AUJ>XEBIC£B DES 8 ET 11) JUIN
M^ WajUle4^k'^Eousfi6au a déployé duo» oUie fiaidoirie toutes les re«j^ure«& de son eji;9ériei3yce et de son ULent. Obligé did tomUer par la^ présooaf Uooâ et les vrai»emb\askse& les lAcuaea dae faite, U Ta fait avec Tart profond d'une dialoctique supérieurer ^ d'autaisi pi«i$ puissant qu*ii est mieux disaûcaidéi et que la conviction pénètre danjs Teeprit^ lenteme&tt sans effort, comme une tarière qui perce sans bruit le bois le plus dur. Cette plaidoirie paraît Igngue; elle est courte ; car M® Waldeck-Rousseau s'était imposé le sacrifice de beaucoup de détails et de dépositions, aussi émouvants que ceux dont il s'est servi. Le Tribunal et la Cour ont acdueilli la damaoda de M"'* Récipon. Ces sentences n'ont d'intérêt que pour les parties ; elles pourront tomber dans l'oubli, sans y entraîner avec elles ce monument incomparable d'éloquence judiciaire.
AFFAIRE DU TESTAMENT B'ÉMILE RÉGIPON i63
MlîSSîEtIBS,
Le 3 juin 1S%, M. Emile Récipon décédait à Cannes, âgé de moins de vingt-deux ans, chez ime femme galanle, Alice Bazin, sa maîtresse depuis quelques mois. Il laissait un testament aiithefitique en date du 22 mai précédent,- au nqpiport de M"" Jamiaaes, notak^e, i^nsUluant M^ Baein légataire universelle de toute sa fortune. Ce testament est ainsi conçu : '
L'an 1896, le vendredi, 22 mai, à sept heures et demie du soir,
Par devant M*' Léopold-Petrus-Joseph J-ammes, licencié en droit, notaire à Cannes, soussigné ;
Et en présence de :
î* M. Albert Vaudremer, docteur en médecine, demeurant à Cannes, rue Centrale, numéro 50,
2* M. Xavier Bidois, chef de culture à la villa Saint-Jean, demeurant à Cannes eui ladite villa,
V M. François Maubert, négociant en verrerie, demeurant à Cannes, rue d'Antibe«, numéro 120,
4^ Et M. Henri Silvy, menuisier, demeurant à Cannes, iK)ulevard du Cannet, numéro 35,
Témoins itïstrumentaires appelés par le testateur, conformément à la loi, citoyens français, majeurs et jouissant de leurs droits civils, ainsi qu'ils l'ont déclaré sur la réquisition expresse qui leur en a été faite par le notaire,
A comparu :
M. Augusie-finile Jiéciimx, i^rapiûétaire, rentier, demeurant à Paria, 89, rue Bassuio, en résidence à Cannes, villa Martha,
164 , PLAIDOYEBS
Lequel sain d'esprit, ainsi qu'il a paru au notaire et aux témoins soussignés, a dicté audit notaire son testament dans les termes suivants :
« J'institue M°« Alice-Clara Bazin, comtesse de « Berck, demeurant à Paris, 18, rue Pomereu, ma « légataire universelle; en conséquence, je lui lègue « tous les biens meubles et immeubles que je dé- « laisserai et qui composeront ma succession, sans « aucune autre exception ni réserve que celle ci- <( après énoncée ; elle en jouira et disposera comme « de chose lui appartenant en pleine propriété à « compter du jour de mon décès.
« Je lègue à M. Ernest Allard, chef d'équipage, « demeurant au château de la Roche-Giffart (Ille-et- « Vilaine), la somme de cinquante mille francs en « espèces, mais exempte de tous* frais. »
Ce testament a été ainsi dicté par le testateur au notaire soussigné, en présence des témoins, M* Jammes Ta écrit en entier des sa main, au fur et à mesure et tel qu'il lui a dicté et il l'a lu ensuite au testateur, qui a déclaré le bien comprendre et maintenir les dispositions qu'il renferme comme contenant l'expression exacte de ses dernières volontés, le tout en présence des quatre témoins.
Les témoins, sur l'interpellation directe et individuelle qui leur en a été faite par le notaire, ont déclaré à cet instant n'être ni parents, ni alliés au degré prohibé du testateur, et des légataires sus nommés.
Dont acte.
Fait et passé à Cannes, en la vill^ Marthn, quartier Beau-Séjour ou des Gabres, dans une chambre au premier étage éclairée par deux fenêtres au Midi ;
Les jours, mois, an et heure ci-dessus indiqués.
Et après une lecture nouvelle et entière des pré-
sentes, faite par M* Jammes au testateur, celui-ci requis de signer, par M® Jammes, ayant déclaré ne pouvoir signer à cause de son état de faiblesse, le notaire et les quatre témoins ont seuls signé le tout en la présence réelle, continuelle et simultanée desdits témoins.
Signé: D*" A. Vaudremer, Bidois, Xavier Maubert, H. SiLVY, Jammes, ce dernier notaire.
Quel était ce testateur pour en être réduit à? faire un pareil choix? N'avait-il ni famille ni affections, n'avait-il été entouré d'aucuns soins, d'aucune tendresse qui dussent lui dicter des dispositions plus honorables? C'est, le Tribunal le comprend, une des premières questions qui se posent, le testament lui-même la pose, et je vais de suite y répondre.
La famille d'Emile Récipon était nombreuse et unie, et la mort lui ayant successivement enlevé sa mère d'abord en 1881, son père ensuite dans le courant de Tannée 189S, elle lui avait marqué une sollicitude de plus en plus vive.
Dans la ligne paternelle, il avait une tante, j|ine Yeuye Julien Récipon, des cousins germains, Albert et Auguste Récipon, une cousine, Paule Récipon, épouse de M. Dhailly. Dans la ligne maternelle, il avait un oncle, M. Paitel, trésorier général à Digne, des cousins germains, M. Georges Paitel, M"® Berthe Paitel et M"* Odette Paitel, épouse de M. Faure.
M. Pçiitel, dont je viens de prononcer le nom, avait, pendant de longues années, habité Rennes à quelque distance, à quelques lieues du châ-
teau de la Rorhe-Giffart dont il sera souvent question dans nos plaidoiries. L'ane de «es filles, Berthe, avait épousé M. Louveau, canseiller de préfecture à Rennes et, lorsque Emile Récipon dut subir les épreuves toujours difficiles du baccalauréat, plus difficile^ peut-être pour lui que pour un autre, ce fut chez M. Louveau qu il alla résider pendant d'assez longs mois^et qu'il se prépara à cette épreuve qu'il subit avec succès.
Cet événement, tout récent encore en 1896, aurait suffi à resserrer, s'il eût été nécefigai^e^ les liens d'affection et d'intimité qui exi&taiejit entre M. Emile Récipon et cette partie de sa famille.
M. Récipon, le père du testateur, appartenait à une famille de la Haute-Loire ; il avait fondé de très bonne heure à Nantes un établissement industriel important et c'est à Nantes qu'il avait épousé M*^® Manson, la mère du testateur. Qoelque temps après 1870, un événement imprévu, au moins pour lui, était venu changer d'uû€ façon complète sa situation. Parmi les républicains de 1848 qui, au moment du coup d'Ëtat, avaient dû s'expatrier, se trouvait un oncl-e de M. Récipon, M. Gaignaire. Il s'élait réfugié à Londres et là, après de longues années d'épreuves, il était devenu l'un des plus grands négociants de la Cité. Il mourut en 1872 laissant à M. Récipon toute sa fortune.
Sa fortune consolidée était considérable, il la lui léguait tout entière. Quant à la maison de commerce qui avait été l'instrument de sa pros-
périté et raugmeniait sans cesse, M. Gaignaire la laissait également à son neveu; mai» dans un sentiment de grande justice et de haute prévoyance, il avait lui^mênije établi le» bases d\ine Société destinée à continuer son exploitation après son décès, et, par sa volonté expresse, M. Récipon ewt comme associés les principaux employés qui, dès la première heure, avaient été les collaborateurs de M. Gtaignsûre et auxquels cetui-ci accordait un très IcgHiuae témoignage de sa reconnaissance.
