter les travaux, avec une imprévoyance d'homme passionné qui ne s'inquiétait pas de la dette, se laissait voler par les entrepreneurs, pourvu qu'il y eût toujours un peuple d'ouvriers sur les échafaudages... »

nul ne pensera que ces entrepreneurs soient un entrepreneur, et cet entrepreneur M. Bourgeois.

Ce que verra le lecteur dans ces lignes, c'est ridée générale, c'est l'imprévoyance de l'apôtre, c'est l'absence de présence d'esprit dans la défense de ses intérêts, pourvu qu'on travaille encore; il ne compte plus, il ne discute plus avec personne. N'est-il pas vrai qu'il faut une imagination bien vive ou un intérêt bien pres-

saut pour arriver h souder h Timage d'ua eulrepreneur de CharlrcB celle des entrepreneurs qui exploitent la fièvre de construction du malbeu* reuxcuré? .

Mais il y a plus. Sur les chantiers, dont parie ici M. Zola, il y a plusieurs entrepreneurs. Il y a Tentrepreneur de maçonnerie, il y a Tentrepreneur de charpente. Et M. Zola a si bien oublié M. Bourgeois qu'il met en scène ici des entrepreneurs, ceux qui ont repris les travaux arrêtés.

M. Bourgeois disait tout à l'heure : « L'entrepreneur, c'est moi » ; maintenant il dit : « Les entrepreneurs, c'est encore moi ! » Pour dédoubler, pour multiplier ainsi sa personnalité, il faut avoir en vérité un grand désir d'être diffamé !

Dans un dernier passage, c'est encore le docteur Chassaigne qui parle, et ici moins encore M. Bourgeois est désigné :

« ... Ea face de la ruioe lame^itable^ il reprenait les faits, le curé eoibousiaste se lançant daAS la construction de son église, s'endettant, se laissant voler.,, »

£b bi«n! par qui? Ëst*ce même par un entrepreneur? Et cet entrepreneur, est-ce M. Bourgeois? L'abbé Peyramale constatait tout à l'heure, avec désespoii', que les aum^nas dépo- 8.ées pour lui dans le tronc de la Grotte disparaissaient?... A qui se rapporte ce passage?... A ]BK>i encore, dit M. Bourgeois. Mais, s'il lui pL^t de le dira, il ne le fera croire par personne.

Vous venez de voir que, pour faire apparaître

AFFAIRE DJS « LOURDES » m

le eorpi d'ua délit, il faut ooudre deux ligaes de la page 3il à trois ligaee die la pa^ 342 et les rap^rodier de quatre mois perdus diuots les pages iSê et 455 !

Ëfa bien ! qutel est le lecteur qui aura fait ce travail eKb^ord inaire, invralBemblable? Au surplus, la preuve, en quelque sorte expérimeatale, qu'auecoBe diffamation n'apparaît a été fournie par M* Clunet. Si les lecteurs du feuilleton — et M. Bourgeois lui-même est un de ces lecteurs — n ont pas apei^çn la prétendue diffanaation, c'est que, pour y arriver, il faut avoir tout Touvra^ 80US la main, le déco^aper patiemment^ composer une véritable mosaïque... En vérité, la diffamation n'est pas à ce point insaisissable !

Ceci suffirait à faire mettre M. Zola hors de caase. Mais voulez^ vous, pour ubc fitecooide, admettre qu'il ait été mal servi par sa plume, que quelques expressions malheureuses lui aient écèappé, que M. Bourgeois ne se trompe point quand il prétend avoir été atteint?

Il lui faudrait encore faire une autre démonstration : celle de TinteniioB de nuire. M. Bourgeois vous a indiqué son espérance, son désir le plus cher. Une condanmation pénale contre M. Zola, M. Boaitrgeois ne cache pas qu'il en serait cooAristé. Mais, dit-il, quand une faute a été eoflomise, on doit la réparer. Il reconnaît, discrètement^ mais il reconnait qu'il n'y a pas eu ÎBtentioft de nuire.

Q^e reuA-il alors? Des mesures destinées à réparer le préjndice? M. Zola les lui a spontanéat accordées. Faut-il insister encore ?

C'est une méthode de critique très mauvaise que de prendre, non pas au hasard, mais après un long travail d'analyse, deux ou trois mots dans un livre pour dire ensuite : Voyez! ces mots sont blessants, ils ne s'expliquent que par la malveillance... Non! il faut voir les choses de plus haut et juger l'écrit dans son ensemble.

