‹ PlaidoyersChapitre 7 sur 9 · ROTTEMBOURG · texte numérisé non relu

ROTTEMBOURG

Donc il n'est pas douteux et il ne peut pas être contesté qu'en janvier 4896, fin janvier, non seulement Emile n'éprouve aucun déchirement à partir sans emmener avec lui une femme aimée, mais qu'il souhaite qu'elle ne vienne pas; et comme il est le faible, le timide qui ne sait pas lui résister, — et nous en aurons vingt preuves, — il a chargé un ami d'agir en conséquence.

C'est là, Messieurs, une indication précieuse etqui prendra plus d'intérêt au fur et à mesure que se dérouleront les faits qui vont s'accomplir. Alice Bazin viendra cependant, malgré qu'Emile ne Tait pas voulu; cette fois encore il lui cédera..., il lui cédera toujours..., mais je n'examine en ce moment que ce qu'on pourrait appeler la température de sa passion; est-elle devenue plus vive, plus ardente par l'absence, et pourra-t-elle expliquer ainsi les extraordinaires dispositions du 22 mai 1896?

Alice Bazin comprenait bien que si elle ne se rendait pas à Cannes, si elle n'était pas présente, si elle perdait cette influence qui ne naît que du contact et des relations, Emile Récipon allait lui échapper; elle n'a pas voulu qu'il arrivât à Cannes sans y trouver une lettre d'elle, 'et elle lui a écrit en des termes qui permettent de deviner tout ce qui va se produire, les senti-

ments qui Fagitent, les habiletés dont elle usera, les ressorts qu'elle va faire jouer, tout y est en germe. Voici, en efiPet, les termes de cette lettre : '

Mon cher petit Mimi,

Comment es-tu arrivé? Tu es vraiment cruel de ne pas même m'envoyer une dépêche...

Il n'a pas même télégraphié !

... As-tu reçu la mienne d'hier? Je te demande cela car tu es si gardé... Une dépêche est si vite tracée. Pourquoi me plonger dans de semblables inquiétudes! Tu n'aimes donc plus ta Lili? J'espère que tu vas voir Daremberg et ne pas te fier à ton interne !...

Il faut pour l'intelligence de ce passage que le Tribunal sache que M™'' Récipon emmenant son flls en convalescence, s'était, sur la recommandation du docteur Clado, fait accompagner par un interne des hôpitaux, M. Viard. Nous trouvons dès le début cette indication : « Ne t'abandonne pas aux soins de ton interne^ vois Daremberg. » ^

...Je ne reconnais plus mon Mimi dans ce rôle de Utile boy,

11 faut commencer à te lever tôt, à te coucher de même, avoir beaucoup de clarté dans ta chambre et manger.

J'ai beau m' efforcer d'avoir du courage; cette séparation m'a anéantie; ma tendresse est plus forte que ma volonté, et je te pleure.

Comment allons-nous nous revoir ?

Te voilà t<Mit à fiût en cage.

Auras-tu senleflieDt uninfiUuit libre pour venir me voir?

Te souviens-tu quand je te disais que j'étais un rien dans ta vie, un jouet qu'aux heures sérieuses tu rejetterais de côté. Ne le laisse pas là, val ton joujou, car il t'aime et il souffre. '

Je t'écris dans ma grande salle à manger, toute seule, entourée des personnages muets des tapisseries. Ils me comprennent peut-être mieux que les indifférents à qui je puis confier ma peine.

Il fait un temps superbe ici^ Cannes doit être ud vrai paradis.

Puisse oe climai te guérir Umlk fait! Cela dépend bien de boi, si tu ne fais pas d'iiapnadienees.

Vois Daremberg, je t'en prie-

Tu m'avais dit m'envoyer un chèque, je n'ai rien reçu.

J'espèive que tu ue Tas pas confié en mauvaises iriaihs.

Ce pauvre Black est malade, et je suis affligée de le mettre em pension chez mon vétérÎBuire.

J'ai engagé un cocher qui accepte oos conditions.

Ce sera toujours une bonne écoaomie. Je ne^^eiix pas te fatiguer plus longtemiws. Je t'écrifai enom demain' Je vais t'envoyer une dépêche à laquelle ta me répondras, je l'espère. Soigne-toi.

Je t'aifoe et 4'embrasse.

Alice.

Ah ! Messieurs, Alice Bazin comnait bien, je ne dis pas l'homme, mais Tenfant. Elle n^a pas reçu de dépêche; elle a a pas de nouvelles, elle ne lui en veut pas : pauvre petit, il est en cage, il est sous la main de sa beUe-mère; c'est le little boy^ c'est le petit garçon qu'on tient en

lisières. Il ne faut pas une longue expérience de la vie pour savoir que le plus sûr moyen de soustraire urifaibl€,tin enfant, un jeune homme facile à dominer aux influences légitimes, est de lui dire qu'obéir, suivre ces conseils, être déférent vis-à-vis de ceux qui méritent ou le respect ou l'affection, c'est une preuve de faiblesse. On le traite en petit garçon, en Utile boi/, il est en cage..., c'est le plus sûr moyen de le reprendre, de le dominer et de l'usservir.

Dans une autre lettre nems apercevons le même jeu :> elle est datée du dimanche, mais^ par son contexte, on voit qu'elle suit visiblement celle que je viens de lire :

Dimanche.

Mon cher jietit Mimi,

Eûfin ! J'ai j»eçu .ta^dépêche.

Je sois bien Jieui<euse de te «avoir arrivé à bon port, voilà un ^on signe qui [prouve que tes forces ne sont (pas si affaiblies que tu ne le craignais.

J'attends toujours ta lettre, mais comme sœur Anne, je ne vois rien venir.

J'ai été assez souffrante hier pour ne pouvoir l'écrire : mes tristes nerfs, toujours.

Hélas! La situation actuelle n'est pas faite pour les calmer.

Il fait un )tem^ trisle et plu vieirx derpuis hier soir ; je t'envie, tai qud ^;au milieu «du soleil et des fleurs. Quand irai -je t^ wejaindre?

J'attends ta lettre rpour fixer une date définitive.

Commences- tu à soittir un peu ?

JVspère bien qœ tu vas être sérieux et consulter le docteur Dairemberg, qui le donnera d'excellents conseils et te dira le juste chemin à suivre.

2i6 PLAIDOYERS

Voyons, cett^ jolie petite volonté sous laquelle Lilî pliait si bien, qt£mk faisons-nous?

Si lu as envie de quelque chose, dis-le-moi, je le l'enverrai de suite ; veux-tu cks livres?

J'ai vu Thiron hier ; il m'a dît ^'il allait t'écrire et te dire de voir Daremberg.

Crois-moi, c'est un fort bon conseil dont tu te trouveras bien.

Mais voilà, tu as une chaîne à la patte maintenant

Je vais sortir tout à l'heure malgré le mauvais temps : j'étouffe enfermée comme cela et le... m'étreint à la gorge.

J'irai à l'église, puis au bois et rentrerai.

Il y a dans cette nouvelle lettre le$ mêmes allusions, les mêmes procédés que dans la première.

Jusqu'ici Alice Bazin n'a pas reçu de nouvelles, elle a reçu une dépêche, elle n'a pas encore de lettre, la lettre va venir. Rottembourg rend compte à Emile Récipon de la mission qu'il lui s. confiée, d'aller voir Alice Bazin et d'obtenir d'elle qu'elle ne vînt pas à Cannes. Voici comment il raconte son ambassade :

Mon cher Emile,

Tout en n'ayant pas encore reçu de vos nouvelles, je prends les devants, ayant déjà beaucoup de choses à vous raconter. D'abord, j'espère que le voyage s'est bien effectué sans trop de fatigue et que vous avez, trouvé à votre arrivée un beau soleil réparateur. C'est ce que votre missive me dira. Abordons les choses sérieuses qu'il y a eu à votre sujet et au mien. Commençons par vous, cela vous intéressera davantage.

Je suis allé cetle après-midi, comme c'était convenu, voir Alice. Oh! mon cher, que n'étiez- vou& dans un coin! Elle est guérie, je vous en réponds, el n'a plus Tintention, je vous assure, d'aller vous retrouver au bord de la Méditerranée...

M. Rottembourg juge peut-être bien les hommes, mais il juge très mal les femmes, le Tribunal va le voir,

...Elle m'a fait un « laius » que je regrette de ne pouvoir vous transcrire, et dans quels termes! j'ai modéré ses expressions car j'ai .trouvé son mécontentement poussé un peu loin.

Contre son amour, m'a-t-elle dit, vous n'avez montré que de l'indifférence, elle n'est pas une Ricotti ou une Liane (textuel), et avant de la prendre et de commencer vous deviez réQéchir. Aujourd'hui en l'abandonnant à Paris, c.estune vraie injure que vous lui faites.

Une femme de sa qualité n'est pas habituée à de pareils procédés. Enfin quoiî toute une tartine!

J'avais envie de me gondoler ! Mais en attendant elle m'en disait!... elle a accouché ainsi de toute sa rage pendant environ une demi-heure, après quoi je suis parti, la laissant avec ses ouverreriers !

Elle vous a envoyé un télégramme ce matin, mais m'a dit carrément qu'il était inutile de lui apporter de vos nouvelles, si j'en recevais avant elle! Elle est calmée et entre nous je crois que cela vaut mieux.

Voilà, mon cher, quant à vous; quant à moi, j'ai reçu hier au soir une lettre de Lili me demandant cinq louis !

Elle en a du culot! Inutile de vous dire que je viens dé lui répondre en lui exprimant très poli-

ment mes regrets, mais mes fonds nie me permettent pas d'accéder à sa demande.

Le Tribunal voudra bien renraniuer que Rottembourg est Tami le plus intime d'Emile, il a -vécu avec lui ses meilleures heures et ses plus mauvaises, car il n'est pas setcl-ement le compagnon de plaisirs frivole et léger^ le Tribunal verra par l'enquête que pendant ses maladies il a été le compagnon attentif de son ami; il sait bien ce qu'Emile Récîpon pense, quel est l'état de son cœur, et je suppose que sa lettre ne laisse aucun doute sur le point de savoir s'il pensait qu^Emile fût lié à AÎice Ba^rin pac une affection profonde qu'un pajreid lan^aige n'eût pas manqué de révolter !

Donc une lettre d'Emile va parrefiiar à ABce Bazin, elle est inspirée par celle ée- RoMerabenrg que je viens de vous lire.

Ici encore , Messieurs , vous trouverez un nouveau critérium de la passion dlEnaile; il n'est pas besoin d'être psychologue, d'avoir longuement étudié les passions humaiHies et leurs manifestations, pour voir €|u'£mile Récipon ressent beaucâup plus de soulagement à l'idée d'une rupture, fu'il n'éprowve' les dcaLouFeux transports de l'amant abanidonné de sa maîtresw. Voici, en effet, le ton extrêmement reposé smr lequel il écrit à Alice Bazin, après avoir re^u la lettre de son ami Rottembourg q,ui lui traçait le tableau que vous savez :

AFFAIRE DU TESTilMENT D'EMILE RÉCIPON 209

Ma chère amie,

Au arment (te t^enivoyec ma. iDâa8l(v& afiaûi^eée par ma dépêche d'hier, je reçois une lettre d'Beory, me disant q^ue I» avaiô pâirlé de moi ea termes fort pea courtois. IL. panait (^uue je ne t'ai montsé «|kie de rindifférenee et que iwa eottduiie via-^vis èe toif a été des plu& ignoblesv Votià usue chose q^^ je n/^ savais pas. Décidément, on apprend du. otAuveeiu tous les jour».

Tu comprends qu'à la réception de cette lettre, je me suis empressé de brûler la- missii^e que je t'aivcais écrite et d'ea rédiger uQe noutvdUe pointe recaesdiier 4e la bonne réputation que tu me fais.

Bien à toiu.

ËJKILB.

Rien dans cette lettre quoi traMsse la do»k«r^ la colère, la passion; c'est la k^e, tira^quille et marquée d''rrii peu de mauvaise humeur y, dî'un jeune homme qui, s'il est blessé, ne Test (jue dans son amour-propre.

Mais Alice né lâche pas prise^ elle connaît Emile ; voici sa réponse :

Lundi.

Cher anai,

Ta lettre de ce matin que j'ai ouverte avec tant de joie n'a pas tardé à me plonger dans la stupeur.

Je ne sais à quel but vise M. Rottembourg. en t'écirivant celu, mais je commence par te dire que tout ce que je lui ai dit, tu auirais pu' Fentendl^e tîoimême.

Maiiitehafnt, eonnne je t'anme ell qwê je ae- v«bx pas que tu puisse* avoir un doute sur moi, je ta

jure sur la mémoire de mon père que j'ai tant aimé, que je n'ai pas dit un mot de toi.

Crois-moi, ou crois ton ami, c'est à ton cœur de décider.

Je lui ai dit que si ton amour était aussi fort que le mien tu aurais tout fait pour me voir. J'ai eu tort peut-être, car ce n'est pas ta faute si ta famille t'entoure, mais n'y vois là que ma tendresse exaspérée par la séparation.

C'est là les seuls mots que tu puisses me reprohcer.

C'est tout, je te le jure.

Ma vie ne peut endurer toutes ces émotions, tu le sais bien.

Sois bon, écris-moi une douce lettre, et si tu crois à l'infamie, dis-le-moi, je m'écarterai de ta route, tu n'entendras plus parler de moi et je te bénirai encore, car tu m'auras fait connaître un bonheur que je croyais banni pour moi.

Soigne-toi surtout, avant tout. As-tu reçu mes deux lettres ?

Je compte sur ton affection pour ne pas me laisser dans l'incertitude de ta décision.

Puis-je te rejoindre à Cannes,* oui ou non?

Je t'embrasse tendrement.

Alice.

L'avenir te montrera plus tard qu'il ne faut pas toujours croire ceux qui se disent parfois nos meilleurs amis.

Il y a dans cette lettre des insinuations dirigées contre Rott^mbourg, le cri d'un amour qui ne peut survivre à la séparation... Mais Emile ne s'échauffe pas à distance, voici sa réponse; il se résigne plus qu'il ne se réjouit ;

AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉCIPON 214 Cannes, samedi, 25. juin.

Ma chère petite Lili,

Je vieas réparer la dureté de ma précédente lettre et le demander d'oublier ce moment de mauvaise humeur que ta lettre a calmé de suite.

Vois- lu, après avoir pris connaissance de la lettre de Rottembonrg, j'étais absolument furieux contre loi. Car' je ne comprenais pas pourquoi tu avais parlé de moi en de tels termes, et j'ai du reste encore une petite dent contre toi à ce sujet. Je ne vois ^pas quel motif a pu te faire agir ainsi, et je ne cherche pas à le savoir ; mais si tu m'aimes autant que tu le dis, tu ne devrais pas me calomnier ainsi.

Je suis assez bien pour le moment, et j'espère que ce beau climat me remettra Vite sur pieds.

Au revoir, ma chère petite Lili, et en attendant le plaisir de te voir, je t'embrasse bien fort.

EMILE

Tu trouveras ci-joint un chèque de deux mille.

Une lettre d'Alice Bazin répond à celle-ci, elle est datée du mardi :

Mardi.

Mon cher petit Mimi,

C'est fini, Lili a reçu ta bonne lettre hier vers deux heures; tout est oublié, n'en parlons plus.