J'indique eâcore, et ee détail est utile, que M. Gaignaire, saiTsmt Tusoge anglais, avait pris la précaution^ pour assurer Texécutien de ses disçositions testamentaires, d'institiusT un de ees' iidéicoBimif^aires dont le Tribinaal connaît biem Tusag^ en ibnrgieterfe, un truMee^ vieil ami commun de Ai. G«iignaiire et de M. Récipon : K. Assézat de JSbuteyre.
C'est à œtie succession que M. Récipon dut la gnHiée fortune dont il a fait le plus noble usage, «t c'est i>ien dii?e, je crois, comment il sut corapPMidre W devoirs qu'elle lui imposait, que de constater coaitiiient, loin de relâcher les liens familiaxix qui existaient entre lui et d'autres pa- HButs onbliés par. M. Gaignaire, cet événement «e fit au contraire que rendre les relations plus affectueuses et ptusi étroites.
Emile Récipon, je parle du testateur d'aujourd'hui^ perdit sa mère en 1*84, elle mourut phtisique; j'aurai l'occasion de revenir plus d'une fois àm ce triste détail. Il avait sept ans. Cet événemeuit fut pour son père une raison de
plus, nous le verrons par des faits et par des lettres, de grouper plus souvent autour de lui les parenls de sa femme, les siens; les uns et les autres se prirent à aimer davantage celui que la mort de sa mère laissait ainsi isolé et menacé, tout le monde l'apercevait déjà, par une hérédité funeste. Vous verrez que, suivant leur âge, lés uns et les autres le traitaient ou comme un fils ou comme un frère.
Le nom d'aucun d'eux n'est prononcé dans le testament de 1896.
Mais ce testament contient une lacune et une exclusion plus étranges encore.
En 1883, M. Récipon s'était remarié. Un tel événement est parfois pour l'enfant né d'un premier mariage, une menace, une cause de souffrances ou de malheurs futurs; il fut, au contraire, pour Emile, une raison de bonheur, une source de joies très douces et une chance de vivre.
M*^* Marie MoUard que M. Récipon épousait en secondes noces et qui allait remplacer, auprès de lui et auprès de son fils, l'absente, était l'aînée d'une très nombreuse famille, et — suivant une expression qui est bien banale mais qui n'aura jamais trouvé une application plus juste — une de ces grandes sœurs qui sont déjà déjeunes mères, nature délicate, en qui le sentiment du devoir s'épanouissait comme une joie. Elle fit d'Emile son premier fils. Je ne dis pas qu'elle eut pour lui plus d'affection que pour ses propres enfants, mais elle a toujours cru lui devoir une sollicitude plus pressante, plus at-
tentive et plus inquiète. Il lui eût été facile de laisser s'éveiller dans Fesprit de son mari u^e préférence pour les enfants qu'elle lui donna, deux filles, un fils comblés des dons qui manquaient à Emile, la grâce, la fleur de jeunesse, la joie de vivre; cette pensée, qui n'effleura même pas son esprit, lui eût fait horreur. Elle voulut qu'il fût Taîné, et si ses enfants Tentourèrent de leurs vives et joyeuses caresses, il s'y est toujours mêlé une sorte de JiBune respect pour ce grand frère, si débile, et qui avait plutôt besoin de protection que d'autorité.
Je n'ai pas besoin, à l'heure actuelle, d'entrer dans des détails plus nombreux ; l'enquête complétera ce que je ne fais qu'esquisser. Les soins deM°^® Récipon pour Emile furent de toutes les heures et de tous les instants ; elle l'entoura, le soutint, deux fois elle le sauva, mais cette maternité vigilante, si attentive et tendre qu'elle fut, ne pouvait, hélas ! accomplir le miracle de l'aflfranchir du mal qui devait tôt ou tard l'emporter.
Emile aima profondément sa belle-mère comme il en fut profondément et sérieusement aimé; quant à ses sœurs, quant au petit frère, j'emprunte à l'un des témoins qui ont le mieux vu ces choses, une expression dont il s'est servi pour dire : qu'il ne les aimait pas, il les adorait.
Or, dans le testament de 1896, ni le nom de la belle-mère, ni le nom des sœurs, ni le nom de son frère ne se trouvent prononcés.
Je crois qu'on ne trouverait pas d'exemple d'un autre testament de cette sorte. Des hommes
no PLAIDOYERS
qui avaient défié la vie, épuisé toutes ses jouissances et toutes ses déceptions, appris à tout mépriser en apprenant à se mépriser euxHOiêaies, ont donné parfois à une existence usée, flétrie et perdue, une pareille conclusion. IVIais Emile avait ving^t et un ans! Ceux qu'il exclut représiemtaient, dans le présent, toutes ses joies et, vous le verrefz, dans Tavenir, tous ses projeteft toutes futs espérances; et celle qu'il tâstitue, vous le vertez encore, n« tettstit dans soa existence que la place d'une de ces aneediotes oà le snobisme précoce des enfants d^e cette fis de siècle, le devoir mondain d'entretenir uae maîtresse coMeose, remplacent la paMo>n tenace des I>es Grrîeust de jadis pour les Manone d'autrefois
I>e sorte qu'aux premiers pas faitâ daw ce procès une question se pose, une invraiseaiblance se dresse, et il faudra qu'on réponde à cette question, qu'on explique cette invraisemblance qui déjà troublent l'esprit et iiM|aiètent la conscience.
Lorsque nous avons plaidé pour la preimère fois devant vous, Alice Bazin a bien compris qu'elle devait cette explication "et elle a arliettlé que depuis plusieurs années Emile Récipon était en mauvais termes avec sa belle-mère, qu'il avait des griefs contre elle. Nous verrons en parcourant l'enquête que, pour justifier ce dire, elle a fait entendre jusqu'à deux témoins ! oui, deux filles à son service, et que, à l'encontre de cette allégation, que ces deux témoins n'ont pas même entrepris de justifier dans ses termes, se
dressent, non pas la famille de M. Récipon, non pas seulement les amis de M. Uécipon, lioais tous^ ceux, parents ou amis, qui formaient autour de sa mère, celle qui est morte en 1884, un cortège d'affection ou d'amitié; tous vous diront quelle mère admirable M"* Récipon a été pour son beau-fils.
Mais j'ajoute. Messieurs, et c'est une observation qui ne doit pas tarder davantage à se produire, que je ne comprends pas très bien pourquoi M'*^ Bazin espère expliquer le testament de 1896 et les exbérédations qu'il contient, en formulant contre M** Récipon dés allégations qui ne sont d'ailleurs que des calomnies.
Ce n'est pas M*^ Récipon qui était l'héritière d'Emile Récipan! &ur sa fortune elle n'avait ni préteation ni droit! Ses héritiers, c'étaient ces trois enfants, ces deux sœurs, ce frère qu'il adorait; et si vous voulez chercher au delà, c'était encore toute cette famille dont la tendresse ne lui avait jamais manqué.
Le décès d'Emile Récipon se produisait d'ailleurs. Messieurs, dans des conditions singulièrement étranges et dramatiques. Fils d'une mère morte poitrinaire, arraché à la mort par les soins dévoués de sa belle-mère, au mois de janvier 1896, dès qu'il avait pu supporter le voyage, M"* Récipon résistant aux conseils des parents, des amis et des médecins, bravant le danger de la contagion pour elle et pour ses enfants, M"' Récipon l'avait emmené dans le Midi, installé à Cannes dans une villa louée par elle, la villa des Arcades et, connaissant ses goûts, elle
Vy avait entouré de tout son train de maison. Là, pendant le mois d^i janvier et pendant le mois de février, elle était restée à côté de lui; elle ne se résignait à le quitter que le 4 mars 1896, à raison de l'état de santé de ses filles, atteintes de fièvre intermittente, et cédant aux instances pressantes de la famille d'Emile et des médecins. A ce moment, le docteur Roustan qui l'avait soigiié le considérait comme en pleine convalescence.