Je ne rappelle que pour mémoire. Messieurs, des idées qui vous sont familières. Comment procède un diffamateur? Comment se présente toujours la diffamation? Elle est le but vers lequel récrivain se dirige. Tout ce qui la précède, c'est là préparation, et tout est combiné de telle sorte qu'elle se détache en pleine lumière.

Replaçons donc dans leur cadre les expressions qui sont relevées. Voyons si les pages brûlantes d'où M. Bourgeois les a tirées ont été écrites contre lui, pour le blesser, ou s'il n'est pas vrai au contraire que M. Zola n'a pas même arrêté son attention sur lui. Vous n'aurez pas. Messieurs, à vous plaindre de la lecture que je vais faire, tant elle diffère de celles que nous devons parfois vous infliger.

En plaçant à Lourdes l'action romanesque autour de laquelle il a groupé toutes les circonstances empruntées au milieu, M. Zola avait un but plus noble que d'assouvir, au détriment de M. Bourgeois, une invraisemblable rancune. Là, j'imagine, se posait pour lui la question redoutable de l'influence mystérieuse exercée sur la nature physique par les impressions et les suggestions d'ordre purement moral, d'autant plus

puissantes qu'elles sont du domaine religieux. Il a voulu étudier, dans une de ses manifestations les plus étranges, un mal qui n'est pas d'aujourd'hui, mais qui n'a jamais été plus grave : la détresse des âmes mêlée à la détresse des corps, la foi des uns se tournant alors vers les croyances de leurs jeunes années, le doute des autres accru par les prodigieuses révélations de la science, et, paradoxe singulier, la science et la foi concluant, l'une et l'autre, à la suprématie des influences morales sur la matière.

Peut-être aussi l'image de Bernadette, figure effacée déjà comme une peinture de missel, l'at-elle attiré dans le merveilleux décor où elle avait vécu, et sa sincérité éclate dans le portrait qu'il a tracé d'elle. Jamais profil de vierge naïve ne fut cerné par un Primitif d'un trait plus pur, coloré par un pinceau plus modeste...

Mais c'est, à son insu peut-être, l'abbé Peyramale qui l'a retenu, son œuvre qui l'a subjugué. Il partage ses doutes d'abord, puis sa foi; il fait les mêmes rêves superbes ; il souffre avec lui lorsqu'il voit les déceptions s'amonceler sur sa tête; avec lui il s'indigne et se révolte. Certes • ce n'est pas en contemplation de M. Bourgeois qu'il a écrit ce que je vais lire.

C'est dans la bouche du docteur Chassaigne que M. Zola a placé le récit des infortunes de Fabbé Peyramale :

« L'abbé Peyramale était curé de Lourdes, au moment des apparitions. C'était un homme grand, aux fortes épaules, à la puissante tête léonine, un

154 PLiïDOYERS

enfant du pays., d'une intelli^eiuîeviv^, trèshonaête, très bon, suais violent parfois et dominateur. Il semblait fait pour la lutte^ ennemi de toute exagéraUoQ dévote, rexnplissaût son ministère en esprit large. Aussi se méfia-t-il d'abord : il refusa de croire atix récits de Bernadette, la . questionna, exigea des preuves. Ce fut plus lard seulement, lorsque le vent^ de la foi devint irrésistible, boul<»v^»sant les plus rebelles, emportant les foules, qu'il fiait par s'ineli' ner ; et encore fut-il surtout conquis psœ son amour des humbles et des opprimés, le jour où il vit Bernadette menacée d'être conduite en prison! Lesautorités civiles persécutaient une de ses ouailles, son cœur de pasteur s'éveilla, il mit à la défendre soji ardente passion de la justice...

« ...Il voyait grand, bousculant les architectes, exigeant d'eux des palais dignes de la Reine du ciel, plein d'une sereine confiance dans l'aide enthousiaste de la chrétienté entière. D'ailleurs, les dons affluaient, Tor pleuvait des diocèses lès plus lointains, une pluie d'or qui devait grandir et ne janaais cesser.. Ce furent alors ses années heureuses, on le rencontrait à chaque heure parmi les ouvriers, qu'il activait en brave homme aimant à rire, toujours sur le point de prendre lui-même le pic et la truelle, dans sa hâte à voir se réaliser son rêve...