De cela il ne me restera que le souvenir de l'inqualifiable conduite de Rottembourg à qui j'ai écrit pour demander une explication, mais qui se gardera bien de venir, en juif prudent qu'il est.

Je pense partir samedi, en tout cas lundi au plus tard.

Je vais tâefaer de trouver une petite villa pas trop loin de toi.

Comment te sens-tu? As-tu de la fièvue? 11 faut prendire ta température deoui ibis pai! jour, matiaet soir.

Vois Daremberg, je t'ea prie, nie fais paA reofont^ ^couieHBooi, tu sftL& que petsaBB» na t'aim« cûSHne moi. et que je veux te* iiair guérâ vLt«t. Ttt ne feux trouver un meilleur médeeûi. qu» DareiBherg.

Je tea prie, voÂs-le.

Pari» est triste, il n'y a plus press€>aae,. chl esUe ioi (|ui y manque? T&ut ce quâ je sais, c*est qpe je m'y eaamie LbOvribfaemeaL

Faut-il fecmar Thôtel oulaiâser un gardiai?

Dis-moi si tu n'a& pas^ de fièvre.

J'espère que Mimi se couche de bc^n&e heuce et se lève de même.

Mon petit chef n'a plus de cheveux, il se les* avrafihe toute la journée...

Alice.

Emile écrit à son tour :

Cannes,, le samedi 29.

Ma chère petite Lili,

Je viens de recevoir ta gentille lettre qui m'a fait un bien grand plaisir. Quant à tout ce qui vient de se passer il rf'y a qu'à n'y plus penser. Tu étais furieuse de me voir partir san» toi, et Bea^ry a mal interprété ton sentiment.

Maintenant je ne crois pQ!9 que ce smt âe la méchanceté de sa part.

Viens quand tu voudîras, je serai enchanté de te voir. En attendant d'avoir un gîte, ta pourras descendre à l'hôtel des Pins, il est tout près de ma villa. De ma chambre je le domine en entier. Hfeit

en ce moment uatem^ps superbe ; aussi je fiais le lézard toute la journée!, ce qui m'a eomplètemeut relapé. A. bientôt donc, ma chère petite Lili, et en^ attendant, mes mei-lleuvs h«Ê§ers.

• EMILE

Puis, c'est Alice encore :

Le 1er février 1896.

Mon cher petit Mimi,

Je vieiis d'être secouée d'une jolie manière — tu as dû t'en douter en ne recevant plus de mes nouvelles; — je ne me mettrai donc en route <|ue mercredi pair le mèsiâ torain fne toi.

J'espère tirouver une iiiUa aujourd'hui ; je l'arrêterai de suite, «k suia si heutreuae à l'idée de te serrer, de t'embrasser. Ne fais pas d'imprudences et continue La vie de lézard- C'est là le seul moyeu de te guérir.

Il faud^ voir Daremberg, tu sais. Tl fait un iroid terrible ici et triste. Je t'écris de mon lit, ne fais pas attention à mes pattes de mouches.

Je vais beaucoup mieux aujourd'hui.

HKlle tendi^e» baisers.

Alice;

Ëncoce et emâm uac kttre d'Emilie :

Caûn«8, ce dimanche l^ février.

Bfet chère petite Alice,

Je me suis bien douté en ne voyant pas venir de lettre de toi que tu avais eu quelque erapêchement, mais je ne croyais pas que c'était la maladie qui en était la cause

Enfin heurefcsement que cela n'a rien été et qtie

tu pourras partir mercredi. Surtout fais bien attention de ne pas prendre froid afin qu'aucun nouvei empêchement ne vienne retarder ton départ. Dans quel quartier se trouve ta villa? Est-elle loin delà mienne?

Télégraphie-moi pour m'annoncer ton départ, car j'irai t'attendre à la gare.

A bientôt donc et en attendant je t'embrasse bien fort.

Emile.

Voilà toute la correspondance ; j'ai tenu à la mettre sous les yeux du Tribunal, parce qu'elle montre l'absence de passion chez Emile, l'ardeur des convoitises chez Alicç. Rien d'enflammé, rien qui ressemble à l'amour, même le plus vulgaire ; peut-être le souvenir de certaines relations, de certaines caresses ; pas même l'accoutumance, car la liaison intermittente n'implique pas, même l'habitude! — De la part d'Emile,, une facile résignation à la séparation ; de la part d'Alice Bazin le parti arrêté de ne pas rester à Paris lorsque son amant est à Cannes, de venir l'y rejoindre, de continuer de lui faire sentir son ascendant et de rétablir son empire.

Tout au plus, Messieurs, faut-il dans celle correspondance, vide et ennuyeuse, noter un détail qui n'aurait pas d'inàportance dans une autre affaire et s'agissant d'un autre sujet que le pauvre Emile Récipon. Le Tribunal a peut-être été frappé des recommandations réciproques qu'Emile Récipon et Alice Bazin se font relativement à leur santé ; à lire cette correspondance on pourrait se demander quel est des deux le

AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉGIPOxN 215

plus malade ! Alice Bazin tousse, rBssurez-vous, Emile seul mourra ! Mais c'est là une solidarité qui peut rassurer le malade !

Lorsque Alice Bazin est arrivée à Cannes, Emile est demeuré dans la villa des Arcades pendant le séjour de sp, belle-mère ; quelques lettres ont encore été échangées. Elles montrent bien, sous le môme jour, l'état sentimental d'Emile vis-àvis d'Alice Bazin, même après qu'il l'a retrouvée.

Ce mercredi matin.

Ma chère petit Lili,

Comment vas-tu ce matin ? As-tu moins toussé cette nuit ? As tu dormi un peu ? Fais-moi réponse à toutes ces questions. J'irai vers 4 heures te tenir • compagnie.

En attendant je t'embrasse bien fort.

Emile.

Ma chère petite Alice,

Tu es vraiment enfant de t'inquiéter comme tu le fais. Le fond de Tair n'était pas froid ; tu comprends que l'on sent bien soi-même si on a le frisson ; eh bien, aujourd'hui je n'ai pas ressenti le moindre malaise qui puisse me faire prévoir un rhume.

Je vais très bien ce soir et je suis sûr que demain j'aurai bonne mine, ce qui, j'espère, te tranquillisera.

Bonsoir, ma chère petite Lili, ne t'inquièle pas comme cela pour des niaiseries et tâche de dormir un peu.

Je t'embrasse bien fort.

Emile.

Ma chère amie.

Je vais faire demander à mon cocher s'il n'a rien trouvé dans la voiture et de chercher plus minutieu-

216 PLAIB9YEItS

semeDt. Si, par boAbevr, ta èroche-B^y trouve, je te rap|>orterai à 4 heures.

Bons baisers.

Eêole,

Ma chère petite Lili,

Nous irons •eBsexnble à Niœ. J%ai donc te prendre à il heures.

Un bon baiser.

ËKILE.

Ma chère petite Lili,

Je viendrai déjeuner avec toi ; je prendrai ma pelisse et irai en coupé ; comme cela il n'y a pas de danger.

Puis trois lettres poiïtérieiires au départ de M™' Récipon :

Ma chère petite Lili,

Je viens de me metlre dansune colère bleue; mon valet de chambre, gris à rouler, a insulté le maître d'hôtel à un tel point que j'ai laiUi envoyer chercher la police.

Comme je Tai fourré à la porte, je veux lui faire quitter le domicile avant de partir. Aussi je te demande de te rendre de ton côté à Tembarcadère et de ne pas m'en vouloir si tu attends un peu.

Je Tembrasse.

Emile.

Ma chère petite Lili,

Je crois qu'il me faut faire mon deuil de ma chienne, elle a dft sûrement èire volée.

Je viens de voir dans la feuille de chou qui a nom du «( Littoral r> quf. Ton ne peut plus circuler le long du part après huit heures. Il nous ser dmc impos-

siblede gagner mon bateau. Aussi le mieux esl-il de déjeuner tranquillement à la villa Monblon.

Veux-tu suivre mon exemple? dire à Roger d'aller trouver Guillaume ou à défaut sa femme pour lui dire de se tenir prêt pour 1 heure et demie s'il fait beau.

Je l'embrasse.

Emile.

Ma chère petite Lili,

Je vais très bien et me dispose à dîner avec appétit. Je conserverai cependant une place pour le dessert que tu m'envoies. Je le dirai demain l'heure à laquelle mon cocher s'est embarqué.

Uo bon baiser.

EnfiLK.

Voilà, Messieurs, celte correspondance. Vous y retrouvez la même préoccupation relative à leur santé chez les deux amants. La circonstance que sa maîtresse paraît fort délicate a quelque chose de rassurant pour Emile. Elle-même est fragile, elle tousse, elle est obligée de prendre des précautions ; comment supposer qu'elle puisse lui faire partager des épreuves auxquelles elle-même serait exposée à ne pas résister !

Toutefois, Messieurs, si, dans cette période, il ne semble pas qu'Alice Bazin ait réussi à éveiller chez Emile Récipon une passion bien vive, elle a obtenu un premier résultat. Lorsque M""^ Récipon fut installée à Cannes avec ses enfants, ses filles furent bientôt atteintes de fièvres intermittentes, on lui représenta qu'il y avait une vérilable imprudence à les laisser sous

riiïfluence du climat où elles avaient contracté cette maladie. M""" Récipon repoussa longtemps les conseils de départ donnés par les médecins et par la famille même d'Emile Récipon. Mais il vint un moment où le séjour à Cannes lui devint impossible.

Alice Bazin avait voulu sortir avec Emile Récipon; il avait fallu, pour qu'elle eut satisfaction qu'elle sortît dans la voiture de ce dernier. Cannes n'est pas une très grande ville ; Emile avait rencontré sa mère et ses sœurs ; il avait été naturellement gêné d'être vu en pareille compagnie, et M"^ Récipon qui savait, par une triste expérience, que sa présence ne le préserverait point de certaines imprudences, se demanda si elle ne devait pas regagner Paris, et si elle* ne commettrait pas une véritable faute en semblant rester à Cannes pour exercer sur son fils une surveillance dont il ne manquerait pas de prendre ombrage.

Une belle-mère, si dévouée qu'elle soit, n'est pas une mère, elle n'a pas exactement tous les mêmes droits et, si M"'*' Récipon en avait accepté tous les devoirs, elle savait qu'elle devait se montrer plus réservée. Elle hésita, puis enfin, Messieurs, elle partit. Une lettre de M""* Persac permet d'apprécier la résistance qu'elle avait opposée aux conseils des médecins.

]^me Persac a été l'amie intime de la première M^^ Récipon, elle est restée une des meilleures amies de la famille; voici dans quels termes elle écrivait à M°^^ Récipon :

Ma chère Marie,

Tu sais si nous aimons Emile et si nous vouions son bien ; nous avons été les premiers à l'approuver de partir avec lui, mais à l'heure actuelle il va mieux, il a vingt et un ans, il sait que pour lui c'est une question de vie ou de mort s'il ne se soigne pas ; donc, toi n'étant plus là, il saura quand même rentrer à 4 heures et prendre toutes les précautions malheureusement trop nécessaires, et la santé de tes pauvres chéries ne te permet plus de rester dans le Midi, où régnent des fièvres intermittentes, dont . elles sont déjà victimes et qui les épuisent I

Toi-même, ma pauvre amie, tu es au bout de tes forces ! En toute sincérité, au nom de mon mari, de mes deux frères qui sont auprès de nous en ce moment, nous te supplions de revenir avec le confortable des sleeping. Viève supportera très bien le voyage, et comme les médecins te le disent, le seul remède est le changement d'air. Quelle situation tenaillée est la tienne, et combien je te plains, pauvre chère amie ! Reviens-nous vite, vos tristes nouvelles nous prouvent combien cela est urgent ! A bientôt, j'attends une dépêche nous annonçant votre retour, nous avons 8 et 10 degrés au-dessus de zéro, la température est très douce. Nous vous embrassons tous de tout cœur.

Louise Persac*

Tous mes remerciements et affectueux souvenirs à M"° Gatiniol. Reviens !

Voilà donc M"^ Récipon partie; elle quitte Cannes, le 4 mars 1896, laissant Emile Récipon installé à la villa des Arcades, avec ses dômes-

tiques, avec sa voiture, avec ses chevaux, avec tout le confortable et tout le luxe qu'il aime.

C'est, Messieurs, à partir de cette date, 4 mars 1896, que l'action va se précipiter.

Le Tribunal sait déjà que dans l'œuvre à laquelle Alice Bazin va s'attacher," elle ne sera pas secondée par la passion d'jdlmile Récipon. Quels obstacles, au contraire, n'allait-elle pas rencontrer et quelles difficultés n'aurait-elle pas à vaincre !

Dès la première heure s'est posée la question que j'indiquais au début même de ma plaidoirie : quel motif Emile Récipon pouvait-il avoir de haïr les siens et d'instituer, comme il l'a fait le 22 mai 1896, une femnie, sa maîtresse depuis quelques mois? Alice Bazin a répondu : « Mais, rien n'est plus simple! Emile Récipon, depuis plusieurs années avait, pour sa belle-mère de î'éloignement, de l'aversion; il avait des griefs, il ne l'aimait pas, il avait eu à s'en plaindre! » Et le jugement que le Tribunal a rendu lorsqu'il a ordonné l'enquête a souligné à la fois l'importance de la question que nous posions et la réponse qu'Alice Bazin prétendait y faire.

On avait dit : « Mais, vous articulez un très grand nombre de faits tendant à prouver que M""* Récipon a donné à son beau-fils des soins de chaque jour, de chaque heure, ceux d'une mère; qu'importe tout cela! ». Et le Tribunal de répondre que ces faits sont au contraire de la plus haute importance : en effet, s'agissant de savoir si la volonté testamentaire d'Emile a été

libre ou surprise, si Texpression en est sincère ou faussée, il faut rechercher quels sentiments pour les siens professait le testateur, et comment il se peut faire qu'il les ait écartés tous et leur ail préféré une étrangère. Et en effet, si Emile aimait les siens, sa famille paternelle, sa famille maternelle, son frère, ses sœurs, la raison se refuse à voir, dans le testament de 1896, l'œuvre d'une volonté libre et, l'enquête n'eûtelle rien appris, ne nous eût-elle pas permis de suivre, jour par jour, l'œuvre de la captation, fussions-nous en présence de l'inconnu, il suffirait de rapprocher ces deux faits, l'affection certaine d'Emile, plus que de l'affection, l'amour filial d'Emile, l'amour fraternel d'Emile pour sa belle-mère et pour ses frère et sœurs, et le testament qui n'est pas seulement à leur égard une exclusion mais une injure, pour avoir le droit de dire qu'on serait en présence d'une œuvre qui ne se justifie pas et qui ne peut s'expliquer que par des circonstances qui auraient échappé aux investigations.

Il n'en est pas ainsi, Messieurs, et je ne crois pas que jamais enquête ait été plus complète que la nôtre, plus minutieuse, plus approfondie, qu'on ait établi jamais un lien plus étroit et plus certain entre le résultat de la captation, c'est-à-dire le testament, et la captation ellemême.

On a donc dit qu'Emile Récipon avait des griefs contre sa belle-mère, qu'il ne l'aimait pas, et que, par conséquent, il fallait voir dans l'œuvre du 22 mai 1896 l'expression d'un senti-

ment d'animosité, juste ou injuste. Quelle preuve sur ce point a été fournie par l'enquête, par les témoins d*Alice Bazin? La voici :. c'est d'abord sa femme de chambre, à son service au moment où elle dépose, Françoise Signal. Nous n'avons point élevé de reproche contre ce témoin. 11 est digne de la partie qui le fait entendre, et il était bon qu'il fût entendu.