Or, brusquement, on apprenait, au mois de mai 1896, que, depuis plusieurs semaines enfermé chez sa nouvelle maîtresse, Alice Bazin, il luttait contre la mort, sans qu'un parent, un ami eût été averti du péril mortel qu'il courait, sans qu'un visage connu, aimé, se fût penché sur lui, sans qu'une voix familière eût pu être entendue de lui, lui apporter une consolation, et il n'est que vrai de dire que sa rechute, la maladie qui va l'emporter, le péril qu'il court, sa mort prochaine, tout cela a été tu, dissimulé et caché avec le même luxe de précautions dont on entourerait un assassinat.
En effet. Messieurs, le 22 mai 1896, M"^' Récipon recevait un télégramme qui va passer sous vos yeux. Voici ce qui s'était produit. Dès le 28 avril, Emile Récipon est tombé gravement malade au retour d'une excursion en bateau : dès la première heure et pour la commodité du drame qui va se jouer, la villa Martha s'est refermée sur lui; son médecin, le. docteur Roustan, a été éloigné; ses domestiques ont été éloignés, et il va disparaître sans avoir ren-
contré, chez ceux dont Alice Bazin a choisi les soins mercenaires, autre chose qu'une sorte de scepticisme blasé et de sollicitude posthume.
Pour faire comprendre, pour s'expliquer les faits, certains et cependant invraisemblables, qui se sont produits, il faut faire quelque effort et se représenter ce que sont ces villes d'eaux où les affamés du plaisir et ses victimes se succèdent, passent et meurent sans laisser d'autre trace qu'une inscription sur les registres de voyageurs, d'autre èouvenir que celui d^un événement considéré comme très préjudiciable à l'industrie spéciale des stations de la Côte d'azur.
Voici le télégramme étrange en sa forme que M"»' Récipon reçut le 22 mai :
2 h. 35. — Beau-fils très souffrant, hémoptysie, nécessité de venir. Adresser toutes communications à docteur Vaudremer et le voir avant le malade. Signé : D' Vaudremer.
Ce télégramme était suivi à quelques minutes de distance d'un autre ainsi conçu :
2 h. 45. — Me permets insister sur nécessité de venir immédiatement et me prévenir par télégramme de votre arrivée gare de Cannes. Vous y attendrai.
Ce second télégramme est signé Vaudremer et Baretty .
Que signifiait ce langage? Quel était ce docteur Vaudremer? A quel événement répondait cette préoccupation singulière : prévenir par
télégramme, voir le médecin avant de voir le malade? C'est ce que M""' Réo^on aibit apprendre.
Elle partait sur Theure, après avoir averti télégraphiquement toute la famille de son beau^U Emile ; elle arrivait le 23 à Cannes ; sur le quai de la gare^ elle trouvait le docteur Vaudremer efhré ; il lui racontait que son fils était chee sa maîtresse, que celle-ci avait été prévenue ia veille au soir du télégramme qu'il lui avait adressé lui-même, qu'irritée contre 1«1 elle Tavait chassé en lui reprochant d'avoir osé prévenir la famille; il ajoutait d'ailleurs • qu'elle était résolue à chasser M"*^ Récipon elle-même comme elle avait fait chasser déjà les domestiques, et comme elle venait de If chasser à soa tour...
M** Récipon insistait, elle faisait venir le docteur Bourcart; cédant à ses supplications, le docteur Bourcart et le docteur Vaudremer
' retournaient à la villa Martha et faisaient une nouvelle tentative; elle était repoussée, Alice Bazin ne voulant pas que la mère pût parvenir auprès de son fils. Sur les conseils qui étaient alors donnés à M"'"' Récipon, elle s'adressait au procureur de la République de Grasse et celui^i mettait à sa disposition la force publique, le commissaire de police. Un entretien avait lieu avec les médecins, qui montraient une crainte et des appréhensions trop naturelles de la scène violente à laquelle allait donner lieu oeite maoïi' festatioa de la loi et cette mise en action de la
* force publique. M"^ Récipon exprimait alors un
dernier et suprême désir : elle chargeait Lee méi^dm» de dire à Alvce Basiu qu'elle ne demandait pas à être vue de f)on fils, qu'elle demiindait à le Yoir^ à être introduite dans sa chambre en im point où il ne pourrait pas l'apercevoir, qu'elle prenait l'engagement de ne pas lui adresser une parole; cette requête était transmise à M'^*" Bazin, notamment par M. Bize, un interne qui avait acfcompagné M'"*' Récîpon; mais M"' Bazin repoussait cette nouvelle demande, comme elle avait repoussé toutes les autres.
A vrai dire, Messieurs, elle jouait une partie désespérée, mais, soyons justes, elle la jouait bien, car si le hasard voulait que cet enfant moribond aperçût celle qui l'avait déjà sauvé, tout son cœur s'élancerait vers elle, il lui dirait : « Prends-moi, sauve-moi, emmène-moi! » Elle tint la porte fermée : la viUa de la ^courtisane gardait sa proie,..
Notez que la veille du jour où l'on coâ^u^idône co»me ufi péril mortel l'émotion que peut domier h un enfiuai; k vue d'une femme, d'une ifiôre qui l'a aimé, soigné, sauvé, on a jugé qn-'il avait assez' de vigueur et de force pour qu un notaire et quatre témoins pusaent faire brusquement irrufÂion dans sa chambre. Notez qu'à cette même date, le 22 mal, à 7 heures du soir, se place la rédaction du testament authentique que je vous ai lu, et rien que daoïs ce ra^^ ppochetfteot de faîte voms troi*verez déjA une de ces indicaitiûfts qui remuent la conscience et jugent un procès avant même qu'il ne commence d'être plaidé!
Donc le 23 mai, M"*" Récipon ne peut pas voir son fils et, à vrai dire, étant données les scènes qu'il faut prévoir, les violences qui vont se déchaîner, les médecins ont peut-être raison de se montrer circonspects. C'est alors qu'après une lutte vaine M"* Récipon part et envoie à sa mère ce télégramme :
J'ai hâte de quitter cette boue, je partirai demain ou après-demain au plus tard, mais je veux, moi, demain. Testament fait, Sauvrezis complice de la fille Alice de Berck. Ne voulant pas employer la force, procureur de la République ne peut rien pour moi.
Je ne veux pas achever mon fils. Je vous reviens sans avoir pu embrasser mon enfant. Envoyez par télégraphe cette dépêche à Persac.
Marib Récipon.
Je ne crois pas. Messieurs, que Timagination la plus sombre puisse concevoir rien de plus poignant. -*- Ajoutez, c'est une réflexion qui s'impose, que ce n'est pas seulement M""* Récipon qui est accourue à Cannes, et que s'il y avait — il n'y en a pas — des raisons d'exclure M"'*' Récipon, les parents de la famille maternelle d'Emile sont là, mandés par elle... ils sont victimes de la même exclusion!
Bientôt, Messieurs, le mal achevait son œuvre. Quand Emile eut perdu toute connaissance, la porte s'ouvrit, alors seulement, pour deux cousins admis enfin sinon auprès d'un cadavre, du moins auprès d'un moribond.
De telles circonstances expliquent, je crois, la lettre que voici, écrite par le docteur Roùstan,
AFFAIRE DU TESTAxMENT D'EMILE RÉCIPON m
médecin de Cannes, qui avait soigné dès Torigine M. Emile Récipon, et adressée à son confrère, médecin de Paris, qui avait toujours soigné M. Emile Récipon, le docteur Clado. Il écrivait, avant même qu'Emile fût mort, à la date du 28 mai, la lettre suivante :
Cannes, 28 mai 1896.
Mon cher ami,
En revenant d^'accompagner un de mes malades à Beaucourt, près de Belfort, j'apprends l'état grave de M. Récipon ainsi que les tristes histoires qui ont accompagné cette maladie. La dernière fois que je l'ai vu, il y a moins d'un mois, il se portait à merveille et je me félicitais d'avance de vous le renvoyer à Paris en parfaite santé, quand il m'écrivit qu'il allait s'absenter pendant quelques jours et qu'il me préviendrait dès son retour.