« ... La lutte bientôt commença, une de ces luttes sourdes, acharnées, mortelles, comme il y en a sous la discipline ecclésiastique. Une cause de rupture était là, un champ de bataille où Ton allait se battre à coups de millions : la construction d'une nouvelle église paroissiale, plus grande et plus digne que la vieille église existante, dont l'insuffisance était reconnue, depuis l'affluence sans cesse accrue des fidèles. C'était d'ailleurs une idée ancienne de l'abbé Peyramale, qui voulait être le strict exécuteur des

ordres de la Vierge. Elle avait dit, en perlant de la GroUe : « On y viendra en proeession. « Et il avait toujours vu les pèlerins partir en proceesion de la viHei où ils devaient rentrer de même le soir, comme, du reSie, cela s'étarit fait d'abord,. .

c ... C'était 8a9fti sa mabon qu'il vmilait bâtir, son acte de foi et d'adoration, le temple dont il serait le pontife, où il trio«0pherait avec le dem souvenir de Bernadette, en face de l'ciuvre dont on l'avait dépossédé. Naturellement, dans la profonde amertume qu'il en ressentait, cette nouvelle église paroissiale était un peu une revanche, sa part de gloire à lui, une façon encore d'occuper son activité militante, la âèvre qui le consumait, depuis que, le cœur meurtri, il avait ntème eessé de descendre à la «rotte.

« An débtit^ ce fut de noifvean une ftambée d'enthousiasme. L'aneienne ville, qui se sentait mise à l'écart, fit cause commune avec sieti csré, devant la menace de voir tont l'argent, tonte la vte aller à la la cité nouvelle, poussant de terre, autour de la ba~ silique. Le Conseil m^micipal vota me somme de cent mille francs, qui, fàcheasement, ne devait être versée que lorsqne l'église serait couverte. Déjà, l'abbé Peyramale avait accepté les plans de l'architecte, un projet qu'il avait voulu grandiose, et traité avec un entrepreneur de Chartres, lequel s'engageait A finir l'église en trois ou quatre ans, 'si les versemeat^ promis se faisaient avec régularité. Les dons allaient sûrement continuer à pleuvoir de partout, Tabbé se lançait dans cette grosse affaire sans in- .quiétnde, débordant d'une vaillance insoucieuse, comptant bien que le del ne l'abandonnerait pas en route...

« ...Puis, la lutte sourde, la lutte enragée recom-

mença. L'abbé Peyramale, qui était un détestable administrateur, exultait en voyant son église grandir rapidement. Les travaux étaient menés bon train, il ne demandait rien autre chose, toujours convaincu que la sainte Vierge paierait. Ce fut, chez lui, une stupeur, lorsqu'il s'aperçut enfin que les aumônes se tarissaient, que Targent des fidèles ne lui arrivait plus, comme si quelqu'un, dans l'ombre, en avait détourné la source. Et le jour vint où il lui fut impossible de faire les paiements promis. Il y avait eu là tout un étranglement savant dont il ne se rendit compte que plus tard...

« ... La Grotte vorace, la Grotte insatiable voulait tout, dévorait tout ; et les choses allèrent à ce point que des billets de 500 francs mis dans le tronc, à la basilique, furent gardés : on dépouillait le tronc, on volait la paroisse. Mais le curé, dans sa passion pour l'église grandissante, qui était sa fille, résistait avec violence, aurait donné son sang. Il avait d'abord traité au nom de la fabrique; puis, quand il ne sut comment payer, il traita en son nom personnel. Sa vie n'était plus que là, il s'épuisa* en efforts héroïques. Sur les 400.000 francs promis, il n'avait pu en donner que 200.000, et le Conseil municipal s'entêtait à ne pas verser les 100.000 francs volés, avant que l'église fût couverte. C'était aller contre les intérêts évidents de la ville. Le père Sempé, à ce qu'on racontait, agissait secrètement auprès de l'entrepreneur. Brusquement il triompha, les travaux furent arrêtés.

« Dès lors, ce fut Tagonie. Le curé Peyramale, ce montagnard aux épaules larges, à la face léonine, frappé au cœur, chancela et s'abattit, ainsi qu'un chêne foudroyé. Il s'alita. Il ne se releva plus... ^ .