Voici en quels termes il dépose :

Quelques jours avant le décès de Monsieur Je me trouvais dans le cabinet de toilette attenant à sa chambre, et je préparais de Teau chaude pour le D"" Quitter qui faisait des piqûres au malade; la porte du cabinet était ouverte, et j'ai bien entendu le docteur demander s'il désirait voir sa belle-mère. Monsie'ur a répondu : « Oh! non, elle m'a fait assez souffrir dans mon jeune âge pour qu'elle me laisse mourir en paix. »

Voilà ce que Françoise Signal, domestique au service d'Alice Bazin, affirme; le Tribunal verra que le D"^ (îuitter n'a jamais rapporté un propos pareil et que cette déposition n'est pas seulement inconciliable avec l'ensemble des faits, mais encore avec les témoignages mêmes qu'Alice Bazin invoque. Françoise Signal affirme qu'elle aurait entendu, de la pièce où elle se trouvait, Emile dire de sa belle-mère qu' « elle l'avait fait assez souffrir quand il était jeune pour qu'elle pût le laisser mourir en paix ». Or, voici le D' Quitter, que Françoise Signal Vient de faire parler; il s'explique en termes absolument différents :

AFFAIRE DU TESTAMENT DÉMILE RÉGIPON 223

Comme cette maladie pouvait avoir pour le malade des conséquences sérieuses, je crus de mon devoir de demander à M™« de Berck si elle ne pensait pas qu'il serait utile de prévenir la famille de M. Récipon. Elle me répondit qu'elle ne le croyait pas et que ce dernier, étant en mauvais termes en ce moment avec sa belle-mère, n'accepterait pas cette proposition; je m'adressai à M. Récipon lui-même, en l'absence de M"« de Berck, et lui demandai son assentiment. Il me répliqua très nettement qu'il était en termes assez délicats avec sa belle-mère et me pria de n'en rien faire, ajoutant qu'il était libre et qu'il n'avait de compte à rendre à personne de sa conduite^

Voilà le propos tout différent qui est rapporté par le D*" Guilter ; le Tribunal verra dans quelles circonstances il a été tenu, sous quelle influence, sous quelle impression ; je me borne pour Tinstant aune simple remarque, mais elle est'décisive : ce que'M"** de Berck, Alice Bazin, a promis d'établir, ce n'est pas le résultat de la captation à laquelle elle s'est livrée, ce. n'est pas l'état d'esprit cr^é chez Emile Récipon par les procédés que nous allons connaître : « Depuis plusieurs années, a-t-elle dit, antérieurement aux manœuvres qui me sont reprochées, Emile avait contre sa belle-mère des sujets de mécontentement et de rancune. »

Il y a une grande différence, au point de vue de leur intérêt dans la cause, entre les sentiments qu'on aura observés chez Emile avant que la captation agisse, que la suggestion se produise et que l'internement dont vous allez être témoins

soit établi, et les sentiments ou les paroles qu'on lui aura suggérés après que malade, isolé, travaillé, obsédé depuis de longues semaines, il n'aura plus entendu la voix d'un ami, d'un parent, reçu du dehors une lettre, une ligne venant réveiller ses affections, je ne dirai pas d'autrefois, mais de la veille.

Pour en finir avec les témoins de la conlreenquête, le troisième qui ait déposé dans cet ordre de faits, c'est un infirmier, ou prétendu tel, du nom de Schœnberg :

M. Récipon aimait beaucoup s'entretenir avec moi. Il me parlait de sa famille et il me racontait que son enfance n'avait pas été heureuse, qu'il avait perdu sa mère tout jeune et que sa belle-mère ne l'avait pas remplacée, qu'il avait été malade et qu'elle l'avait fait soigner par des domestiques.

Nous aurons plus d'une occasion de voir que le témoin Schœnberg est affligé d'une mauvaise mémoire. Je prends le propos tel qu'il le rapporte : Emile, dans les derniers jours, s'est plaint que son enfance ait été malheureuse; il a été malade, sa bçUe-mère l'a délaissé et l'a fait soigner par des domestiques. Voilà le fait.

Y a-t-il dans cet odieux récit quelque semblant de vérité et les démentis émanant des amis de la famille, des médecins, vont-ils laisser subsister l'ombre d'un soupçon sur le rôle de M"* Récipon vis-à-vis de son beau-flls et sur les sentiments de celui-ci?

J'ai dit. Messieurs, que M""* Bazin avait bien compris l'extrême importance qu'il y avait pour

elle d'établir qu'avant de. tomber sous sa main, qu'avant d'être enfermé chez elle, Emile Récipon éprouvait contre sa belle-mère des sentiments d'animosité; pour y parvenir, elle a employé une méthode peu scrupuleuse. Voici la déposition d'un des témoins, un ancien domestique, Emile Legendre :

Le i*"" septembre 1896, j'ai reçu un jour à Cannes la visite de M. Jaume; il a voulu m'inlimider, a prétendu qu'avec M"*' Récipon j'avais caché un cotTrefort. Sur sa demande, je l'ai accompagné à la villa des Arcades, sous prétexte de rechercher ce coffrefort, ainsi qu'il en avait été chargé par M™® de Berck; il m'a dit que celle-ci m'aimait beaucoup et il a voulu me faire sentir que si j'étais avec M™* de Berck, elle me récompenserait.

Voici un aulre domestique, Réthoré :

Au mois de décembre 4896, un monsieur est venu me voir et m'a questionné sur les rapports qui avaient existé entre M"»« Récipon et son beau-fils; il m'a dit que si je voulais me mettre du côté de M""® de Berck, on me récompenserait. Deux femmes de chambre sont également venues, l'une après l'autre, me voir de la part de M™* de Berck, un peuplus tard, et m'ont dit que cette dame désirait me parler. J'ai répondu que je ne la connaissais pas et je n'y suis point allé.

Voici un ami d'Emile, Mayrargues :

J'ai reçu, en janvier 1897, un monsieur que je ne connaissais pas et qui s'est présenté comme étant

chargé des affaires de M"** de Berck; il m'a mis au courant du procès que j'ignorais et m'a dit que M** de Berck serait très heureuse de m'avoir comme témoin.

Au cours de la conversation, ce monsieur m'a dit: « Vous savez sans doute que M. Récipon était très mal avec sa famille ? » Je lui ai répondu que cela m'étonnait beaucoup, étant donné ce que j'avais constaté à différentes reprises : qu'il avait beaucoup d'affection pour sa belle-mère, son frère et ses petites sœurs. Ainsi je Tai vu très préoccupé de la santé de ses sœurs qui avaient pris les fièvres et qui allaient être obligées de retourner à Paris,

Si je donne ces indications au Tribunal, ce n'est point que je pense qu'on achète des témoignages, mais parce que je sais fort bien, et tout le monde sait, comment un propos adroitement .glissé dans l'oreille peut détermiper une quasi-conviction. Quoi qu'il en soit, M. Jaume n'a pas été heureux dans sa campagne, car au demeurant, en fait de témoins attestant qu'Emile Récipon aurait manifesté de mauvais sentiments contre sa belle-mère, pas un tiers digne de foi, ayant vécu dans Tintimité d'Emile et de sa bellemère, n'est venu corroborer ces trois témoignages sans valeur.

Arrivons maintenant, Messieurs, à l'enquête. Elle comporte deux observations : la première, au point de vue de la durée : elle embrasse tout le temps qui s'est écoulé depuis le second mariage de M. Réeipon jusqu'au mois de mars 1896, date à laquelle M""^ Récipon a quitté son beaufils, le laissant à la villa des Arcades; c'est en

janvier qu'elle est arrivée à Cannes avec lui, elle passe tout le mois de février avec lui et rentre à Paris le 4 mars; puis l'enquête le suit à la villa Martha chez Alice Bazin, jusqu'à samort.

La seconde observation est plus importante ; vous tf'entendrez. Messieurs, que les parents d'Emile Récipon du côté de son père ou du côté de sa mère, que les amis de son père et les amis de sa mère décédée, vous entendrez tous ceux* qui ont vécu le plus près de l'un et de l'autre, des amies de pension de M™° Récipon-^Manson, ceux qui ont vu Emile grandir, ceux qui, au décès de sa mère, puis, lorsque son père s'est remarié; ont éprouvé d'abqrd quelque appréhension, mais qui vous diront comment ils ont été rassurés bien vite quand ils ont connu, et bientôt aimé, celle qui allait trouver dans son coBur et dans son intinct de maternité les plus admirables inspirations.

Ici, Messieurs, j'aurai ^à vous imposer de longues lectures.

Voici d'abord ce qu'a déclaré le D"" Clado, médecin de la famille Récipon, qui a soigné M. Récipon le père, qui a soigné la mère d'Emile et qui a soigné Emile lui-môme.

J'ai soigné toute la famille Récipon depuis Tépoque où M. Emile Récipon était en pension chez un professeur; son père me Ta amené ; j'ai constaté chez lui, après Tavoir examiné une première fois dans m.on cabinet, et une seconde fois chez lui, des lésions telles que j'ai conseillé aux parents de le retirer de cheï ce professeur et de le placer dans dé meilleures

conditions hygiéniques. On Ta ramené chez lui, M"' Récipon le faisait sortir elle-même presque tous les jours et l'emmenait au bois ; il me disait : « Je suis sorti avec ma camarade (en parlant de M"* Récipon), elle est si bonne pour moi ! » Les symptômes ont disparu grâce aux soins qui lui oot été donnés, mais des accidents très graves se sont manifestés ultérieurement, mettant sa vie en péril, il avait alors dix-neuf ans environ ; M°** Récipon n'a pas voulu qu'il fût gardé par d'autres que par elle-même ; elle a fait le métier d'infirmière : elle a tout voulu faire malgré ma défense et mes prières. Il y avait, en effet, danger de contagion. M. Récipon- était également gardé par M. Viard qui était interne à THôlel- Dieu ; il a été entre la vie et la mort pendant plusieurs jours, il s'en est tiré cependant assez bien. J'ai conseillé alors le Midi ; j'ai représenté à la famille le danger de cohabitation, malgré cela, M"' Récipon est paCrtie avec son fils. Celui-ci s'est montré très reconnaissant pour elle pendant toute sa maladie.

J'affirme catégoriquement qu'un jour où il se sentait revenir, il me dit : « Je dois la vie à M"*? Récipon. »

Dès qu'il fut parti pour Cannes, je n'eus plus de ses nouvelles, sauf d'une façon indirecte par le (Joeteur Roustan, de Cannes, à qui je l'avais recommandé, et par M""^ Récipon.

Ayant appris que les deux petites filles qui étaient à Cannes étaient atteintes de fièvres, j ai conseillé leur retour.

Voici la déposition de Tinterne qui soignait Emile Récipon à la même époque, le D"* Binot :

J'ai été appelé par le D' Clado pour l'assister au-

près de M. Récipon père ; je suis resté auprès de lui depuis 'six heures jusqu'au malin, c'est-à-dire jusqu'au moment de son décès. J'ai été témoin des relations très affectueuses qui existaient entre M"® Récipon et son beau-fils, celui-ci s'inquiétait beaucoup de l'émotion que ce deuil allait causer à sa bellemère. M"® Récipon témoignait le même sentiment à son beau-fils, et il existait entre eux une cordialité qu'on ne trouve pas toujours dans cette circonstance, c est-à-dire dans les rapports entre belle-mère et beau-fils.

Après le dîner, j'en avais causé avec M. Emile Récipon qui me témoigna toutes ses craintes pour la . santé de sa belle-mère, laquelle était déjà ébranlée par plusieurs nuits de veille. M"'* Récipon durant cette dernière nuit a été admirable de dévouement ; malgré sa fatigue extrême,, elle n'a voulu prendre aucun repos, et son attitude a été au-dessus de tout éloge.

Voici maintenant uh témoin, M. de Bouteyre, l'ami de M. Gaignaire, le trustée choisi par lui, ami de M. Récipon père après avoir été l'ami de son oncle, ami de la mère, ami de la belle-mère; il dépose en ces tei»mes :

J'étais l'ami de M. Récipon depuis trente ans ; j'ai vu naître Emile que je n'ai jamais perdu de vue. J'ai toujours remarqué qu'une très grande intimité existait entre sa belle-mère et lui. J'ai vu souvent M"*« Récipon plaider la cause dé son fils vis-à-vis du père, qui était un peu sévère. Je me rappelle qu'un jour notamment, il y a quelques années de cela, M. Récipon ne voulait pas que son fils allât au Jardin d'Acclimatation, prétextant qu'il allait dépenser de l'argent. M°® Récipon intervint, obtint gain de cause,

230 ' PLAIDOYEnS

et Emile alla au Jardin d'Acclimatation avec un domestique. En mars 1893, nous sommes alFés ensemble à Londres, nous en revenions quelques jours après et arrivions à Paris à sept heures du soir; nous dînâmes ensemble, et je demandai Thospitalité pour la nuit à Emile. Après le dîner, je lui conseillai de faire comme moi, d'aller se coucher : je lui ai fait observer qu'il n'avait pas de santé et que son genre de vie n'était pas très convenable. Il me dit qu'il allait rentrer dans quelques minutes.

Le lendemain, je demandai au domestique des nouvelles de son maître ; il. me répondit qu'il était rentré souffrant à trois heures du matin.

Je l'ai vu depuis, soigné par sa belle-mère avec la plus grande affection ; il était dans son fauteuil et on lui avait conseillé de ne pas parler ; il venait d'avoir un crachement de sang. Emile me parlait toujours de sa belle-mère, de ses frère et sœurs dans les termes les plus affectueux.

Voici M. Henri Houssaye, membre de T Académie française :

J'ai connu M. Récipon en 1876, il m'a invité chez lui, à son château de la Roche -Uiffart, où je suis allé tous les ans.

J'ai vu Emile tout petit. J'ai toujours con^até que M"® Récipon, sa belle-mère, s'occupait iïeaucoup de lui ; quand il a grandi, j'ai pu aie rendre compte que l'affection qu'il avait pour elle était très sérieuseet Jbien fondée; elle Ta soigné en 1891, et, plus tard, en 1895-96. Elle est partie très souffrante avec lui à Cannes, elle emmenait en même temps ses enfants.

Emile n'élait pas très communicatif, il ne m'a pas fait de confidences au sujet dé l'affection particulière qu'il pouvait avoir pour sa belle-mère, m^is d'après

sa façon d'être, il paraissait Taimer beaucoup. Quand il était malade, je trouvais M°^® Récipon près de lui ; elle s'intéressait à Emile comme si c'était son propre enfant et me recommandait de ne pas rester trop longtemps pour ne pas le fatiguer. J'ai remarqué aus^i qu'Emile avait une vive affection pour son frère et se^ petites sœurs, bien qu'il ne m'eût fait, à cet égard, aucune confidence, mais c'était très visible ; il les considérait comme ses propres frère et sœurs.

Tant qu'Emile est resté auprès de sa belle-mère et de ses fr^re et sœurs, cet état de choses a persisté ; je m'en suis rendu compte encore en septembre 1895, pendant les trois semaines que j'ai passées à la Roche-Giffart.

J'ai continué à le voir, et, en décembre 1895 et janvier 1896, avant son départ pour Cannes, je l'ai vu plusieurs fois au lit ; il parlait à sa belle-mère avec beaucoup de tendresse.