Depuis, je n'ai plus rien su de lui jusqu'au moment où je viens d'apprendre qu'il est tombé malade chez sa maîtresse, qu'on l'a isolé de tous les siens, qu'on lui a fait faire un testament, etc.
Naturellement, je n'ai pas été appelé; je n'étais pas l'homme indiqué pour participer à de si vilaines besognes. Je n'en ai même pas eu vent, car je me serais empressé d'en prévenir M"® Récipon et vousmême.
Il paraît que la conscience professionnelle a décidément des scrupules atténués comme les virus. Je suis sûr, quant à moi, de ne jamais me soumettre à cette nouvelle méthode d'envisager les choses de notre profession.
Cette lettre, Messieurs, les événements qui Tavaient précédée, ceux qui Tout suivie et dont
je VOUS ai présenté un« rapide aaaiyse, traçaient à M"* Récipon son devoir. Le conseil de famille a été appelé à délibérer et il a jugé qu'elle devait faire le procès. Elle le devait non pas seulement à ses enfants mineurs, mais encore et surtout elle devait à la mémoire d'Emile de faire connaître comment s'explique, je ne dis pas se justifie, ce testament du 22 mai 1896, qui, s'il avait «Sté l'œuvre de sa volonté^ serait comme une tache et une tare...
Messieurs, dans un procès de cette sorte, le caractère du testateur — un testateur de vingt et un ans, — son énergie ou sa faiblesse, sm état moral, la résistance qu'il peut opposer à de certaines obsessions, ou au contra;ire la passivité qui peut le perdre, la vitalité qui lutte ou la langueur qui s'abandonne, soiit des cireoastances d'une haute importance que les magistrats doivent connaître pour en tirer les conclu^ sions logiques.
Qu'était donc le malheureux Emile Récipon?
Sa mère est morte, je l'ai dit tout à Theure, le 8 septembre 1881, emportée après de longues années de souffrances par la phtisie, et laissant malheureusement à son fils le germe d'un mal auquel, à son tour, il devait su^ccomber. 11 ne se révéla d'abord, pendant la première enfance^ que par une sorte de dépression physique; la croissance d^Emile Récipon fut lente, pénible, incomplète. Délicat, chétif, le mot n'est point exagéré, maladif avant d'être malade, replié sur lui-même comme tous ceux qui souffrent ou qui
AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉCtPON 179
portent en eux le gisnive d'une souffrance, tel éteil l'enfant ttienacé par iftue hérédité fatale que M'* RécipOR allait trouver, quand son mariage lui donona un bean-fils.
Les faits, les actes, l'enquête, la correspondance aideront à dépeindre celle qui apportait dans une maidon aesotnbrie par tant de deuil et de menaces de deuti, un attachement fait d'abord de gratitude pour l'homme q«i avait conifris quels trésors de dévouement s'unissaient en elle au ebatriiae k plni6 rare -^ et bientôt d'un sentiMMit ptes vif et pins tesidre. Elle avait un iftofen d'acquitter la dette qu'elle contractait à «es pFD^es yeux : aimer l'enfant qui avait perdu sa mère, lui inspirer confiajDkce, le faire vivre... et son ardeur redoubla de résoudre ce problème, qtiand snccessiTement trois enfants sains, pleins de grftce, tinrent accrottre l'affection qu'elle avait pour son fils adoptif, d'une pitié émue, inquiète, et d'tm désir presque superstitieux de mériter le bonheur de ses propres enfants, en défendant, en sauvant Tenfant de son mari.
£Ue le sauva des premières épreuves : il eut en 1887 la rougeso^le^ il eut en 1892 l'influenza, et ces maladies qui pour tous les enfants sont déjà graves, furent, vott« Je comprenez bien, beancovp plus graves encoare pour lui. Elle conjtrm le péril en s'installant à son chevet, en ne le quittant pas, en le soignant jour et nuit, obtenant de lui les témoignages de reconnaissance rapportés par les témoins; il ne veut pas des soins d'une autre qu'elle; il l'appelle tantôt sa mère, tantôt sa camarade et tantôt son sauveur!
i80 PLAIDOYERS
En 1893,1e docteur Clado reconnut chez Emile Récipon les symptômes de la tuberculose; dès lors, tout développement chez lui s'est arrêté. Il gardera tout jeune les apparences d'un enfant, avec quelque chose de définitif et je dirais volontiers de fané : un corps de quatorze ans, des épaules étroites et tombantes, une tendance èi se voûter, une parole timide, hésitante et embarrassée.
Une lettre de son oncle, M. Paitel, adressée à M. Persac, contemporaine de la mort de M. Récipon père, décédé au mois de février 189S, peint bien Emile, la sollicitude qu'il éveille auprès des siens et la terrible tâche échue à sa belle-mère. 11 écrit à M. Persac :
J'aurais été heureux de vous voir et de causer avec vous, surtout de notre pauvre cher Emile. Vous savez le résultat de la revision, mais peut-être ne connaissez-vous pas l'appréciation du major qui Ta examiné. Elle est, hélas! des plus alarmantes, et j'en suis très préoccupé. Les deux poumons sont, parait-il, atteints, et la plus petite imprudence pourrait être fatale.
Dans ces conditions, je me demande ce que nous pourrions bien faire dans l'intérêt de ce pauvre garçon. Le prévenir? C'est bien délicat, dangereux peut-être... Comment supporterait-il le coup?
D'un autre côté, que faire pour l'empêcher de commettre quelque imprudence? Il va naturellement avoir le désir de jouir un peu de son indépendance, et pourtant, il serait nécessaire qu'il vécût comme une jeune fille... Que faire?...
Je vous serais bien reconnaissant de me donner votre avis, et de me faire connaître ce que vous aura suggéré la profonde affection que je sais que vous
AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉCIPON fttl
portez à ce cher enfant. La confiance qu'Emile a en TOUS vous antonse plus q«e personne à lui donner de salutaires avis : usez-en.
Ce que vous me dîtes de M"* Réeipon ne m'étonne pas, et je comprends sa douleur. Mais là, du 'moins^ on peut compter sur le temps pour apaiser et guérir, tandis que ce paavre Emiiel...
Voici uBte lettre d^Emile iBi-même, delà même époque, et qui montre l«s titres nouveaux que sa belle-mêre venait d'^acqu^rir à son affection parla douleur profonde déterminée chez elle par le mallteur commiuu n écrit à M. Persac :
Cher Monsiew, Le docteur est venu à 5 heures. 11 n'y a pas d'ag gravation et rabattement est moins grand, je suis moins inquiet. 11 doit revenir ce soir à 10 heures. Je vous remercie bien de toute la part que vous prenez à mon inquiétude et soyez persuadé que si je croyais que ça allait moins bien, je vous ferais prévenir aussitôt, car dans les mauvais moments on aime bien à avoir ses bons amis autour de soi. Merci encoure et bien à vous.
Signé : Éihle Récipow.
Dans Fenquète, Messieurs, deux témoins, parmi ceux qui pouvaient le mieux connaître, le Docteur Clado et M. Mangin, ont rapporté ce qu'ils pensaient de lui au point de vue moral et au point de vue intellectuel.
Voici <^e qu'a dit le Docteur Clado :
Emile Rédpoa était d'un caractère très timide et paraissait être très intimidé par son père; si, par
exemple, il avait quelque chose à demaader, ce n'était pas à son père, mais à sa mère qu'il le demandait. ,
Il avait pour son petit frère et ses deux sœurs un amour extraordinaire, il les adorait, et c'était réciproque.
Chaque fois qu'ils étaient en présence les uns des autres, on les voyait toujours se faisant des amitiés.
J'allais dans la famille Récipon chaque fois que quelqu'un était malade, mais en dehors de cette circonstance, comme j'habitais en face de leur hôtel, j'allais de temps à autre leur rendre visite comme ami et spécialement pour passer quelques instants avec M. Récipon. M. Récipon était un cœur excellent et aimait beaucoup son Qls; je crois que la timidité d'Emile Récipon était naturelle.