Puis le récit s'arrête. Le docteur Chassaigne donne rendez-vous pour le soir à son jeune compagnon ; ils se retrouvent :

« ... Ce n'est pas fini, mon cher enfant, suivezmoi... Nous allons voir maintenant l'autre grande iniquité. *

« C'était de Tabbé Peyramale et de son église qu'il parlait. Ils traversèrent la place du Porche, tournèrent dans la rue Saint-Pierre ; quelques minutes devaient suffire. Mais la conversation était retombée sur les Pères de la Grotte, sur la guerre terrible, sans merci, faite par le père Sempé k l'ancien curé de Lourdes. Celui-ci, vaincu, en était mort, dans une affreuse amertume; et, après l'avoir ainsi tué de chagrin, on avait achevé de tuer son église, qu'il laissait inachevée, sans toiture, ouverte au vent et à la pluie. Cette église monumentale, de quel rêve glorieux elle avait empli les dernières années de son existence! Depuis qu'on l'avait dépossédé de la Grotte, chassé de cette œuvre de Notre-Daûie de Lourdes dont il était, avec Bernadette, le premier ouvrier, son église devenait sa revanche, sa protestation, sa part de gloire à lui, la maison de Dieu où il triompherait en habits sacrés, d'où il emmènerait d'interminables processions, pour réaliser le vœu formel de la sainte Vierge. L'homme d'autorité et de domination qui était au fond de son être, le pasteur de foules, le constructeur de temples, goûtait une impatiente joie à hâter les travaux, avec une imprévoyance d'homme passionné qui ne s'inquiétait pas de la dette/se laissait voler par les enlrenéurs, pourvu qu'il y eût toujours un peuple d'ouvriers sur les échafaudages. Et il la voyait grandir, son église, et il la voyait finie, par un beau matin d'été, toute neuve dans le soleil levant. »

Maintenant, Messieurs, vous pouvez juger M. Zola.

Vous sentez bien que ces pages tour à tour attendries et enflammées, éclatantes comme une fanfare, attristées comme une symphonie funèbre, n'ont pas été écrites pour diffamer M. Bourgeois. Elles sont d'une véritable éloquence, d'un seul jet, d*une inspî^atkm continue qui grandit, s'élargit, coule- impétueuse... Et si elle charrie quelque gravier rfétaché du bord, si, dans les mille traits dont îî a composé le portrait de son héros, il en est un dont M. Bourgeois ait pu se croire atteint, lui-môtne n'a jamais cru et ne peut plus croire que M. Zola ait voulu liû nuire.

Il serait bien dét/ohaOLi pour les éerivukis et bien confiant pour les dîlEamftteurs qu'un homme comme H. Zok ue fût pas p^cttégé^dans l'examen de ses intentions, par m vie twut eor tière et par une œuvre qui appaHlient à Fhîstoire des lettres françaises et non â cefle des tribunaux.

Le Iribaual rendît, le 6 mars 1895, sur les cmclusions conformes ^de M. ie ^uhslQÈMt Le Cherb<>n

nier, le jugement suivant :

Le Tribunal :

Attendu que Bourgeois se plaignant d'être diffamé par certains passages du roman d'Emile Zola, ayant pour titre Lourdes, a fait citer: Chopin, gérant du journal Le Gil Bla$, comme auteur principal du délit commis dans les numéros de ce journal des

20 juin, 14 ek 15 juillet 1894, qui ont rapporté les passages incriminés et qui seront ci-après rappelés; Charpentier et Fasquelie, é^lemeot en qualité d'auteurs {»*incipaux, comme ayant édité, mis en vente, distribué et exposé au regard du public le Tolnme intitulé Lourdes ; enfin, Emile Zola comme complice du délit commis par les susniommés pour avoir écrit ies passages dudit livre ;

Attendu que les passages incriminés sont les suivants :

!• « ...Déjà (page 340), Tabbé Peyramale avait accepté les plans de Tarehitecte, un projet qu'il avait voulu grandiose et traité avec un entrepreneur de Chartres, lequel s'engageait à faire l'église en trois ou quatre ans, si les "««ersements promis se faisaient avec régularité... » — 2*'«... Le père Sempé (page 341), à ce qu'on racontait, agissait secrètement auprès de l'entrepreneur. Brusquement, il triompha ; les travaux furentarrètéB... » — 3** « .-..L'homme d'autorité (page 450) et de domination qui était au fond de son être, le pasteur des foules, le constructeur de temples, goûtait une impatiente joie à hâter les travaux, avec une imprévoyance d'homme passionné ^qui ne s'inquiétait pas de la dette, se laissait voler par les entrepreneurs, pourvu- qu'il y eut toujours un peuple d'ouvriers sur les échafaudages... » — 4" « ...Le curé enthousiaste (page 455) se lançant dans la construction de son église, s'endettant, se laissant voler... »