J'ai entendu dire que, depuis son retour de Cannes à Paris, M™® Récipon n'avait pas reçu de nouvelles de son fils.

Voici un autre témoin dont la déposition a une importance toute particulière. C'est M""* Larrey, qui est originaire de Nantes comme la mère d'Emile ; toutes deux ont été amies de pension, elles ne se sont pas séparées ; Jes circonstances ont voulu que lorsque M. Récipon s'installait à Paris, M. Larrey et sa femme vinssent s'y installer eux-mêmes ; elles ont donc été amies d'enfance et amies de toutes les heures; elle dépose en ces termes :

J'étais l'amie de pension de la première M™'' Ré-

cipon. Quand M°* Récipon-Mollard s'est mariée, elle est venue me rendre visite et m'a dit qu'elle serait toujours une mère pour Emile, c'est ce qu'elle a été du reste. A-la mort d'Emile, Je l'en ai remerciée, car Emile a toujours été très heureux avec elle.

J'ai conservé avec M"* Récipon-Mollard les mêmes relations d'intimité qu'avec M"*" Récipon-Manson, Nous étions à Nice, alors qu'Emile était à Cannes ; dans les derniers temps il allait mieux, il faisait beaucoup de projets ; il trouvait la villa des Arcades qu'il habitait avec sa belle-mère et ses frère et sœurs, très agréable; il faisait des plans pour construire un château à Laillé, disant qu'il l'organiserait de façon à ce qu'il y eût, comme à la villa des Arcades, des appartements pour sa belle-mère et ses frère et sœurs. Il a changé tout à coup ; les petites filles ont eu la fièvre et sont rentrées à Paris. Emile était très affligé de les voir malades ; il en était très fier, et, du reste, il en était adoré ; constamment il les promenait à Cannes dans sa voiture. M°*' Récipon savait que son fils était perdu, on lui avait recom* mandé, pour éviter toute contagion, d'empêcher qu'Emile embrassât ses frère et sœurs, et que le linge fût mêlé. Emile, en s'amusant avec eux, les embrassait. M"® Récipon paraissait en souflfrir beaucoup, et cependant par affection pour son beau-fils, elle avait le courage de ne pas l'en empêcher. Nous avons assisté, à Cannes, au départ de M°® Récipon e\, de ses enfants ; Emile, jusqu'à la dernière minute, s'occupait de ces derniers, faisant à la nourrice toutes sortes de recommandations; en résumé, il m'a toujours paru être dans les meilleurs termes avec sa belle-mère et ses frère et sœurs. Il paraissait très attristé de cette séparation, mais il en comprenait la nécessité en présence de l'insistance des médecins.

M"* Récipon, avant son départ de Cannes, nous avait confié qu'elle était fort peinée que son fils, dans Tétat oïl il était, sortit à Cannes avec une dame. Je n'ai jamais reçu les confidences d'Emile, mais bien souvent il nous a fait part des sentiments d'affection qu'il éprouvait pour sa belle-mère et ses- frère et sœurs.

Nous trouverons dans la déposition de M. Louveau la confirmation de ce fait qu'Emile, en effet, en novembre 189S, avait fait établir par son architecte un projet de reconstruction du château de Laillé dans lequel, attestant ses projets d!avenir, il avait voulu qu'on ménageât une installation pour sa belle-mère et pour ses frère et sœurs.

M. Larrey, mari du témoin précédent, s'ex-* prime de son côté, en ces termes :

Je suis un vieil ami de la famille et je connais Emile depuis sa naissance. M™*' Récipon qui était la bonté même a toujours considéré Emile comme son propre enfant.

L'an passé, Emile était très malade, le docteur engageait M"** Récipon à ne pas l'accompagner dans le Midi à raison de sa maladie contagieuse, mais elle tint h partir quand même.

J'étais alors à Nice ; je lui choisis à Cannes, sur sa demande, une villa, la villa des Arcades.

En arrivant, Emile me parla des soins que lui avait • donnés sa mère et me dit qu^il lui en serait toujours reconnaissant; il lui savait gré surtout d'avoir quitté Paris, pour l'accompagner. Dans les premiers temps, tout alla assez bien; Emile allait mieux. La présence de U^* de Berckà Cannes était cependant un point

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noir pour M™* Récipon. Les petites filles étant pi^ises des fièvres, le docteur Morriès conseilla le changement d'air et le docteur Clado le retour à Paris.

Le jour du départ, j'ai assisté aux adieux touchants qu'Emile fit aux siens; en le quittant, sa mère lui dit : « Je suis bien désolée de te quitter, mais la santé de tes sœurs l'exige, si tu es malade envoiemoi une dépêche et j'arrive. » Emile était très touché de ces témoignages d'affection.

Après avoir été beaucoup mieux, il retomba malade ; sa mère n'en fut avisée que quinze ou vingt jours après, parce que les lettres qu'elle écrivait à son beau-fils ne lui parvenaient pas; au reçu d'une dépêche des docteurs Baretti et Vaudremer, M™^ Récipon partit immédiatement ; mais on ne voulut pas la recevoir à la villa, et elle revint à Paris.

J'étais à Paris chez M™'' Récipon lorsque celle-ci reçut la dépêche.

Voici encore un témoin appartenant à la catégorie des vieux amis de la maison, M. Léopold Couet, cinquante-trois ans, juge de paix du canton de Pierné :

J'étais en très grandes relations avec le père et la mère d'Emile Récipon, j'ai connu Emile dès son enfance. \u deuxième mariage de M. Récipon, mes relations avec sa seconde femme et lui ont continué comme par le passé.

Emile a été admirablement soigné par sa bellemère qui l'aimait beaucoup.

Il m'a souvent déclaré lui-même qu'il avait beaucoup d'affection pour sa belle-mère; je me rappelle qu'il a insisté pour l'accompagner à Arcachon, après la mort de M. Récipon. Il adorait ses frère et sœurs, surtout Andrée qui lui faisait faire tout ce qu'elle

voulait. Je trouve très étonnant qu'il les ait déshérités.

Emile venait souvent chez moi, où il était reçu comme un fils. Je me rappelle que fin août 1895, il était venu passer une dizaine de jours a la maison, à Saint-Laurent-des-Mortiers. Il m'a encore parlé de sa belle-mère dans les termes les plus excellents, et de ses frère et sœurs avec le même amour qu'auparavant.

Emile m'a dit qu'il ne voulait avoir avec sa bellemère aucune difficulté d'intérêts. Je me rappelle que pendant le séjour qu'il fit chez moi, il m'a dit qu'il cherchait un appartement à Paris pour vivre avec sa belle-mère et ses frère et sœurs.

Emile ne m'a pas parlé de ses affaires d'intérêts; il m'a simplement dit qu'il ne voulait pas avoir de difficultés et qu'il chargerait mon beau-frère, M. Persac, du règlement de ses intérêts.

A ma connaissance, je peux certifier que M"*® Récipon, au début même de son mariage, a conduit son beau-fils sur la tombe de sa mère.

M. Georges Couet, le frère du précédent témoin, dépose :

Je suis un des plus vieux amis de la famille Récipon. J'ai connu la première M"*® Récipon, que j'aimais beaucoup. Je n'ai jamais perdu de vue Emile depuis sa naissance; il venait souvent me voir à Château- Gontier, et quand j'allais à Paris et à la Roche-Giffart, je le voyais encore. M"* Récipon-Mollard a été pour lui une seconde mère ; elle l'a du reste prouvé dans les différentes maladies dont il a été atteint. Emile adorait son frère et ses sœurs; il avait une préférence marquée pour Andrée, à ce point qu'il faisait toutes ses volontés. 11 prenait aussi grand

fioin de son petit frère qui n'avait pas beaucoup de santé.

Au décès de son père, il fut question de quitter rhôtel de la rue Bassano; à plusieurs reprises, Emile m'a exprimé le désir de trouver un appartement communiquant avec celui de sa famille pour pouvoir vivre avec elle. Lorsque M"* Récipon, quelque temps après le décès de son mari, se rendit à Arca- <îhon pour rétablir sa santé, Emile voulut Ty accompagner.

Lorsqu'il tomba malade, en 1895, à Paris, sa mère Ta veillé, il m'en a fait part plusieurs fois et m'a exprimé tous ôes sentiments de gratitude. M™* Récipon fut obligée de revenir de. Cannes à cause de la santé de ses filles, qui ne pouvaient supporter le climat. Emile se trouvait mieux alors, mais M"' Récipon me fit part de la grande peine qu'elle éprouvait de l'avoir laissé seul à Cannes. Je ne comprends pas ce qu'Emile a fait; il n'a pu le faire, selon moi, que sous l'influence d'une volonté supérieure à la sienne; étant abattu par le mal, il espérait probablement, une fois de retour à la santé, défaire ce qu'il avait fait. J'ajoute que jamais il n'aurait voulu laisser sa fortune à une étrangère plutôt qu'à ses frère et sœurs.

Un autre témoin encore, M""* G. Leygues, dépose en ces termes :

Je connais M"'' Récipon depuis cinq ou six ans; je puis dire qu'elle aimait son beau-fils comme son fils et que celui-ci avait les mêmes sentiments à l'égard "de sa belle-mère. J'ai su qu'elle l'avait soigné avec beaucoup de sollicitude. Je me rappelle qu'un jour, c'était avant le décès de M. Récipon père, je suis allée au bois avec M"^* Récipon, elle était désolée de la maladie de son beau-fils et pleurait beaucoup.

Emile avait beaucoup d'afiFection pour ses frère et sœurs; je Tai vu jouant souvent avec eux. M""* Récipon, de son côté, s'ingéniait à lui faire oublier sa maladie. Elle me disait qu'elle cherchait, par tous les moyens, à faire écarter de lui l'idée qu'il était malade, car il se préoccupait beaucoup de son état; il était devenu très sombre (je parle de l'époque de la première crise). Emile était très reconnaissant des attentions de sa belle-mère.

Il ne ni'a pas fait, à ce sujet, de confidences, mais son attituc^e vis-à-vis d'elle en témoignait.

Le lendemain du décès de M. Récipon père, j'ai été reçuç par M"'* Récipon ; je me rappelle qu'elle remerciait son beau-fils des bontés et de l'affection qu'il avait eues pour elle; il répondit que c'était tout naturel, que le contraire serait très mal; et. il manifesta la volonté de l'accompagner à Arcachon; je puis dire que j'ai assisté ce jour-là à une scène de famille très touchante.

Voici M. G. Leygues :

Je connaissais depuis longtemps M. et M"'^ Récipon, quand est survenu le décès d'Emile. J'ai été frappé par les relations affectueuses qui existaient entre Emile et sa belle-mère. A maintes reprises j'ai entendu M. Récipon père parler de l'affection maternelle que sa seconde femme témoignait à son fils; Emile, de son côté, témoignait à sa belle-mère beaucoup d'affection.

Quand Emile fut atteint là première fois par les crises de phtisie, je fus témoin des angoisses de M"« Récipon; à partir du jour où il parut atteint gravement, les préoccupations constantes de M"'® Récipon furent fixées sur son état de santé. Emile, de son côté, était pour sa belle-mère plein de préve-

naoces et d'attention. Je" n'ai jamais saisi le moindre désaccord entre eux.

A une certaine époque, Emile avait commis un petit écart de conduite, M. Récipon père s'en émut à raison de l'état de santé d'Emile ; un conflit éclata entre le père et le fils, et c'est M"** Récipon qui, par son intervention, sut l'apaiser.

Je peux affirmer également qu'Emile portait à ses frère et sœurs une affection profonde qui se manifestait ù chaque instant de la manière la plus touchante; on ne pouvait entrer dans la maison sans en être frappé; il jouait avec eux, les entourait de prévenances.

De la part de ce garçon d'une nature un peu froide, ces manifestations frappaient d'autant plus.

Voici la déposition du docteur Martin, également un ami de la famille : '

J'ai toujours constaté qu'il existait entre M"*® Récipon et son beau-fils des relations excellentes. Avant son départ pour Cannes, Emile parlait toujours de vivre en commun avec sa belle-mère, il était question de vendre l'hôtel et de prendre un appartement pour vivre ensemble. J'ai engagé M™* Récipon à rester à Paris avec ses petits enfants et à laisser Emile partir seul; il y avait, en effet, danger de contagion; M'"*' Récipon m'a répondu qu'il était de son devoir d'aller avec son beau-fils et qu'elle l'accompagnerait.

M""'' Récipon a dû quitter Cannes et revenir à Paris, parce que ses enfants avaient les fièvres intermittentes, qu'ils avaient prises à Cannes.

Je n'ai pas été appelé à donner des soins aux enfants pris des fièvres; ce sont mes confrères de

Cannes et de Nice, qui les avaient soignés, qui m'ont mis au courant de leur maladie.

M. Bellet, qui a été l'hôte assidu de Thôtel de la rue Bassano et du château de la Roche-Giffart, dépose :

Je connais M"'" Récipon depuis son mariage; je ne passais pas de semaine sans aller voir M. et M°'<' Récipon; j'étais un intime de la maison. J'ai toujours constntéque M™» Récipon avait pour Emile la plus grande affection et la plus vive tendresse; elle s'en occupait à tout moment; à l'époque où Emile a été pris de sa première crise, avant son départ pour Cannes, je suis venu presque tous les jours le voir. M™^ Récipon était toujours à son chevet, comme si c'était son véritable fils; de son côté, Emile a toujours manifesté pour sa belle-mère la plus vive sympathie, il lui était reconnaissant des soins qu'elle lui donnait; il ne m'en a pas fait part, mais on le voyait à l'attitude qu'il avait à son égard. 11 adorait ses frère et sœurs dont il s'occupait beaucoup.

Voici maintenant la déposition de M. Louveau, ce jeune cousin habitant Rennes, qu'une dizaine d'années séparait à peine d'Emile Récipon :

J'étais cousin par alliance d'Emile Récipon; je puis affirmer que M™'* Récipon a toujours témoigné la plus grande affection à son beau-fils qu'elle considérait comme son propre enfant. La famille de M"»" Récipon, née Manson, a conservé avec iM™^ Récipon, née Mollard, les excellentes relations qui existaient auparavant avec M™® Récipon, née iVfanson. Emile Récipon a vécu, en 1893 el 1894, dans notre

inlimitéf à Rennes, pendant neuf semaines; jamais je ne l'ai entendu élever la moindre critique contre sa belle-mère ; il lui rendait, au contraire, l'affection qu'elle avait pour lui; je puis affirmer également qu'il chérissait ses frère et sœurs; à tout moment, il exprimait les sentiments d'affection qu'il avait pour eux.

J'ai vu, la dernière fois, Emile Récipon, en décembre 1895, au château de Laillé; sur sa demande, je lui ai amené un architecte de Rennes avec lequel il s'entendit pour une construction à élever dans sa propriété de Laillé; je me souviens que, dans rétablissement du plan, un certain nombre de chambres devaient être aménagées pour recevoir M"* Récipon et ses enfants quand ils viendraient rendre visite à Emile. Je dois ajouter que si les rapports entre M""' Récipon et son beau-fils et les enfants n'étaient pas demeurés excellents, notre famille semblait tout indiquée pour recevoir les confidences d'Emile.