Et M. Mangin, un vieil ami de la famille, dit à son tour :
Je n'ai jamais perdu de vue Emile Récipon ; je puis dire que c'était un garçon timide, doux et très impressionnable. Comme tous les individus atteints de laffection qui l'a emporté (la tuberculose), il était particulièrement sensuel; ayant été assez surveillé pendant sa jeunesse, il était plus exposé que d'autres à certaines séductions qui le flattaient très visiblement dans son amour-propre.
Il est le pauvre être faible, nullement cnlreprenant, rougissant et souffrant de sa timidité, appartenant d'avance à qui voudra le prendre, et en lui épargnant Teffort d'être hardi, le convaincra de sa hardiesse. Sensuel, a dit M. Mangin, proie facile le jour où le hasard mettra sur son
AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉClPOxN 183
chemin, non plus les filles de plaisir, mais la femme de proie..
Il en était une à Paris, entre beaucoup d'autres, celle qui, pensant qu'on peut jouir devant les tribunaux des mêmes immunités que dans les restaurants de nuit, se dit comtesse de Berck et s'appelle Alice Bazin .
C'est dans les derniers mois de 1895 qu'Emile la rencontra et devint ou son amant — un mot qui suppose de certaines énergies vitales — ou sa victime.
. Il succédait à deux autres poitrinaires dont la liaison avec Alice de Berck avait fait quelque bruit.
Un matin du mois de décembre 1895, Emile Récipon rentrait rue de Bassano sous le coup du premier accès violent du mal terrible enrayé jusque-là et déchaîné maintenant. Les crachements de sang se succédaient et pendant quinze jours il fallut que sa mère le disputât à la mort. Ici, Messieurs, j'ai des choses bien délicates à dire... elles sont dans le procès.
La prostitution parisienne présente d'infinies variétés : inconsciente, brutale, mercenaire, oubli d'une heure, débauche passagère, elle fait signe à la passion brutale et la renvoie oublieuse et apaisée; elle est basse, elle est vile, elle n'est pas meurtrière. — Plus avisée ou plus calculatrice, elle fonde parfois sur l'habitude, des projets de plus longue durée qui ne survivent point cependant à plusieurs mois ou à quelque années. — Elle présente d'autres aspects encore, et il faudrait un statisticien bien pénétrant pour éta-
blir et classer tous \es genres de la chair à plaisir.
Il en est un que les débats judicîftires mettent parfois en lumière, et coaubien de procès, en amenant devant vous des &b de famille, presque des enfants, réduits aux expédients délictueux, des maris lombes jusqu'à la honte ou des vieillards descendus jusqu'à la risée, vous omt montré, derrière eux, l'artisan de leur ruine ou de leur déchéance, eelle qui tue : ce n'est pas la fille banale, c'est la femme de proie.
Son histoire est, Messieurs, presque toujours la même : elle a commencé, elle at^si, par la faute; elle a eu ses faiblesses, puis elle s'est reprise et, d'école en école, par des expériences presque toujours semblables^ elle est arrivée à la volonté implacable de dominer, de se faire, dans un monde qui la méprise et qu'elle méprise, une place, d'être riche. Elle s'est délivrée des lettres de marque. Elle ne fait pas la rue, elle fait la course.
Elle a ses indicateurs qui la renseignent sur les fils de famille ayant une fortune indépendante et qui sont de bonne prise. En voulez- vous la preuve ? C'est un des amis d'Emile Récipon qui a raconté comment il fit la connaissance d'Alice Bazin. Il se trouva qu'Alice Bazin, dans les derniers mois de 1895, eut besoin d'acheter des chevaux ; vous vous demandez quel rapport cela peut avoir avec une liaison probable ou possible avec Emile Récipon, le voici : elle ehargea un ami commun de demander à Emile Récipon de vouloir bien lui donner ses conseils, et ce
petit détail prouve que, dès ce momeat, elle avait étudié son sujet.
(Test qum efifet, Emile Récipoa, no^èlé à une . vie de sport, du moins pendant les vacances^ «yant chevaux, voitures, équipages de chasse, avait quelque compétence et beaucoup de prétentions en cette matière ; il en tirait orgueil.
Voici, en effet, ce que M. Rottemhourg a fait coffliaître dans l'enquête :
Un jcMur, ËSDile me dit qu'un de ses amis désirait qa'il allât voior M™*" de Beiek pauir lui donner un conseil sur un achat de chevaux qu'elle avait à faire, et qu'il y était allé avec cet ami. Emile se connaissait en chevaux et je crois me rappeler que c'est M™* de Berck elle-même qui a désiré par l'intermédiaire de cet ami lui demander un conseil.
Voici en quels termes au surplus Emiie m'a raconté le fait : « M"*^ de Berck désirait me voir, m'a-t-il dit, pemr avoir mow ofÂnion sur dies chenaux qu'elle «e pn»fK)sftit d'acheier. » C'est, je erois, qiBelques joues après eette visite chez M°^ ée> Berck, qu'Emile est Mffti avec elle poinr la première fois ; ceci se passait quelques oomb avaiàt la première crise.
VcMiis verrez^ Messieurs,. q.ue cette première crise s>st produite à la fin de détemhniù iSdS*.
Beu eireosisàaaices devaient, en effet, recoBfr- Mndet Ewile Récipon à Alice Bazin ; la pre- Buète cireemslaDce^ c'est qt^'ïk avait p«Edu ssl mère, son pèire, qu'il était riche, émancipé, et qu'il allait entrer en possession d'une fort belle fortune ; la seconde, c'est qu'il ne paraissait pas
devoir en jouir longtemps, car il était, le fait était notoire, poitrinaire.
En 1892, Alice Bazin était la maîtresse d'un tout jeune homme, M. de M...; il est mort de la poitrine à la fin de 1892. Un domestique à son service a, en effet, déposé en ces termes :
Je suis entré au service de M. de M..., en janvier ou février 1892, comme valet de chambre. Quelques mois après mon arrivée il est tombé malade et s'est alité ; il était déjà souffrant lorsque je suis entré chez lui et il est mort de la poitrine en décembre 1892. Au début de sa maladie, Monsieur écrivait à M"* de Berck, qui passait pour être sa maîtresse ; je lui portais les lettres.
Ceci, Messieurs, est déjà inquiétant ; voici qui Test davantage.
En 1894, deux ans après le décès de M. de M..., Alice est devenue la maîtresse de M. de H..., un tout jeune homme aussi ; il est mort également de la poitrine en juin 1895, et sur les circonstances qui ont accompagné sa fin et ses relations avec Alice Bazin, nous avons un peu plus de détails; voici la déposition de Caroline Santucci, une domestique placée à côté de lui par la famille et qui l'a suivi, surveillé et soigné jusqu'à ses derniers moments ; vous allez y trouver en germe, à Tétat d'ébauche grossière, imparfaite et minuscule, la plupart des procédés qui, contre Emile Récipon, seronttout à l'heure portés à leur plus haut degré de perfection :
J'ai été au service du baron de H... pendant deux
années, j'y étais encore lors de son décès; j'avais remplacé ma sœur qui venait de mourir et qui avait élevé M. de H.... M""® Bazin a toujours monté la tête à mon maître contre son père, parce qu'elle n'était pas contente qu'il n'envoyât pas plus d'argent, et aussi contre moi. Elle a voulu me faire partir pour agir seule sur Monsieur, qui n'avait, à cause d'elle, jamais assez d'argent ; elle lui faisait des copies de lettres pour qu'il pût emprunter de l'argent. Il m'a dit un jour : « Je suis obligé, c'est mon devoir de lui donner quelque chosQ, mais je ne lui donnerai pas beaucoup ». On s'était plaint, à Vernet-les-Bains à l'hôtel, delà présence de M"'® Bazin et de M. de H..., parce qu'ils n'étaient pas mariés. Le docteur Sabourin leur a fait quitter l'hôtel pour les installer dans un chalet voisin.