Attendu que Bourgeois prétend que les imputalions contenues dans les passages cités sont évidemment de nature à porter atteinte à son honneur et à sa considération, parce qu'ils désignent sa personnalité d'une façon tout à fait précise, qu'ils tendent à convaincre le public qu'il aurait trahi la confiance de son commettant en se laissant corrompre par le

père Sempé, Tadversaire de Tabbé Peyramale, et qu'il aurait volé ce dernier;

Attendu qu'il importe tout d'abord pour le Tribunal de constater que dans son œuvre, Zola s'est exclusivement préoccupé de saisir et d'enregistrer les détails d'un spectacle où l'excitation du merveilleux et les ardeurs de la foi mettent aux prises les esprits et les âmes, d'esquisser et de rapporter les impressions que le voyage de Lourdes et les cures miraculeuses, vraies ou fictives, communiquaient aux personnages de son roman, et que ces derniers exhalaient sous forme de dialogues et d'entretiens, et qu'il n'a nullement songé à attaquer ceux qui, à un titre quelconque, ont apporté leur concours à l'abbé Peyramale ; — Qu'en effet, en indiquant (premier chef de la prévention) que ledit abbé s'est adressé à un entrepreneur de Chartres pour la construction de son église, Zola n'a eu en vue que de faire connaître ce que tout le monde savait déjà, et préciser un fait matériel sans aucune conséquence en lui-même ; — Qu'en admettant à la rigueur (deuxième chef de la prévention) que le père Sempé ait agi secrètement auprès de l'entrepreneur, les expressions dont s'est servi Zola ne tendent pas à prouver ou à affirmer que Bourgeois ait favoriâé les agissements de celui qui aurait cherché à le corrompre; — Qu'en disant que l'abbé Peyramale se laissait voler par les entrepreneurs... se laissait voler... (troisième et quatrième chefs incriminés), Zola n'a fait que reproduire les bruits qui circulaient à Lourdes, sans rien affirmer par lui-même ;

Attendu que, de tous ces faits, résulte la preuve que Zola n'a eu principalement pour but, dans les passages ci-dessus rappelés, que de défendre l'abbé Peyramale, et non d'attaquer ni de diffamer Bourgeois qu'il ne connaissait pas, et à qui il ne pouvait

avoir aucune raison d'en vouloir ; — Que sa bonne foi est entière, et qu'il est constant que si soii intention avait été d'atteindre Bourgeois, il lui eût été loisible de lui consacrer dans son ouvrage, sinon des pages, tout au moins des alinéas se succédant, et qu'il faudrait vraiment un grand effort d'imagination chez le lecteur pour arriver à grouper les éléments 'apparents, soit d'une diffamation, soit d'une injure, dans les passages incriminés qui sont dispersés à des centaines de pages de distance, et où le nom du plaignant n'est même pas prononcé ; — Que cette bonne foi et l'absence d'intention de nuire sont d'autant plus évidentes qu'au début de cette instance l'auteur a oifert spontanément au demandeur de supprimer de Touvrage les passages qui pouvaient exciter sa susceptibilité, ce qui a été fait, ainsi que le Tribunal a pu s'en convaincre par la lecture des nouvelles^ éditions ;

Attendu, en conséquence, que qiiel que soit le désir bien légitime de Bourgeois de faire reconnaître que sa conduite dans l'entreprise de la construction de l'église paroissisJe de Lourdes a été à l'abri de tout reproche, le Tribunal ne saurait voir dans les phrases relevées des imputations de nature à nuire à son honneur et à sa considération ; qu'il échet dès lors de renvoyer les prévenus des fins de la poursuite; •

Par ces motifs :

Renvoie Chopin, Charpentier et Fasquelle et Zola des fins de la plainte formée contre eux par Bourgeois; condamne ce dernier à tous les dépens.

AFFAlAfi: INI TCSTANEliT D'ÉMII-E RtCiPOn

BiAjnaxide 0n nullité de tftBtvnent pour eaïue de dol et dd violence morale

Page 1