M. Lasserre, également ami de M. Récipon et ayant connu la mère d'Emile Récipon :

J'ai connu M. Récipon Tannée qui a précédé son mariage; les rapports qui existaient entre Emile et. sa belle-mère m'ont toujours paru excellents. La première fois que j'ai été reçu à la Roche-Giffart, Emile avait alors huit ans; toutes les personnes qui s'y trouvaient (nous étions une trentaine) constataient que M"" Récipon avait une tendresse toute maternelle pour Emile. Tous les ans, je suis retourné à la Roche-Giffart; j'y voyais Emile et j'ai pu constater l'existence des mêmes relations affectueuses, il appelait M"** Récipon « maman »; en parlant de lui, M"® Récipon disait « mon fils ». Je sais que, souvent, elle est intervenue auprès de son mari, qui

était assez sévère, aQn qu'il accordât ce qu'Emile avait à lui demander.

En 1893 ou 1894, Emile avait fait une petite frasque; son père en était très irrité; M"*" Récipon me pria d'intervenir auprès de son mari, elle intervint elle-même et obtint son pardon. Après le décès de son père, j'ai plusieurs lois causé avec Emile de la situation nouvelle qui lui était faite, il m'a toujours manifesté le désir, de vivre sous le même toit que sa belle-mère et ses frère et sœurs, et avait même à cet effet cherché la combinaison d'un double appartement. Il avait pour ses frère et sœurs la plus grande aflFection, principalement pour Andrée. Avant son départ pour Cannes, j'allai le voir ; je constatai que sa beile-mère le soignait avec beaucoup d'affection; j'ai camuse avec lui pendant près d'une heure et il m'a dit combien il était heureux que sa bellemère l'accompagnât avec ses frère et sœurs à Cannes.

Voici encore la déposition de cet ami, de ce camarade d'Emile, M. Rottembourg :

J'étais un ami intime d'Emile Récipon; depuis plusieurs années, je le voyais presque journellement, et j'étais souvent reçu chez sa belle-mère. Lorsque Emile a été atteint de sa première crise, c'était, je crois, un mois environ avant son départ pour Cannes, j'ai assisté aux soins maternels et filiaux que M"® Récipon lui a donnés. J'allais journellement prendre de ses nouvelles; je voyais constamment M"'' Récipon à son chevet, le veillant alors qu'elle-même -était très fatiguée. Emile, plusieurs fois, m'a exprimé le regret qu'il ressentait de tous les tourments qu'il donnait à sa famille et me disait combien il était reconnaissant des soins de sa belle-

mère, qu'il considérait comme sa véritable mère. Il avait pour elle beaucoup d'affection, ainsi que pour son petit frère et ses petites sœurs ; je me rappelle notamment qu'au mois de janvier 1896^ il désirait donner à sa petite sœur une montre ; nous avons été Tacheter ensemble, il me disait qu'il espérait bien que sa petite sœur garderait longtemps ce souvenir, que c'était sa premiière montre, et je me rappelle qu'il était tout heureux du plaisir que lui a fait ce petit cadeau.

Je me rappelle avoir assisté à une scène très touchante : Emile était couché, sa belle-mère à soû chevet, et il lui disait, en lui prenant les mains, combien il était reconnaissant de toutes ses bontés. Emile était d'une nature froide et réservée, et il fallait qu'il eût un sentiment très profond pour les siens pour me faire part, comme il l'a fait à plusieurs reprises, de toute la reconnaissance qu'il gardait pour leurs bons soins. Je le crois incapable de faire des contîdences à des tiers.

Voici M. Viart, Tinteme qui a participé aux soins donnés à M. Emile Récipon :

J'ai été appelé par le docteur Clado, mon maître, auprès de M. Emile Récipon, dans les premiers jours de janvier 1896. Le malade crachait le sang et était atteint de tuberculose pulmonaire; je l'ai veillé. Pour ne pas l'effrayer, M™® Récipon m'avait dit de me tenir un peu à l'écart, mais comme le soir le malade a été pris d'une crise d'hémoptysie, j'ai dû intervenir, et c'est ainsi que, dès le premier jour de mon arrivée, il a connu ma présence. Pendant les huit jours que je suis resté auprès de lui, j'ai constaté l'extrême dévouement de M™** Récipon; elle a passé la première nuit tout entière qui a suivi mon

AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉGIPON 243r

arrivée à son chevet, quoique très souffrante ellemême.

Quand je revenais le matin auprès du malade, je trouvais toujours M^* Récipon dans sa chambre. Dans les après-midi, elle était complètement auprès de lui ou dans Tappartement d'à côté; il ne peut exister une mère plus dévouée pour son fils. Je me rappelle notamment que le docteur Martin Ta engagée à ne pas accompagner avec ses enfants le malade à Cannes, à raison du degré de contagion. M"*'' Récipon répondit quelle partirait quand même avec Emile qu'elle considérait comme son propre fils. Je lui dis, au surplus, ainsi que le docteur Clado, qu'avec de grandes précautions, le voyage pouvait se faire. Je les ai accompagnés à Cannes et j'ai pu constater, pendant le voyage, le même dévouement de la part de M™^ Récipon et les mêmes sentiments d'affection du malade pour sa belle -m ère. Je dois ajouter que M. Récipon avait pour celle-ci des sentiments de véritable tendresse; il tenait à ce que ce fût elle qui le soignât et à chaque instant demandait à la voir.

Voici M. Dhailly, membre de la famille Récipon :

Je venais fréquemment à Paris, et chaque fois j'ai été reçu chez mon oncle et ma tante. J'affirme que j'ai toujours vu celle-ci se conduire avec son beaufils comme avec son propre enfant. Plusieurs fois, devant moi, mon oncle taquina Emile ; sa belle-mère intervint pour prendre sa défense.

J'ai rarement causé avec Emile, qui était d'un caractère froid, mais, en ma présence, il a toujours .témoigné beaucoup d'affection et de respect à sa belle-mère.

Emile était également très bon pour son frère et ses sœurs.

Je reçus un jour de ma tante un télégramme m'annonçant qu'elle était à Cannes, à raison de la santé de son beau-fils; j'allai la rejoindre avec M. Albert Récipon, et à notre arrivée elle nous dit qu'elle n'avait pu voir Emile. Le lundi de la Pentecôte, nous demandâmes au docteur Quitter la permission de voir notre cousin; }l refusa, jugeant son état trop grave pour qu'il pût. recevoir des visites. . Nous en fîmes part à ma tante, qui eut une crise de nerfs, et nous l'engageâmes vivement à partir, puisque sa présence était inutile à Cannes.

Voici le témoignage de M. Allard, le maître d'équipage, celui qui a été Tobjet d'un legs particulier; il dépose :

Je suis depuis vingt et un ans au service de la famille Récipon, je dirai môme que je puis considéré par elle comme un ami.

J'ai connu Emile à l'âge de deux ans. Les rapports les plus affectueux existaient entre sa belle-mère et lui. J'ai été témoin de la sollicitude de M"* Récipon à l'égard de son beau-fils, qu'elle soignait comme son propre enfant.

En 1893, notamment, elle m'envoya, à la Roche- Giffart, Emile qui était en convalescence ; en même temps, elle m'adressait une lettre dans laquelle elle le recommandait à tous mes soins, me priant de ne pas la lui montrer pour lui éviter toute émotion.

Quelques jours après, comme il allait mieux, je lui fis lire la lettre, les larmes lui vinrent aux yeux; il était cependant d'un caractère froid, et il me dit : « Je sais avec quelle tendresse elle ma soigné et je

«e suis pas à apprendre toute raffection qu'elle a pour mpî. »

J'ai vu M"® Récipon conduire elle-même son fils prier sur la tombe de sa mère. Après le décès de M. Récipon père, elle vint seule de Paris à la Roche- Oiffart pour assister à la translation des corps de M"* Récipon, de son mari et d'autres membres de la famille, dans un caveau provisoire; elle n'avait pas amené Emile pour lui éviter une émotion. Elle se rendit au cimetière de Saint-Sulpice et, quand on sortit le cercueil de M"** Récipon, elle se mit à pleurer -et à prier. .. .

Non seulement Emile Récipon avait de l'amitié pour ses frère et sœurs, mais il les adorait, surtout l'aînée Andrée; H les gâtait, s'amusait avec eux toute la journée et leur rapportait de voyage tout ce ^ui pouvait leur faire plaisir. J'ai toujours pu le constater tant que je les ai vus.

J'ai été très surpris qu'Emile n'eût rien laissé à ses frère et soeurs^ pas môme un souvenir, et qu'il , n'eût rien laissé non plus à quelques amis qu'il aimait bien. Pour moi, il a fait cela ne sachant plus ce qu'il faisait, ou bien il a été^ contraint pour céder aux ennuis.

Il est certain qu'il ne se croyait pas mourant, ^u'il -espérait revenir à la santé et pouvoir un jour déchirer le testament. J'étais son confident; nous avions l'un pour l'autre de l'adoration, et c'est ce qui m'autorise À émettre celte opinion.

Voici un témoignage, Messieurs, qui se rapproche davantage encore de la période que vous aurez surtout à étudier, c'est le témoignage du docteur Roustan, celui qui a soigné Emile pendant qu'il était à la villa des Arcades, et nous

verrons dans quelles conditions^ ces soins ont été interrompus :

Pendant tout ce temps, jusqu'au 27 avril, M. Récipon ne m'a inspiré aucune inquiétude. Dans son état de maladie, il allait aussi bien que possible. Il n'a jamais eu pendant cette période aucun crachement de sang.

Depuis le jour de l'arrivée de la famille^Récipon à Cannes jusqu'au départ de M"® Récipon, de ses deux filles et de son petit garçon^, qui a eu lieu vers le 6 mars, j'ai constaté qu'il existait entre M. Emile Récipon, sa belle-mère et ses frère et sœurs, les rapports les plus affectueux et les plus cordiaux.

Après le départ de la famille Récipon de Cannes, j'ai eu, par M. Emile Récipon lui-même, des détails très affectueusement exprimés sur l'état de santé de ses sœurs, qui étaient parties de Cannes malades. C'est pour changer d'air que la mère les avaient reconduites à Paris, sur mon avis, conforme d'ailleurs à celui du docteur Clado, de Paris.

J'ai assisté aux préparatifs de départ, et au départ lui-même, et j'ai été témoin de l'intérêt et de la sollicitude manifestés par M. Récipon vis-à-vis des siens. M. Récipon s'est même occupé avec sa bellemère du mode de transport (vç^agon-lit ou wagonsalon), qu'il convenait d'employer pour éviter autant que possible à ces jeunes filles les fatigues du voyage. M. Récipon ainsi que moi et d'autres personnes assistaient au départ.

M""** Récipon n'a pas cessé de s'intéresser vivement à la santé de son beau-fils tant que je l'ai traité.

Dès le premier jour de leur arrivée à Cannes, elle m'a manifesté la crainte de la venue possible de M"« de Berckà raison de l'état de santé de son beaufils.

AFFAIRE DU TESTAMENT DÉMILE RÉCIPON 247

Voici la déposition de M. Mangin, également un Nantais, un vieil ami de M. Récipon, ayant connu Emile Récipon dès sa naissance.

De 4876 à fin 1895, j'ai connu la famille Récipon à Paris. Je la voyais très fréquemment.. J'avais eu, du reste, antérieurement à 1870, à Nantes, avec M. Récipon père, des rapports intimes, de sorte que j'étais son plus ancien ami à Paris. Je puis dire que les rapports de M. Emile Récipon avec la seconde femme de son père, ont toujours été des plus affectueux, qu'elle le traitait comme s'il était son fils et que, de son côté, il avait pour elle beaucoup d'égards et d'affection. A raison de sa santé, Emile Récipon suivait difficilement ses études, il a été cependant reçu bachelier. Ses études terminées, il céda trop vite à des habitudes de jeune homme ; il fit une escapade de quelques jours qui donna quelques inquîétades à sa ftimille. De tout cela, son père se montra parfois irrité et M™* Récipon tâcha de le calmer et de cacher les fautes du jeune homme. On a parlé de dissentiments dans la famille, je n'en ai pas connu d'autres et je ne pense pas qu'Emile ait jamais fait un crime à sa belle-mère de son excès d'indulgence. Elle a été certainement pour lui très bonne, et elle avait plus de complaisance que son père. Pendant ses maladies elle Pa toujours soigné avec le plus plus grand dévouement; j'ajoute qu'Emile adorait ses deux sœurs et son petit frère. Aussi quand j'ai reçu une lettre (d'une tierce personne) m'annonçant qu'il venait de les déshériter je n'ai pu en croire mes yeux. Ma conviction profonde est que si Emile avait eu auprès de lui, je ne dis pas un parent, mais seulement un ami des anciens jours, il n'aurait jamais fait une chose pareille. Au mois de février 1896, étant souff"rant à.

Nice, j'ai reçu la visite de M"* Récipon, d'Emile passagèrement dispos, de ses deux sœurs et de son petit frère. Tous paraissaient enchantés de vivre ensemble et donnaient le spectacle en un mot delà plus parfaite harmonie. C'est vous dire que rien ne faisait prévoir à ce moment-là qu'Emile Récipon disposerait par testament comme il Fa fait. Pour moi, il est impossible qu'en pleine liberté d'esprit, Emile Récipon ait voulu payer de la plus noire ingratitude les soins et l'affection dont il n'avait cessé d'être l'objet.

Voici enfin, Messieurs, et pour clore cette longue lecture, la déposition d'un ancien domestique, Réthoré :

Je suis entré au service de M. Emile Récipon le 3 mai 1891, j'en suis sorti le 4 mars 1896. J'ai toujours été témoin des excellentes relations qui ont existé entre M™* Récipon et son beau-fils, ils avaient l'un pour l'autre une très grande affection. M""' Récipon lui a prodigué de grands soins quand il était malade.

Monsieur aimait beaucoup ses frère et sœurs; il sortait avec l'une ou l'autre de ses petites sœurs qu'il emmenait en voiture; son petit frère l'accompagnait moins souvent parce qu'il avait une voiture un peu haute.

Tel est, Messieurs, Fensemble des témoignages qui font justice des calomnies balbutiées par une fille Signal ou un Schoenberg. Ils ont le rare mérite de ne pas laisser, dans l'analyse des sentiments d'Emile pour sa belle-mère et de celle-ci pour son beau-fils, une solution decon-

AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉGIPON 2i9

tinuité. Tous ces témoins, les plus éminents comme les plus humbles et tous les plus dignes de foi, ont suivi Emile depuis le décès de sa mètre; ils Font vu naître, grandir, ils ont vu et ils attestent les soins dont il a été Tobjet, ils ont vu pendant toute sa maladie M"* Récipon installée à son chevet, ils l'ont vu attendri, lui si froid, des marques de tendresse qu'il recevait d'elle, l'appeler sa mère comme elle l'appelait «on fils. Pas un nuage entre eux.

S'il est quelque chose qui surpasse en intensité les expressions de gratitude d'Emile pour celle qui était devenue sa seconde mère, ce sont les expressions dont les témoins se sont servis lorsqu'il s'est agi de dépeindre les relations qui existaient entre le grand frère et les enfants du second lit; domestiques, amis, parenls, tous affirment que c'était de l'adoration qu'Emile Récipon avait pour ses deux sœurs, et il en est un qui a ajouté ce détail qui correspond bien d'ailleurs avec le caractère d'Emile Récipon lil avait une préférée, c'était sa sœur Andrée, dont l'enjouement égayait sa tristesse, dont la grâce flattait son amour-propre; il aimait à sortir avec elle, il était fier d'elle.