M. de H... recevait de son père 1.500 marks par mois, mais il faisait venir de chez un banquier de Paris de l'argent provenant de la succession de sa mère.
J ai déjà été appelée à donner des renseignements à M. Goron, ancien chef de la Sûreté, sur les relations qui auraient existé entre M. de H... et M"»* Bazin.
Une enquête était à ce moment, c'est-à-dire en mars 1897, je crois, provoquée par la famille de H...
M"»*^ Bazin ne voulait pas que M. de H..., père vint auprès de son fils ; elle disait que s'il venait, elle partirait ; elle ne lui a pas défendu de lui écrire. J'ai reçu un jour une dépêche venant de Paris et signée deM°" Gallaux, l'une de mes amies; elle me disait qu'un arrêté d'expulsion était pris contre moi et qu'il y avait danger. J'ai écrit à M°^® Gallaux, qui m'a répondu qu'elle ne m'avait pas envoyé de dépèche.
118 PLiUDOY£BS
J'ai pensé que c'était M""* Bazia qui me faisait cela pour m^obtiger à partir ; j'ea ai lait part à M. de H.,« (pà m'a répoodu qu'il rut le eroyait pas; eependant, hmà on dix jours aTanl »ou dée^, mon ma&trt m'a afoué qne c'èlalt M"^ Bazin qui m'aidait enisDyéc^ie dépécbe.
Souvent, au cours de» scèaes que M"^ Bazin fiadsaiL àM. de H..., eUe s'écriait qu'elle allait mourir ; mais, je ne me rappelle pas qu'elle ait meiiaoé mon maître de s'empoisonner. Je racontais ua jour à celui-ei que M""' Bazin était restée plusieiura nuits absente ; il me dit qu'il allait la quitter ; il lui a fait des reproches ; elle a nié le fait, et» sachant que e'était moi qui en avais parlé, elle m'a prise à la gorge et m'a poussée dehors. Une autre fois, M'"*' Bazin, comme elle le faisait souvent, se proa&enait en chemise dans la chambre de mon maître ; craignant que sa présence dans cet état n'agi^t M. de H..., qui était très malade, je lui eoaseillai de s'en aller ; elle m'a chassée et j'ai quitté le chalet pour rentrer à l'hôtel. M. de H... m'a écrit pour m'inviter à rentrer, me disant que M"^*^ Bazin allait partir dans quatre ou cinq jours ; en effet, elle est partie et je suis restée avec M. de H...
Alors que M. de H... était très malade et qa'il devait mourir quelques semaines plus taard, je l'ai souvent trouvé couché dans le lit de M™* Bazin ; il A.'a toujours assuré qu'il ne faisait rien ; iKiais cela me faisait beaucoup de peine, parée que le médeein ravaii bien défendu.
Je disais tout à l'heure. Messieurs, que c est comone une ébauche affaiblie et grossière des faits plus significatifs et plus complets qui passeront tout à l'heure sous vos yeux : éloignement de la famille, efforts pour empêcher le père de
venir voir le fils, tentatives pour exclure une domestique dont on a quelque raison de se méfier; et puis, jusqu'à la dernière heure Ferrapire qu'une fenuxke comme M"* Bazin peut conquérir sur un jeune hooiiae^ Fempire qui s'exerce non point sur le moral mais sur las sens, maintenu jusqu'au bout, meiirtrier, impitoyable...
Ce n'est pas seulement Garolûie Santueci qui a déposé de ces faits ; voici encore quelques ligrifîs que j'emprunte à la déposition de M. Castel, demeurant à Vernet-les-Bains (Pyrénées- Ori^tales) :
Le baron de H... est venu, ea octobre 1894, à l'hôtel du Parc, à Vern«t-les-Bains, accompagné de M»* Bazin ; ils étaient iostallés depuis une vingtaine de jours en viroD, quand le D'^Sabourin, alors attaché à l'établissement, leur a fait quitter Thôtel pour s'installer dans un chalet du parc dépendant de l'établissement. J'ai demandé au docteur pour quel motif il leur faisait quitter Thôtel alors que Al. de H... s'y refusait. 11 me répondit qu'ils n'étaient pas mariés et que leur présence pouvait faire du tort à l'établissement. Vers la fin de décembre 1894 ou au début de janvier 1895, M. çte H... m'a fait appeler, m'a remis un papier timbré à 60 centimes, sur lequel il n'y avait rien^ pas même de signature, et m'a demandé de le porter à la mairie pour le faire légaliser ; le maire a refusé, la pièce étant en blanc. Le baron de H... m'a alors demandé si je ne coonaissaispas un notaire ; je lui ai indiqué celui de Villefrançhe-de-Conflans ; ce dernier est venu et il m'a dit lui-même qu'on avait fait une procuration sans me donner d'autre explication.
M. de H... et M™' Bazin sont restés vingt à vingt-
deux jours dans Thôtel; je n'ai pas entendu dire que celte dame ait voulu se faire faire un testament ; je n'ai entendu parler que d'une procuration. M. de H... était tuberculeux : à son arrivée, il était assez bien ; mais à la fin d'avril ou mai 1895, après des hauts et des bas, il est retombé subitement et ne s'est pas relevé ; il est mort en juin.
Je n'ai pas, Messieurs, à insister longuement sur ces faits prélinainaires ; ils sont cependant instructifs ; on s'est efforcé de diminuer l'autorité de la déposition de Caroline Santucci ; on a fait entendre un ancien domestique de M. de H..., qui a déclaré qu'elle avait eu la fièvre typhoïde, qu'elle ne savait pas toujours ce qu'elle disait, qu'elle était alcoolique ; le Tribunal verra que ce même témoin constate qu'elle a gardé toute la confiance des personnes les plus éminentes et honorables : .
Certains membres de la famille de H..., dit-il, notamment M"'*' de H... et M°*« de Miribel, tiennent en grande estime Caroline Santucci...
Vous trouverez encore au dossier un certificat qui émane de M™® la générale de Miribel, du 18 janvier 1897, et ainsi conçu :
Je certifie que Caroline Santucci est restée plusieurs années auprès de mon neveu, qu'elle Ta soigné avec un dévouement complet et véritablement admirable.
Voilà pour l'autorité morale du témoin.
Avais-je tort de dire qu'Alice Bazin est de celles qui tuent?
Messieurs, je n'aurais pas un mot à dire et je ne dirais pas un mot de la naissance de M"* Alice Bazin si l'abondance de ses communications sur ce point ne m'avait donné à croire qu'elle y attache une importance toute particulière ; toutefois, je serai bref.
Vers 1868, l'un des administrateurs d'un grand établissement financier de Bruxelles avait comme domestique une dame veuve Bazin, née à Morlaix ; il l'emmena à Spa, elle y fut remarquée par un M. David de G...; elle quitta» le service de son maître, accompagna M. de G... et vécut avec lui; en 1871, elle mit au monde à Laeken une fille quiest Alice Bazin.
Elle a été élevée par son père; il lui a fait donner une éducation excellente, — éducation n'est peut-être pas le mot juste, — une instruction très complète. Dès 1886, en effet, nous la trouvons à Paris, seule.. ♦ parfois; mineure encore elle a quitté Bruxelles, elle habite Paris.
Elle passe par des fortunes diverses, tantôt avenue Niel, n* 12, oîi elle mène grand train, ayant chevaux, voitures, un nombreux domestique; tantôt en appartement meublé, 51, boulevard Malesherbes; dans les jours heureux elle a une vie très bruyante ; dans les jours d'épreuve, une existence plus modeste, et qui ne semble pas avoir été toujours soustraite à toutes les exigences professionnelles.
Elle a pris un litre, elle est comtesse de Berck;
i%2 PLAIDOTCRS
elle ciiercfae à conquérir une place dans l'aristocratie du demi-monde parisien. Mais, si elle est très certainement une des premières pour l'intelligence, elle manque des dons physiques qui font la grande courtisane. Elle n'est pas une fille, nms je tiens qu'elle est pire.
Sur son .édvcatioa, je suis moins rassuré que sur son instruction. Une communi>cation qsi nous a été faite par l'adversaire, U'oms appreaid que M. de G..., son père, ne lui avait pas tenu longtemps sa rancune; il lui a écrit plusieurs lettres; il en est une qn'ii est tout à fait utile ^ mettre sous les yeux du Tribunal parce qu'il me semble qu'elle peint bien et le père et la fille; elle est du 19 janvier l'888, et contient de suggestifs aperçus «ur ramour :
l^affii, le t9 janvier 1886.
Ma chère Aiiœ^
J'ai été heureux d'entendre ta chère voix ; qu'il est donc malheureux d'être ainsi séparés pour troe idéel Tu ne te rends pas compte du bonheur qu'éprouve nn père de voir swi enfant, de Tentendre gazouiller, asUer, v«nir, 4e recevoir le « bonsoir papa )),ienén Ux»^ ces milles petites choses émanant de l'a&clion nntque qui résiste à tout, car que signifient les auti^s passions basées sur la sympathie d'une iigure qui vous plaît, et qui impressionne nos sens, nous fait éprouver une sensation que l'on appelle l'amour et qui n'est en somme que ce besoin d'aimer et que la nature a mis en nous? Sous l'impression vive que notre être en reçoit, nous croyons que tout est là et que la disparition de ce sentiment ferait écrouler tout espoir de bonheur
futur. Que d'iosâosés ont couru à la mort pour éviter la douleur qu'il proYi>que ! S'ils pouvaieût, hélas ! se vieillir de quelques années et regarder alors froidement ce passé obscurci par Toubli que le temps amène forcément avec lui, il leur semblerait que d'autres personnages ont joué ce drame de la vie ; il en est ainsi, mon ^enfant, c'est la loi invariable pour tous : la surexcitation du moment, la colère, la rage d'être délaissés, trompés, nous fait voir faux; on s'ackarne à vouloir poursuivre une passion et presque toujours rêtpe qui nous mène ainsi dans l'égarement est indigne de' nous, et quand le calme est revenu^ quand d'autres passions out remplacé la première, un édat de rire fait écrouler ce qu'il reste de souvenir du passé quand on voit l'objet de cet amour avec un gros ventre, avachi, bêtifié soit par la vie, les bons dîners et les passions vulgaires! Je te fais cdfte dissertation, me souvenant de ta lettre delà rue de la Loi, si bien -dite, <»ù tu m'ouvris ton cœur, et j'y ai clairement démêlé l'amertmxie d'une déception, et je crains, chère enfant, que tu ne te laisses alber aux regrets et à rabaissement physique et jnocal que le chagrin amène avec lui. Je connais ton cœur ieodre et aimant, tu ne serais pas ma fille s'il n'y avait en toi des sentime^its élevés et cette singulière qualité.
Pas de commentaires!
Le goût prononcé que M. David de G...
iémoigxLe à sa fille s*est dlailleurs manifesté par des preuwes fijii& fieafiibles doiit M^^^ Alice Ba;^in a mis jLa ju^ficaiion «u dossier. On trouva, en effet, à «an déeès, snrvenu à Baden ea 1889, un testamewt laissait à Alice Bazin tou.ie sa fortune en au-propriét^ avac factdté de rachat II n
laissée à ses héritiers légitimes moyennant 3S0.000 francs; ce testament fut attaqué él, en 1891, il intervint une transaction aux termes de laquelle Alice Bazin reçut un capital de 196.000 francs, plus rirameuble de Berck qu'elle a de sa propre autorité érigé en comté !
La seule chose intéressante à retenir, c'est qu*en 1895, de cette fortune relativement considérable et de ce qui avait pu lui advenir au cours de ses liaisons précédentes, rien ne subsiste si ce n'est 10 actions de la Société de Liebig et un compte courant au Crédit Lyonnais faisant ressortir un dépôt de 1.500 francs de rente 3 p . 1 00 qui correspond à un capital de 50 . 000 fr . ; mais le même compte révèle une avance faite par le Crédit Lyonnais sur ce capital et qui l'absorbe. M"' de Berck est, en effet, débitrice du Crédit Lyonnais de 50.000 francs, son crédit est donc épuisé.
J'ai indiqué au Tribunal comment M.. de M... était mort en 1892; comment son successeur, M. de H..., était mort en 1895. C'est dans cette année 1895 qu'elle jette les yeux sur M. Emile Récipon et qu'elle met à profit son expérience.
J'entre ici dans un ordre d'idées qui touche à mon sens de beaucoup plus près que la naissance d'Alice Bazin au procès que vous avez à juger. Pour suivre la marche logique commandée par le procès lui-même, nous avons, en effet, à nous demander, et c'est un point essentiel, quels sentiments Alice Bazin avait su inspirer à Emile
AFFAIRE DU TESTAMENT I>'EMI|.E RÉCIPON 195
Récipon au moment où va s'engager Faction, pour ne pas dire encore le drame.
C'est très peu de temps avant la première crise, c'est-à-dire avant le piois de décembre 1895, qu'Emile a rompu avec une précédente maîtresse, jadis danseuse à l'Opéra, W^^ R...; nous en avons la preuve par le témoignage de M. Rottembourg, l'un de ses plus intimes amis. C'est quelques mois aussi avant la crise de décembre 1895 qu'Alice Bazin a fait naître l'occasion de connaître Emile Récipon... vous vous rappelez cette histoire d'achat de chevaux.
Veuillez retenir qu'jimile Récipon a passé tout le mois de novembre — sa correspondance le prouve — et toute une partie du mois de décembre, jusqu'à Noël, à la Roche-Giffart. Ajoutez à cela qu'il tombe malade, qu'il est presque mourant dès les derniers jours de décembre 189S, qu'à ce moment il partira pour Cannes avec M"^ Récipon, et qu'il y restera sans voir Alice Bazin jusqu'au milieu de février 1896, et vous constaterez que la liaison d'Emile Récipon avait duré avec Alice Bazin, je ne. dirai pas même quelques mois, tout au plus et en réalité, matériellement, quelques semaines.
Emile a-t-il cependant conçu pour Alice Bazin une de ces passions soudaines qui sont comme une des variétés de la folie, et pourronsnous expliquer alors par un brusque et soudain entraînement les dispositions qui prendront place dans le testament du 22 mai 1896?
Nous étions, Messieurs, assez embarrassés pour établir, autrement que par des témoignages,
ee qu'était la passion d'Emile Réeipo» poçr Alice Bazin ; elle nous est venue en «cke : elle nous a communiqué les lettres d'smoiip qu'Eniile Récipon lui a écrites.
Voici l^â premières, celles qui se placwitlB la fin de Tannée 1895, avant la crise et le départ dTEmile ponr Cannes.
La première lettre est ctetée « ▼wadrcdi soir » : Emile est à Laillé, . une de ses propriétés de Bretagne, propriété qui appartenait autrefois à M. de la Bourdonnais et qui avait été aehetée par son père ," il écrit :
Château de Laillë, ce vonAnoèi: soir»
Ma ehèi*e petite LUi,
Ëi» qmttaoÊt ce matin La Roche-Giffard pour me rendre à ma terre de Laillé^ j'ai r^siieaiitré le porteur de la dépêche quotidienne. Tu dois, je suis sûr, èfcre furieuse contre moi, ma chérie, de ne ('avoir pas à mon tour envoyé de mes nouvelles, et certes, ie t'assure que ce n'est pas par négligence, car j'ai eu énormément à faire aujourd'hui; tout mon temps a été absorbé par un long entretien avec mon archifecte et pour une visite indispensable daïBS mes bois, de sorte que l'heure de clôture du télé^apàe est arrivée sans que j'aie pu envoyer ma dépèche an bureau qui est assez loin du chàlean.
Enfin, j'espère que cette coarte missive me fera peardonner. J'ai reçu ce matin une lettre d'Henry, qui me parle du réveillon ; arran^z cela de votre mieux, car je ne pourrai probablement pas être de retour avant mardi.