Ainsi, il faudra tenir pour constant — et c'est la vérité que je voulais conquérir à cette audience — qu'au moment où Emile va échapper à sa farmille, à l'amour, à l'affection des siens, tomber sous la main et sous la domination d'Alice Bazin, il aime sa belle-mère comme il en est aimé; il aime tendrement ses sœurs et son petit frère, il les adore. Voilà l'enseignement

qui se dégage de l'enquête et il me sera facile, Messieurs, de le compléter par des documents qui émanent de la famille, qui ne sont point, très certaineipient, supérieurs à des témoignages, lorsqu'on a devant soi les témoins les plus honorables, mais qui ont le mérite, la force de l'actualité, qui sont contemporains des iaits à établir. Ce ne sont pas seulement des lettres de la famille d'Emile que nous avons mises au dossier; le Tribunal y trouvera, et j'en lirai quelques-unes, les correspondances d'Emile avec sa belle-mère dans l'année 1895; cette correspondance nous conduira, que le Tribunal veuille bien retenir cette date, jusqu'au mois d'avril 1896 ; et il ne sera pas une de ces lettres dans laquelle on ne sente l'affection profonde et la reconnaissance vivace des soins que vous connaissez maintenant et de l'affection que sa bellemère lui avait montrée.

Voici, Messieurs, quelques lettres d'Emile adressées à sa belle-mère dans • cette année 1895; elles ne portent pas de date, elles portent seulement l'indication du jour de la semaine, mais presque toutes font allusion à quelque circonstance qui ne permet pas de se tromper sur l'époque à laquelle elles ont été écrites. ,En voici une, datée du mardi, écrite à M"* Récipon avec beaucoup d'autres, pendant qu Emile étant resté à Paris, elle se trouvait à la Roche- Giffart.

AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉGIPON 251 Ce mardi (du 15 au 30 juin 1895).

Ma chère petite mamâQ,

J'avais eomme un pressentiment que l'absence de ta lettre était due à une grande fatigue. Je suis bien inquiet de te savoir si lasse, si à bout de forces. Pourquoi ajouter à rabattement occasionné par ta grande douleur, l'énervement, la crainte de ne pas pouvoir t'occuper de nos affaires? Tout ce que tu as fait, tout ce dont tu as idée est de la plus grande sagesse, et dicté par un très grand bon cœur.

Certes, on ne se met pas au courant, du jour au lendemain, d'affaires que Ton ne connaît pas, mais cela vient petit à petit. Ce que je voudrais pour lé moment, c'est te voir plus forte et surtout te reposer, tu en as si grand besoin.

Ne t'inquiète pas, etc..

Et sa lettre se termine ainsi :

... Au revoir, ma chère petite maman, surtout, ne l'énervé pas. Je t'embrasse de tout cœur, ainsi que les filles et Guy.

Ce sont ses deux sœurs et son petit frère.

Une seconde lettre se place au milieu de juin 1895.

Ce lundi (vers le 15 juin 1895.)

M. Persac n'étant pas libre ce matin, nous irons ce soir chez Ratier.

Quant à M. Gillet, il est encore un peu fatigué, il ne peut bouger sans être repris de ses douleurs, je vais aller chez lui tout à l'heure.

Je n'ai rien de nouveau à te raconter aujourd'hui. Je n'ai pas reçu de lettre de toi aujourd'hui, j'ose espérer que ce retard n'est dû qu'à Igi poste et non à une indisposition de toi. Je suis très ennuyé, vois-tu de te savoir si à bout de forces, car cet état nerveux qui ne fait que s'accroître finira par te rendre malade.

Ne crois pas que je veuille te prêcher le calme, il est des choses que la volonté humaine ne peut surmonter. Ces. quelques lignes sont dictées par le désir que j'ai de te voir, non pas prendre le dessus, ce n'est pas possible, mais au moins être plus calme. Tâche de penser que ta es absolument indispensable à tes enfants et que si Ton désire soi-même s'en aller il ne faut pas oublier ceux que Ton laisse derrière.

J'espérais que la campagne serait pour toi moins énervante que Paris, que là au moins tu pourrais vivre en paix au milieu de tes souvenirs. Malheureusement il n'en est rien puisqu'à chaque instant de nouvelles visites viennent rouvrir la blessure de Ion cœur.

Je te prierai d'excuser ce sermon qui ne peut être pour toi d'aucun soulagement, et de le regarder comme une preuve de la grande affection que j'ai pour foi.

Au revoir, ma chère petite maman," et à bientôt car l'époque de mon retour approche

Je t embrasse de tout cœur ainsi que mes sœurs el Guy.

A.-E. RÉciPON.

Voici une autre lettre, celle-ci datée du 29 septembre 1895, également postérieure au décès de M. Uécipon.

AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉGIPON 253 •Samedi, 29 septembre.

Ma chère petite maman, .

Je n'ai rien r«çu de toi, ni hier, ni aujourd'hui; seraiS'tu malade par hasard? Ou hien as-tu quelque chose qui te tracasse ?

Ton silence m'inquiète, vois-tu, car lorsque tu ne m'écris pas, c'est qvie tu es fatiguée ou ennuyée.

Je n'arriverai pas demain soir à la Roche mais lundi soir. Voudras-tu dire à M. Allard de m'envoyer chercher à Châteaubriant pour le train de six heures du soir.

Je suis allé ce ms^tin chez mon photographe, j'ai vu les photographies que j'ai tirées à la Roche avant mon départ. Celles de M*'* Houssay e sont très bonnes ; quant à celles des enfants, elles sont trop faibles, le jour ne valait rien.

A lundi donc, ma chère petite maman, et en attendant je t'embrasse de tout cœur ainsi que les filles et Guy.

A.-E. Récipon.

Ce dimanche.

Ma chère petite maman.

Inutile de te dire, n'est-ce pas, qu'aujourd'hui 14 juillet je fuis Paris pliis que jamais.

Aussi je te demanderai d'excuser la brièveté et le peu d'intérêt de ce petit mot. Il est bien ennuyeux que M. Gill^t soit encore repris de ses douleurs. J'espérais que le changement d'air l'aurait remis un peu.

Au revoir, ma chère petite maman, je t'embrasse I de tout cœur ainsi que les filles et Guy.

A.-E. RÉCIPON,

Je pourrais multiplier ces lectures... Toules ces lettres ont passé sous les yeux de l'adversaire et je puis affirmer que dans toute celle période, il n'en est pas une qui né donne la preuve de cette affection constante, profonde, d'ailleurs parfaitement naturelle, qu'Emile témoignait à M"'' Récipon.

D'autres lettres vont jusqu'à la fin de 1895 et sont adressées, celles-là, à sa mère, de la Roche- Giffart ou du château de Laillé : elles nous mènent jusqu'au ipois de «lécembre 1895, c'est pourquoi je demande au Tribunal la permission de lui faire encore quelques courtes lectures :

Laillé, ce samedi.

Ma chère petite maman,

J'ai reçu ce matin ta bonne lettre dont je te remercie beaucoup. J'espère que Tindisposition d'Andrée est complètemeut terminée et que la pauvre petite ne se ressent plus de ses maux d'estonoac. Pour moi, je vais très bien ; je passe mon temps à visiter mes bois quisont superbes et à chasper le lièvre en compagnie de Georges Çouet et de Louveau. Je t'envoie dans cette missçve une lettre de Vernes relative au 3 1/2 0/0. Voudras-tu te conformer à cette lettre et renvoyer ensuite à notre banquier les pièces qu'il te demande de signer.

Je te quitte, car l'heure du courrier est arrivée.

Je t'embrasse de tout cœur ainsi que les liliesel Guy.

A.-E, RÉCIPON.

Ce dimanche.

Ma chère petite maman,

Je comprends fort bien que tu n'aies pas pu m'écrire le lundi. Je prévoyais bien, je t'assure, quelle serait ta douleur en rentrant à ThMel et en le retrouvant au milieu de tant de souvenirs qui te sont si chers. Aussi j'iétais bien ennuyé, vois-tu, d'être obligé de m'absenter au moment de ton retour. Non pas que j'aie pensé que je puisse atténuer ta douleur, une telle douleur ne soufl're pas de consolation. Mais j'aarais voulu être auprès de toi pour tâcher de t'entourer de toute mon affection et te dire que tu trouveras toujours en moi un soutien sûr et dévoué, bien chétif, il est vrai, comparé à celui de mon pauvre père. J'ai été ce matin sur la tombe de notre pauvre mort.

Elle est très bien entretenue. Elle est entourée d'une grille qui en change complètement l'aspect...

Au revoir, ma chère petite maman, je t'embrasse de tout cœur, ainsi que mes sœurs et Guy.

A.-E. RÉcipON.

Ce dimanche.

Ma chère petite maman.

Je viens te prier de m'excuser de ne t'envoyer aujourd'hui que deux mots.

11 fait par hasard un temps superbe et nous allons en profiter mes amis et moi pour aller faire une promenade à la campagne.

Cette courte missive ne sera donc pour toi d'aucun intérêt; elle te prouvera seulement que je ne t'oublie pas et ne veux pas te laisser sans nouvelles.

Suivent les mêmes marques d'affection.

Ce mardi.

Ma chère petite maman,

J'ai élé très touché de ton affectueuse pensée. J'ignorais absolument que la Saint-Emile était aujourd'hui. Aussi ton petit mot «r-t-ii élé pour moi une bonne et douce surprise...

Ainsi, Messieurs,, cette correspondance nous conduit jusqu'au moment ou Emile va se rendre à Cannes avec sa mère et où, par conséquent, elle s'arrêtera. Elle reprendra, pour un temps dont la duri^e se mesure par la durée de temps de liberté qu'Emile Récipon a eu à Cannes; des lettres ont, en effet, été écrites par Emile à sa mère, après le retour de celle-ci à Paris; elles sont peu nombreuses, mais elles sont intéressantes. Nous approchons, en effet, du moment où Emile va disparaître, où le silence va se faire autour de lui, où il demeurera mourant et prisonnier aux mains de sa maîtresse. Sa mère est partie, elle est à Paris, il habite maintenant chez Alice Bazin, mais il va encore chaque jour, nous le saurons par le docteur Roustan, à la villa des Arcades; il reçoit, par conséquent, encore sa correspondance et il peut y répondre; il est d'ailleurs à ce moment absolunaent rétabli, d'après la déclaration que le docteur Roustan a faite.

Or, dans les quelques lettres qu'il a adressées à M"*'' Récipon, on trouve exactement l'expression des mêmes sentiments que par le passé. En voici une datée : vendredi soir :

Le vendredi soir.

Ma chère petite maman,

François qui, suivant Thabitude qu'il avait prise depuis quelque temps, s'était grisé à rouler, vie&t d'iDBulter Louis et de le frapper.

Cet animal était tellement gris qu'il était comme fou; j'ai failli être obligé d'envoyer chercher la police pour le faire coffrer.

Inutile de te dire que demain il débarrassera le plancher.

J'espère qu'Andrée et Geneviève ne se ressentiront pas trop de ce long voyage et que le changement d'air les remettra sur pied.

Je t'embrasse de tout cœur ainsi que les enfants.

A. -EL RÉapoN.

Cette lettre, par la scène qu'elle raconte, montre qu'elle est postérieure de quelques jours au départ de M""^ Récipon. En voici une autre dont la date nous est fournie par une allusion à l'équinoxe : l'équinoxe se produit à la fia de nftar$/elle est certaiûemient de la fin de mars 1896.

Ce dimanche.

Ma chère petite maman,

J'espère que Geneviève est complètement remise maintenant et que le temps t'a permis de leur faire prendre un peu l'air.

Et notre ami M. Persac, comment va-t-il? N'ayant rien reçu, j'espère qu'il est en voie de guérison. M. Larrey m'a écrit au sujet de la villa. Il -t'a fait la même communication. Pour moi, je crois que nous

pourrons louer notre villa à cette famille, car tout espoir de vente est fini pour cette année.

Nous n'avons pas beau temps en ce moment. Le ciel est gris et la pluie menace, c'est TefFet de l'équinoxe qui se fait très fortement sentir sous ces pays.

Au revoir, ma chère petite maman, je t'embrasse de tout cœur ainsi que les filles et Guy.

A.-E. Récipon.

Puis c'est une lellré datée du 4 avril :

Ce samedi 4 avril.

Ma chère petite maman,

J'ai mis bien du temps à te répondre mais je t'assure que je n'en pense pas moins à vous. Comment vont les filles? J'ai vu dans les journaux que vous aviez eu un retour de froid que nous avons, du reste, ressenti ici. J'espère que le beau temps est revenu et que nos petites convalescentes ont pu reprendre leurs petites promenades. Et M. Persac, comment va-t-il? J'ai écrit ià M"'" Persac pour avoir de ses nouvelles, elle ne m'a pas répondu; l'état de notre ami serait-il plus inquiétant? Véux-tului dire, quand lu le verras, que ma chienne danoise va avoir des petits et que je lui en réserve un.

As- tu des nouvelles de Marcelle?...

Marcelle est une sœur de M"* Récipon, mariée à Bordeaux.

...En attendant une réponse à ces nombreuses questions je t'embrasse de tout cœur, ma chère petite maman, ainsi que les filles et Guy.

A.-E. RÉCIPON.

Vous savez maintenant quels rapports d'affectien, de tendresse et de reconnaissance s'étaient formés entre Emile Récipon, sa mère, ses frère et sœurs depuis de longues années, et quelle en était, jusqu'au mois d'avril 1896, l'expression singulièrement vive et remarquable. J'ai omis, dans cet examen, ne pouvs^nt tout lire, la correspondance qui émane des tantes et des cousines d'Emile , contemporaine des mois de décembre 1895, janvier, février, mars, avril, mai et juin 1896, et qui atteste que M"* Récipon tenait jour par jour chacun des membres de la famille au courant de la maladie d'Emile, de ses progrès, de sa convalescence, de sa guérison. Ces lettres restent au dossier, le Tribunal les y trouvera.

Tout ce que j'ai dit sur ce point se trouve résumé dans une lettre qui a produit sur moi, Messieurs, une très vive impression, et qui, je crois, produira la même impression sur l'esprit du Tribunal ; elle émane de M""^ Larrey ; elle a été écrite le 12 juin 1896, après le décès d'Emile, à sa belle- mère ; elle contient ce passage :

...Et maintenant, ma bonne chérie, que tout est fini pour ce pauvre Emile, je tiens à te remercier, au nom de sa mère, dont j'étais la plus vieille amie, de tout ce que tu as fait pour lui.

J'ai été la confidente de ses derniers jours, j'ai connu les inquiétudes qu'elle a éprouvées en pensant à la belle-mère qu'Emile aurait bientôt pour la remplacer.

Eh bien, je te le dis, parce qu'il me semble qu'elle

26a PLAIDOYERS

me parle et qu'elle est de mon avis : tu as été, sans jamais te démâiitir, po«r cet euiaaai^ une seconde mèra, douce, aimante et dévouée; c*est pour cela q^^en dépit de tout ce que les méchants pourront dire, devant cette tombe trop tôt fermée, je te dis: « merci » du fond du cœur, tu as fait plus que ton devoir car tu as vraiment aimé ce pauvre enfant. On te l'a arraché malgré toi et malgré lui, puisqn'il y a six semaines vous étiez encore très bien ensemble, et qu'à cette époque il montrait devant nous à ses frère et sœurs la plus grande tendresse.

En vérité, sur ce point si grave et si décisif, Messieurs, la cause est eaiendue!

On a parlé cependant de questions d'intérêt qui auraient divisé le beau-fils et la belle-mère. A-t-il existé entre Emile Récipon et sa bellemère des questions d'intérêt? Non, et par une raison bien simple, établie à la fois par Tenquête et par la correspondance d'Emile : sa belle-mère voulut que toute question qui semblerait douteuse fut tranchée au profit de son beau-fils.

M. Récipon a laissé une grosse fortune évaluée à neuf millions et demi, ce qui représente, par conséquent, pour chacun des enfants, plus de deux millions. J'indique, cela est nécessaire, que les reverius de M. Récipon, de son vivant, ' étaient bien supérieurs aux revenus d'un pareil capital. Le Tnbunal en trouvera Texplication dans une circonstance que je lui ai fait connaître, à savoir que M. Récipon était le principal intéressé de la Société que M. Gaignaire avait fondée pour lui survivre. Cette Sœiété arrivaitvà. aoa

AFFAIRE DU TESTAMENt D*ÉMILE RÉCIPON 261

terme en 1895, peu de mois après le décès de M. Récipon. Les associés, dont M. Gaignaire aTait assuré la fortune, étaient devenus riches, et plus que riches, et ils. n- éprouvèrent ni le besoin ni 1^ désir de garder avec eux les héritiers de M. Récipon.

Il y eut à ce moment des difficultés^ à vaincre ; ils entendaient que la valeur de la Société, sa clientèle fussent considérés comme nuls: Ces questions ont été tranchées à l'avantage des héritiers de M; Récipon, mais il n'en est pas moins advenu qu'il a fallu réaliser l'actif de M. Récipon dans cette Société et, par conséquent, depuis 1895, renoncer aux bénéfices commerciaux qui avaient pendant longtemps représenté la plus grande partie des revenus de M. Récipon.

Dès le décès de M. Récipon, Emile avait été émancipé. 11 eut comme subrogé- tuteur M. Persac, un magistrat dont je n'ai pas à faire Téloge, et qui prit la défense de ses intérêts avec une sollicitude que je qualifierais d'excessive, s'il était possible d'être excessif en pareille matière. II s'appliqua à sauvegarder le plus largement possible les intérêts de son pupille. Une seule question aurait pu diviser d'autres personnes et d'autres héritiers qu'Emile Récipon et les mineurs représentés par leur mère. M. Récipon, au cours de son premier mariage, avait acheté l'hôtel de la rue Bassano au prix d'un million ; il avait été revendu, postérieurement à son décès, par voie de licitalion, 1.700. 000 francs. M. Persac se demanda si on ne devait pas considérer ce bénéfice de 700.009 francs comme un

bénéfice de la communauté d'acquêt ayant existé entre M. Récipon et la mère d'Emile. Cette pensée allait à Tencontre d'un écrit de la main môme de M. Récipon, établissant que l'acquisition de l'hôtel constituait un propre comme ayant eu lieu avec des capitaux recueillis dans la succession Gaignaire. Tout autre intéressé que M"** Récipon eût pu opposer une légitime résistance à cette prétention. Dès la première heure, elle déclara qu'elle acceptait, comme chose due, tout ce que l'honorable M. Persac considérerait comme légitime, et assurément peu de liquidations auront ressemblé à celle qui intervint et qui ressort du projet arrêté par M*" Lardy.

On a entendu dans l'enquête, non pas l'honorable M^ Lardy, mais son premier clerc, M. Lemmet, et voici le passage de sa déposition qui montre qu'il n'y a pas eu et qu'il ne pouvait, en effet, y avoir de conflit d'intérêts :

L'inventaire a été commencé le 28 février; M"'' Récipon était représentée par mandataire; Emile comparaissait en personne. Le 2 mars, je lui ai dit que j'aurais besoin pour le surlendemain de sa signature; il me répondit qu'il ne serait pas là, qu'il était obligé d'accompagner M"*° Récipon, ainsi^que ses frère et sœurs à Arcachon. Dans ma pensée Emile en disant qu'il était obligé de partir n^entendait pas que ce fût une obligation désagréable à remplir mais bien un devoir pour lui, devenu chef de famille, de protéger les siens. Je lui demandai s'il ne voyait pas d'inconvénient à ce que l'inventaire fût continué en son absence et s'il voulait signer une procuration; il me

répoodit : « Pas du tout; je signerai tout ce que vous « voudrez », et dans la séance du 2 mars il signa une procuration en mon nom, en qualité de clerc de M* Lardy. Emile est intervenu à nouveau à l'inventaire le 26 avril, date à partir de laquelle M"* Récipon intervint personnellement.

Le 30 avril 1895, je fis l'analyse de l'inventaire dressé après le décès de'M"** Récipon née Manson; d'après les explications et renseignements que je donnai à M^ L^rdy, celui-ci m'a dicté un dire pour rectifier certaines omissions et erreurs contenues dans ledit inventaire et qui n^avai'ent aucune gravité. Dans ce dire se trouvent les mpts de contestation, protestation et- réserves qui sont- de style dans les inventaires; après ce dire nous avons fait faire par M""" Récipon les protestations et réserves d'usage. Ce dire et ces protestations, je puis l'affirmer, ont été faits par M*' Lardy et par moi; Emile n'y a été pour rien, il ne m'a jamais dit dien faire un; ce dire lui a été lu et expliqué par M^ Lardy; il n'a fait aucune observation ni même aucun geste manifestant son contentement qu'un dire eut été fait spécialement pour lui. Cette lecture a été faite et ces explications données à Emile personnellement hors la présence de tout autre intéressé pour lui permettre de faire, s'il y avait lieu, ses observations à cet égard sans être gêné. Dans la séance du 30 avril 1895, au moment de la lecture du procès-verbal, alors que tout le monde était rassemblé, M"® Récipon au moment de donner sa signature, elle qui la donnait toujours avec la plus grande confiance, a dit : « Je ne sais pas ^< si je dois signer cela; on a l'air .de dire que je suis « en désaccord avec mon fils; mais pourquoi cela, M puisque je veux tout ce qu'il veut? » M^ Lardy lui expliqua que ces mots de contestation, protestation et réserves étaient de style dans les inventaires et

que, en sa qualité de tutrice, elle n'avait pas le droit de vouloir «ans faire de réserves- Malgré celaM°'''Récipon hésitait encore ; elle ne se décida à signer que lorsque Emile se levant du canapé où il était assis, se dirigea vers elle et lui dit d'un ton très affectueux: <( Mais tu peux bien signer, puisque ces Messieurs te « déclarent que c'est une affaire de formule et que « c'est nécessaire, en raison de la présence de mi- <( neurs. » C'est le seul petit incident, que j'estime sans importance aucune, qui se soit produit au cours de l'inventaire.

Voilà la vérité. Ajoutons que M"* Récipon, ayant tout cédé^ sans même penser qu'elle fit un sacrifice, et considérant, au contraire, qu'Emile devait passer avant tous, nous trouvons l'expression des sentiments que cette attitude désintéressée a inspirés à son fils, daîis la déposilion de M. Louveau, au il fait connaître ce que pensait, ce que ressentait Emile Récipon au mois de décembre 1895, c'est-à-dire à une époque postérieure à l'établissement de l'inventaire et du projet de liquidation :

. . . J'ai vu , la dernière fois, Emile Récipon en décembre 1893, au château de Lailié ; sur sa demande, je lui ai amené un architecte de Rennes avec lequel il s'entendit pour une construction à élever dans sa propriété de Lailié ; je me souviens que, dans l'établissement du plan, un certain nombre de chambres devaient être aménagées pour recevoir M"*® Récipon et ses enfants quand ils viendraient rendre visite à Emile...

Et M. Louvcau, faisant allusion à l'intimité,

à la camaraderie qui existait entre eux, et à cette circonstance qu'il est le représentant le plus direct de la famille de sa mère, M. Louveau fait cette réflexion si juste :

...Je doisajouter que si les rapports entre.M""'' RécipoD et son beau^fils et les enfants n'étaient pas demeurés excellents, notre famille semblait tout indiquée pour recevoir les confidences d'Emile.

Vous trouverez encore dans cô dossier une lettre d'avril 1895 adressée par Emile Récipon à M. Persac.

J'ai dit que M. Persac avait montré pour ses intérêts la plus grande sollicitude, exagérée peut-être, et qu'il s'était demandé, voyant que M""" Récipon restait veuve, très jeune, s'il n'y avait pas de ce côté quelque péril à redouter pour Emile. Les sentiments qu'il a exprimés à la fin de sa vie montrent comment il avait apprécié le rôle, le cœur, la tendresse et le désintéressement de M"** Récipon ; mais i) n'est pas • inutile de montrer ce qu'Emile lui écrivait dès cette date d'avril 1895 :

J'ai reçu ce matin une lettre de M"*® Récipon qui m'a Tair de se ranger complètement à votre avis. Sa leUreest pleine d affection et de cœuretmontre bien combien la pauvre femme souffre. Je vois, d'après ce qu'elle me dit, qu'elle n'a confiance qu'en vous et que sa famille est bien loin de prendre de l'ascendant sur elle.

On ne pourrait souhaiter un jugement plus

précis et plus définitif. J'ajoute enfin, Messieurs, que le témoignage de M™* Persac, que j'ai lu déjà, et celui de M"^*" Larrey, mettent hors de doute le point de savoir si Tombre d'un dissenliment avait pu s'élever entre la belle-mère et le beau-fils. Non seulement M"*** Récipon ije cherchait pas à détourner son fils de Texamen et de la défense de ses intérêts, mais dans une lettre d'elle, trouvée sous les scellés, à Cannes, postérieurement au décès, et qui porte la date du 25 mars 1896, nous allons retrouver les mêmes indications de tendresse, de sollicitude et de désintéressement: elle écrivait un mois après qu'elle eut quitté son fils.

Paris, le 25 mars 1896, Mon cher grand Fils,

Les nouvelles de tes sœurs sont bien meilleures; nous soignons leur convalescence'. Grâce à la chaleur, HU ciel bleu, à la douce brise dont nous jouis- > sons depuis six jours, elles peuvent sortir deux fois par jour, et si les joues ne sont plus aussi rondes que cet hiver, elles ne sont plus pâles et tirées ; Andrée et (ieneviève sont gaies, la seconde fait un peu sa princesse gâtée, mais ces petites manières ne lui vont pas mal. Comme le calme ne peut décidément pas revenir dans mon pauvre foyer ! La nounou de mon Guy est menacée de fièvre typtioïde... J'ai reçu MM. Lardy et Ratier. La vente de Thôtel et de la Roche-GiflFart auront lieu le 23 mai. M. Lardy doit récrire ; il déclare qu'il a besoin de toi pour Finvenlaire et pour la fin de la division. Il t'enverra aussi un projet de pacte, de convention, pour nous deux; pour ma part, je suis prête à signer, trouvant justes

les engagements que je dois prendre vis-à-vis de loi. Du reste, si ton retour ici est vraiment obligatoire, tu ne pourras pas en souffrir, le printemps est joliment déclaré : du soleil, des fleurs et des femmes en toilettes claires, toutes contentes du beau temps î

En l'envoyant les plus tendres caresses de tes deux sœurs et de ton petit frère, je veux y joindre les amitiés de nos amis et mes meilleurs baisers.

Ta mère,

MaRIE-ÉmILE RÉCIPON.

Enfin, Messieurs, puisque j'ai rouvert ce dossier de la correspondance, une lettre encore!... Ce sera la dernière lecture de ce genre... Elle est du JO avril; elle a été'écrile par Geneviève Récipon, l'une des petites sœurs :

39, rue Bassano, Paris.

Mon cher Mimile,

I^ous nous ennuyons beaucoup de ne point te voir et nous voudrions t'avoir près de nous.

Je suis bien guérie maintenant et j'ai recommencé mes leçons aujourd'hui 10 avril.

Est-ce que ton bateau va bien et as-tu chassé la mouette? Tu dois bien t'amuser là-bas. Cannes doitêtre bien plus joli qu'au moment où nous sommes parties. Comment vont Dick et Fost? Et la petite Pretty est-elle aussi mignonne ?

Je ne fais pas une lettre trop longue, parce que je veux que tu la lises tout entière.

Je t'embrasse mille et mille fois.

Ta petite sœur qui t'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup.

G. RÉCIPON.

aeS PLAIDOYERS

Je crois, Messieurs, que je peux clore ici Texamen des sentiments de la famille R^cipon pour Emile, des relations qui existaient entre M"* Récipon, ses enfants à elle et Emile jiisqii*an mois d'avril 1896.

Un dernier détail, cependant, sur un point qui plus tard appellera de ma part un examen plus détaillé. Emile avait une fortune qu'on pouvait estimer à deux millions et quelques cent mille francs; celte fortune ne produisait pas des revenus très considérables et l'on pouvait s'alarmer de l'ampleur avec laquelle il avait commencé d'en user. J'ai dit combien M. Persac s'était montré vigilant pour la défense de ses intérêts. 11 conçut quelques inquiétudes de la façon dont Emile semblait devoir administrer cette fortune, et il eut un instant — nous préciserons, bientôt la date — la pensée qu'il serait utile de donner à Emile un conseil judiciaire. Or, dans ce projet, au vu et au su de toute la famille et de tous les amis d'Emile, il n'a pas eu d'adversaire plus résolu que M"* Récipon. La contradiction de sa part procédait toujours du même sentiment; elle considérait que la fortune qui était échue à ses enfants leur était advenue par une sorte de cas fortuit, que sur cette fortune Emile avait une sorte de droit de préférence, et lorsque M. Persac s'ouvrit à elle de cette mesure, elle lui opposa la résistance la plus catégorique. Nous en avons la preuve dans la déposition du témoin Larrey, à la page 57 de notre imprimé :

Demande :

Le témoin, dans les rapports fréquents qu'il a ens ^vec M"* Récipon, n'a-t-il pas eu occasion de lui entendre exprimer ses intentions et son opinion, au sujet de Fidèe qu'a pu émettre M. Persac, relati- Tement à la dation d'un coaseil jadiciaire ?

Réponse :

Oui, M"** Récipon m'en a parlé; l'idée du conseil judiciaire a germé dans l'esprit de M. Persac, qui s'exagérait peut-être les dépenses d'Emile; elle a toujours été très éloignée de ce projet; naturellement elle n'était pas satisfaite des relations de son fils avec M^*' de Berck, tant au point de vue de sa santé qu'au point de vue de ses dépenses; mais elle disait qu'Emile était libre de gérer sa fortune comme il l'entendait ; que s'il venait à la dissiper, ses sceurs seraient toujours assez riches et qu'elle et ces dernières le recevraient à bras ouverts.

Voilà, Messieurs, les sentiments de tendresse et en même temps de désintéressement professés par M"* Récipon.

J'en ai fini avec cet ordre d'idées et j'examine un antre aspect du procès.

Nous venons de voir ce qu'étaient les relations de famille jusqu'au mois d'avril 1896, combien elles étaient étroites, affectueuses, l'abnégation de M"* Récipon, comment elle a sacrifié à son devoir jusqu'aux sollicitudes maternelles les plus naturelles, refusé d'obéir aux prescriptions des médecins, bravé, non pas pour elle, ce n'était rien, mais pour ses enfants, jusqu'au •danger de la contagion, comment elle a voulu

compléter son œuvre en ne quittant Emile que lorsque la convalescence eut fait des progrès décisifs, comment Emile Récipon répondait à tant de dévouement et à tant de tendresse; voilà Tétat des choses, l'état des esprits, l'état des sentiments réciproques au mois d'avril 1896.