Je le quitte pour aller me coucher, car il est déjà fort tard. Le bonjour aux amis, et quant à toi, ma
AFFAIRE DU TESTAMENT IXÉMILE RÉCIPON 19?ï
«hère petite Lili, je t'eoiibrafiKse Meut fort siët ta jolie petite bouche qui me maatq^^. îoMiu
ËMILI.
Âs-tu de& muLireties coueesiuDit rOpéva-Con^e?
Voilà la première ie ces lettre» ^'amom*. En voici une du lundi soir :
Ma chère: petite Lilir
Je pars éemeki aonti» pour Psiis^ Hi^égr ■«."nens fBS me eheFéker à» la garo, ear raai belle^mèae y sesat î*im te voir demarn vers^ 5 keisres, étiez toû.
ffenr^r m'a parié d'un dtiicr orgadiââé chiez tm^ demain 9 c'est parfait.
A bientôt donc, et en attendant, mille bnasi!».
Une troisième lettre sans autre indication :
Ma chère petite Alice,
Il m'a été impossible d'aller te voir ce matin •comme je. te l'avais promis. Je serai chez toi vers ^ heures. Je te renvoie dans cette missive la clé que lu m'avais confiée et que j'ai emportée chez moi par megarde.
Je t'embrasse bien fort
EMILE
Ce vendredi.
Ma ekèfie petite LUI,.
Tu trouvera» ei-joint le chèqaer ùê 3.0QO fra»c&que in m'as demandé. Mais toi, cdmAefttvas-tni ce mativ? As-tu dormi un peu? N'as-lu pas eu la fièvra? Autant de question» qui attendent avec impatience leurs réponses. A bientôt, 4 heures et demie, et en rftten-
^Rt^.
Il 17.
Ma chère petite Lili, Je trouve aussi que le temps est bien mauvais pour aller à la campagne. Je croîs donc qu'il vaut mieux remettre notre excursion à un autre jour.
J'irai te prendre avec mon sapin entre 3 heures et demie et 4 heures. Je t'embrasse.
Emile.
Ma chère petite Lili, Je suis encore couché, c'est ce qui me force à écrire ma missive au crayon. Tu ne m'as pas confié la clef hier; il me semble que tu Tavaîs mise dans ton manchon quand ta femme de chambre te l'avait donnée. J'irai te chercher avec Fost et mon beau coupé à 3 heures et demie.
En attendant mieux, je t'embrasse bien, bien fort sur tes beaux yeux.
Emile Récipon.
Une seule est de 1896, c'est-à-dire postérieure à l'hémoptysie et à la crise très grave qu'Emile vient de traverser :
Ma chère petite Lili,
Je vais bien mieux depuis hier, je me lève sans trop de fatigue, ce n'est plus maintenant qu'une question de temps. Malheureusement, la convalescence sera très longue, c'est là ce qui m'ei>nuie le plus.
Mais toi, vas-tu mieux? Tu me dis que tu es fatiguée; tu as peut-être pris froid? Soigne-toi bien, toi aussi, car tu en as besoin.
Je t'embrasse bien fort.
Emile.
Voilà les lettres qui m'ont été communiquées et qui constituent la correspondance amoureuse
d'Emile Récipon jusqu'au mois de janvier 1896. On a souvent comparé la passion des jeunes hommes à une Jave brûlante et parfois, Messieurs, dans les procès que nous plaidons devant vous, elle trouve des expressions si fortes que nous sommes quelque peu embarrassés pour les lire. Ici, aucune gêne semblable, et quand on étudie attentivement ces lettres, cette correspondance, on n'y trouve qu'une tranquille froideur, l'exactitude correcte du gentleman qui a son écurie et sa maîtresse, et qui pour s'échauffer et devenir lyrique ne fait aucun effort, lequel serait d'ailleurs inutile.
Voilà pour les mois de novembre, décembre 1895 et le commencement de l'année 1896. Vous savez. Messieurs, qu'à la fin de janvier Emile Récipon est parti pour Cannes avec sa bellemère, où il va s'installer villa des Arcades. Quelle a été l'attitude d'Emile à ce moment vis-à-vis Alice Bazin? Elle est, Messieurs, extrêmement intéressante, et c'est ici que, du domaine des observations générales, nous entrons dans un domaine plus précis et qui touche plus directement au procès.
Emile n'a aucun désir d'emmener sa maîtresse à Cannes; s'il a un désir, c'est qu'elle n'y vienne pas. Mais dès ce moment se dessine cette nature faible, timide et qui n'ose pas. Il lui a écrit une première lettre qui est ainsi conçue :
Ma chère petite Lili,
Je ne t*ai pas écrit hier parce que j'ai eu de nombreuses visites, et cela m'avait un peu fatigué.
Sf« PLAIDOYERS
Ifalgré ceLa^ je naés bien zmem^ ^^ tout inût bien ai les forces ne ooe BMinquaieBl |»s un feu ;,ie ne sais si nous poufrons pari» mtereredi car neutre YÎlla n'est pas encore retenue»
Tu feras ce qoe tu voudras et organisexas ton ¥o;^age comme tu Tentendras.
A bientôt, yespère, et en atlendant, je t'embrasse bien fort.
EstLE.
X... est venu déposer sa carte^ dâsrlui donc de xemr me voir.
Voilà la lettre qui précède le ctépairf «TEmile pour Cannes. Il dit à sa maîtresse : « Tu feras comme tu voudras, arrange les clioaes à ta gBÎse. »
Quel était cependant son éiat dTesporif ?Si cette lettre peint son indifférenGe, elle ne fait pas conmaître exactement ses dispositions infimes. Iftons les savons y Messieurs, par le ténaoigaage de cet anai, Rottembourg, son camarade; nous apprenons par lui qu'eau moment où il écrîyail à sa maîtresse ; « Viens quand tu voudras »„ îl char-, geait Rottembourg de faire en sorte qu'elle ne vînt pas à Cannes ; ce qu'il n'avait point le courage de faire lui-méntie, il essayait de Tofi tenir par Tentremise d'un tiers. Voici, en effet, la déposition de Rottembourg :
Au moment de son départ pour Cannes, Emile se trouvant très fatigué me pria d'aller voir M"' de Berck, de me présenter chez elle non pas de sa part, mais comn^ si c'était de lia mrennfe, et âe sm demander qu'elle ne vînt pas le rejoindre à Caernes, devaat
s*y trou^or arec sa famille. J'y suis allé; M"*** de Berck, en préseoce de Timpossibilité de voir Emile à Cannes, m'avait dit qu'elle ne partirait pas. Huit jours après, je reçus une lettre d'Emile m'apprenant que M™® de Berck venait d'arriver. A dater de ce moment, j'ai écrit quatre ou cinq fois à Emile à Cannes, villa des Arcades, et je n'ai pas reçu de réponses.
Cette mission significative dcamée à un tiers avec recommandatioa de ne point parier de sa part, dans le but d^obtenir que sa maîtresse le laisse tranquille, qu'elle iie vienne pas le rejoindre à Cannes, cette mission ne peut pas être constestée, d'abord parce que rien ne permet de suspecter la déposition de M. Rottembourg, ensuite parce que nous avons la preiirve qu elle avait bien été donnée, dans ces termes mêmes, par -jimîle à Rottembonrg. Eh effet, lorsque Rottembourg apprend que M"* de Berck est allée rejoindre Emile à Cannes, il lui écrit en <îes termes ;
Lmrdi soir.
Ma vfeLlle branche.
Votre dernière missive m'est arrivée à temps, car j'allais vous expédier une de ces lettres!.,, mais votre prose est venue calmer ma furera* que je conserve pour la première occasion. Oh ! lie sacré flemmard! Tâchez de nepltis être pfncé ew flagrant délit de telle paresse^!
C'est adum que votre Dulcinée est venue rejoindre son tourtereau. Ueuareux mortel, — si heureux il y a^ — m«is elle m'en veut, dites-vous^ grand bien lui
fasse ! Je n'ai fait que suivre vos prescriptions en rengageant à ne pas quitter la capitale. L'amour du ciel bleu Ta tentée...