Ici, Messieurs, je vais rompre avec la méthode chronologique que je me suis imposée jusqu'à présent et je vais passer sans transition à la date du 22 mai; à peine un mois et quelques jours se seront écoulés depuis la date à laquelle je viens de m'arrêter.

C'est le 22 mai que le testament sera rapporté, et je tiens à placer au début de cette partie de ma plaidoirie tout ce qui tend à établir la fa^on dont le testament a été rédigé; je veux vous lire la déposition du notaire, je veux vous lire les dépositions des témoins les plus favorables à M™' Bazin et prendre, par conséquent, sans précaution oratoire, sans atténuation aucune, le fait brutal tel qu'il se dégage de cette partie de l'enquête.

Voici en quels termes M'' Jammes, notaire, a raconté les faits qui ont accompagné la rédactioji du testament :

Le 22 mai 1896, vers les 2 heures 1/2 de l'aprèsmidi, je reçus la visite du docteur Vaudremer, qui me dit ceci : « Je viens, de la part de M"*' de Berck vous dire que M.Récipon, votre client, désire faire son testament cet après-midi et je viens vous demander si vous serez libre vers les 5 ou 6 heures. » Je lui répondis que j'étais entièrement à la disposition de M. Récipon toute celte après-midi, et qu'au surplus

ça tombait bien que le testament se fît aujourd'hui, devant partir le lendemain pour Gênes avec ma familleet des amis à Uoccasion desfêtes de la Pentecôte,

Il me dit que M"*® de Berck était la maîtresse de M, Récipon et qu'il supposait que ce dernier voulait lui laisser quelque chose. Je lui répondis que rien dans la loi ne s'y opposait et qu'au surplus il serait mon meilleur témoin, pouvant mieux qu'aucun autre, à cause de sa qualité de docteur, juger de Télat mental du testateur. Il me quitta sur ces mots et me donna rendez-vous sur les 5 à 6 heures. A 6 heures, le docteur vint me chercher et m'emmena dans sa voiture à la villa Martha. Arrivé là, le docteur monta auprès du malade et je rentrai dans le salon où je trouvai M"** de Berck, que je voyais pour la première fois. Je lui demandai si elle connaissait les intentions de M. Récipon. Elle me répondit qu'elle ne les connaissait pas, mais qu'elle supposait qu'il lui laisserait quelque chose.

Je lui demandai si elle avait des témoins; elle me répondit qu'elle en avait trois en dehors du docteur Vaudremer, qu'elle me nomma. C'était M. Biaggi, jardinier à la villa Martha, M. Schoenberg, infirmier du malade, et le cocher du docteur Vaudremer, dont j'ignore le nom. Ils ne réunissaient pas les conditions voulues par laloi et je ne pus les accepter.

Elle m'en indiqua trois autres : M. Bidois et M. Silvy, jardiniers, et M. Maubert, négociant en verrerie, fournisseur de la maison. Je la priai de faire appeler Silvy, et moi je me chargeai d'aller chercher MM. Bidois et Maubert. J'allai donc chez eux et ces deux messieurs voulurent bien accepter de m'assister dans ce testament.

Je tiens à faire remarquer que je restai auprès de M°* de Berck juste le temps nécessaire pour lui poser les deux questions ci-dessus, relatives aux

intentions de M. Récipon et aux noms des témoias, c'est-à-dire trois ou quatre minutes au plus, et le reste du temps fu* employé par moi à ailer chercher les deux témoins, dont l'un d'eux, M. Maubert, demeurait en ville, c'est-à-dire à près d'ua quart d'heure de la villa.

Quand tous les témoins furent arrivés, je me trouvai en présence de M. Stfvy père, jardinier, voisin que M*» de Berck avait fait appeler. Je ne pus Taccepter, étant illettré. Il nous offrit alors de nous envoyer son fils, ce qui fut fait. Quand les quatre témoins furent là, je me rendis avec eux auprès de M. Récipon, que le docteur Vaudremer n'avait pas quitté.

Le malade nous attendait avec impatience et no» fit bon accueil. Je m'assis près de son lit avec les quatre témoins en face de moi, et je le priai de V9iiloir bien nous faire connaître ses dispositions testamentaires. Il dit à très intelligible voix (pi'il voulait instituer pour légataire universelle M-"^* Alice-Clara Bazin, comtesse de Berck, demeurant à Paris, et qu'il voulait léguer .50.000 francs, nets de tous frais, à M. Allard, demeurant au château de la Roche- Oiffart (lUe-et- Vilaine).

Avant de transcrire ses volontés, je lui fis les observations suivantes, textuellement rapportées; si j'ai en mémoire ces observations, c'est que je les consignées sur le papier le jour même où je sus qœ ce testament allait être attaqué. Je lui dis ceci :

— « Sans vouloir influencer en rien vos dispositions testamentaires, je considère qu'il est de mû» devoir de notaire d'appeler toute votre attention sur la gravité de l'acte que vous allez faire et qui vafeire passer une fortune, que l'on dit. importante, de la famille Récipon dans une famille qui lui est étrangère. A

Je lui depaandai des renseignements sur sa famille. 11 me dit qu'il avait sa belle-mère et trois frères ou soeurs consanguins. Je lui demandai s'il ne se trouvait pas parmi les membres de sa famille quelqu'un auquel il portât une affection particulière et auquel il désirerait léguer quelque cbose ; il me répondit sur un ton fcoissé, en ayant Tair de trouver ma demande indiscrète et inopportune, que sa volonté était bien arrêtée, qu'il voulait instituer M"* de Berck sa légataire universelle et léguer 30.000 francs à M. Allard, et qu'il no voulait rien laisser à sa famille.

Si je me suis permis de faire à M. Eécipon les observations ci-dessus mentionnées, et qui dépassent peut-être mes devoirs professionnels, c'est à cause de la situation particulière de la légataire universelle, qui m'avait été révélée par le docteur Vaudremer.

Je puis affirmer en toute conscience que M. Récipon jouissait de la plénitude de ses facultés; un détail que je vais donner ci-après le prouvera : mes observations terminées, j'écrivis le testament tel. que me l'avait dicté M. Récipon ; je lui en donnai lecture et, au cours de cette lecture, il me fit faire une rectification au sujet de la qualité de M. Allard, que j'avais indiqué comme propriétaire. Il me fit remarquer avec insistance que M. Allard était son chef d'équipage, comme il avait été celui de son père.

Je piquai un renvoi pour cette rectification, qui fut régulièrement approuvée par les témoins et par moi. Ce détail indique toute la lucidité d'esprit du testateur et toute l'attention qu'il a apportée à la rédaction de l'acte.

Le testament fini, je demandai à M. Récipon de vouloir bien le signer. Il se disposait à le faire, quand le docteur Vaudremer l'en empêcha, déclarant qu'il ^it trop faible pour le faire remuer à

cause derhémoptysie qu'il venait d'avoir. Je constatai la chose, je fls signer le testament par les témoins et le signai moi-même. Les témoins se i^etirèrent alors et moi je redescendis en ville avec le docteur Vaudremer, dans sa voiture. Celui-ci me dit en route : « C'est très ennuyeux que ce jeune homme ait disposé de sa fortune de cette façon-là; mais c'est fini, tout a été correctement fait. »

Le magistrat enquêteur, sur la demande de M° Martin, constate sur la minute du testament qui est représentée par M® Jammes, notaire rédacteur, l'existence de la rectification du renvoi visé dans sa déposition. Le renvoi est régulièrement approuvé par les témoins et le notaire.

Demande de M* Martin :

M" Jammes n'avait-il pas été en rapport d'affaires avec M. Récipon avant la confection du testament?

Réponse :

Le 13 mai 1896, je me rendis vers midi chez M. Récipon pour lui faire signer une décharge de mandat dont il m'avait fait tenir le modèle. Je le voyais pour la première fois et n'avais pas fait d'acte pour lui. Nous causâmes de diverses choses, notamment du Puy, dont sa famille, je crois, est originaire; il me dit qu'il aurait peut-être besoin de mon ministère pour faire son testament. Je lui répondis qu'à son âge on ne pensait pas à ces choses-là, et qu'au surplus bientôt il irait mieux et que j'aurais le plaisir de le voir à mon étude et que nous en causerions.

Demande du même :

Lorsque le docteur Vaudremer est venu vous aviser à l'eflFet d'aller recevoir à la villa Martha le testament de M. Récipon, vous a-t-il prévenu que M™® Récipon devait arriver le lendemain à Cannes,

AFFAIRE DU TESTAMK«T D^ÉMILE RÉCIPON 275

que M. Récipon allait faire un testam^B^i regrettable et qu il vous priait de remettre Facte au leudemain?

Réponse :

Je réponds négativement à toutes ces questions, sauf en (?e qui touche l'avis de l'arrivée à Cannes de M"* Récipon, dont je crois qu'il m'a parlé.

Demande du même :

M. Vaudremer vous a-t-il demandé s'il pourrait être témoin en se tenant dans uiie chambre à côté et sans paraître dans la chambre du malade?

Réponse :

M. Vaudremer m'a simplement demandé s'il pouvait être témoin à cause de sa gualité de médecin traitant, mais sans plus...

Demande du rtïême :

Est-il vrai que M. Vaudremer n'a consenti à être témoin que parce que M. Récipon était moribond et qu'il a jugé sa présence nécessaire comme médecin?

Réponse :

M. Vaudremer n'a jamais fait une condition pareille de sa présence dans le testament comme témoin, ce fait est absolument inexact. M. le docteur Vaudremer ne serait pas venu me demander pour passer ce testament s'il avait eu des doutes sur la capacité légale du testateur et sur l'état physique du malade, lui qui le connaissait mieux que personne, en sa qualité de médecin traitant attaché continuellement à sa personne.

Demande :

Depuis le testament, avez-vous eu l'occasion de voir M"»® de Berck et, dans l'affirmative, quelle a été son attitude?

Réponse :

Depuis le testament jusqu'à aujourd'hui, j'ai vu

une seule fois M"^ de Berck, à la villa Martka, deux ou trois jours après le décès de. M. Récipon; elle me parut très affaissée; elle était en grand deuil, ayant une attitude très correcte.

Lecture faite...

J'ai tenu à mettre intégralement la déposition de M^ Jammes sous les yeux du Tribunal; je tiens égalenaent à lui lire ce qu'il y a d'essentiel^ dans rintérêt même de la défense de M°^* de Beick, dans les dépositions des autres témoins.

Témoin Maubert :

M' Jammes, notaire, est venu me chercher chez moi avec la .voiture du docteur Vaudremer, pour l'assister comme témoin dans. le testament d'un jeune homme habitant nite villa de Cannes.

Je Fai suivi et, en rouie, il m'a dit que ce jeune homme était M. Récipon. Comme M. Kécipon était mon client et que je Tavais vu chez moi quinze jours, trois semaines auparavant, sai|s que je puisse préciser la date, je fus très surpris en apprenant qu'il s'agissait de lui. Nous arrivâmes à la villa Marthaet nous entrâmes dans un salon pour attendre tous les témoins. Au bout d'un moment, les témoins étant réunis, le docteur Vaudremer, qui en faisait partie, entra et nous dit : « Vous pouvez monter, le malade vous attend. » M® Jamaies ferma la porte de la chambre et, après nous avoir fait grouper près du lit du malade, il prit dans sa poche une feuille de papier timbré et commença le testament.

Le uotaire, s'adressant à M. Récipon, lui demanda commentil entendait disposer. M. Récipon commença par indiquer quelques chiflFres, et le notaire de lui dire aussitôt : « U n'est pas nécessaire d'énumérer

votre fortune, il suffît que vous fassiez connaître vos dernières dispositions. »

M. Récipon disposa ainsi ; «Je laisse 50.000 francs au chef d'équipage de mon père », et lui indiqua en même temps l'adresse de ce dernier. A cette occasion, il fit faire une rectification au notaire. Le notaire ayant désigné le chef d'équipage comme domicilié à Paris, il fît observer qu'il habitait au château à lui (M. Récipon) dllle-et-Vilaine. Celte rectification motiva un renvoi en marge dudit testament, qui a été régulièrement approuvé par les témoins et le notaire. La minute de l'acte témoigne de ce fait.

M. Récipon déclara en outre que, sauf ce legs de 50.000 francs net de toutes charges au piqueur de son père, il donnait le surplus de sa fortune à M"'® Alice Bazin, dite de Berck, domiciliée à Paris.

Le notaire fit alors à M. Récipon, et à deux reprises différentes, les réflexions suivantes : « Je suis père de famille et c'est pour cela que je vais me per*mettre quelques conseils. Vous avez une très grosse fortune, vous avez des demi- frère et sœurs, vous pourriez, par conséquent, faire des heureux en laislanl un peu à tout le monde. » M. Récipon, choqué et énervé de ce conseil, répondit d'un ton vif : « Non, je maintiens ce que j'ai dit, car c'est l'expression de ma dernière volonté. »

M" Jammes ayant demandé au testateur s'il pouvait signer le testament, M. Récipon fit un signe d'approbation, mais le D^ Vaudremer s'y opposa en disant que cela fatiguerait le malade de l'obliger à se remuer.

Demande dp. M^ Martin :

M. Récipon avait-il toute sa lucidité d'esprit quand

il a testé?

Il . 24

Réponse :

Absolument. Il aurait même parlé beaucoup plus si on n'avait pas craint de le fatiguer. Ses yeux avaient leur vivacité ordinaire. En un mot il avait Tair d'un homme sachant bien ce qu'il fait. Je ne le croyais même pas aussi bas, car en sortant, M*^ Jammes présentée dis au D' Vaudremer : « Mais il n'est pas possible que cet homme-là soit perdu. » Le docteur me répondit : « Je vais faire tout mon possible pour le sauver. »

Puis, Messieurs» pour compléter la physionomie que le notaire et les témoins donnent à la rédaction du testament, quelques lignes encore que j'emprunte à la déposition du témoin Silvy:

... M® Jammes a plusieurs fois fait observer au testateur qu'il enlevait tout à sa famille, pour le donner à cette dame {sic), et le testateur a toujours répondu: « C'est ma volonté. »

Le testateur voulait signer son testament, mais le médecin ne Ta pas voulu en disant qu'il était trop malade pour se dresser (sic).

Demande de M* Martin :

M. Orizio, capitaine du yacht, ne vous a-t-il pas fait quelques réflexions à propos du testament de M, Récipon?

Réponse :

Il m'a dit tout simplement que M. Récipon était sourd et qu'il n'avait certainement rien entendu de ce qu'on lui disait et de ce qu'on lui lisait au moment où il testait. Je lui ai répondu qu'il n'était pas plus sourd que lui et moi.

Lecture faite...

Voilà, par conséquent, le testament dans sa matérialité ; on est allé chercher le notaire de la part d'Alice Bazin, maîtresse de M. Récipon ; on lui a dit que c'était elle qui le faisait appeler; on lui a dit que la belle-mère d'Emile arriverait le lendemain, et comme M^ Jammes partait ce jour-là en voyage avec sa famille et que, d'ailleurs, il avait du devoir professionnel un sentiment extrêmement rigoureux, il a considéré qu'il ne devait pas surseoir et ce jour-là même, 22 mai, le testament a été rédigé.

Entre ce que dit le notaire et ce que rapportent les témoins qui l'assistaient, il y a une discordance de texte sur laquelle je ne daigne pas insister. Les propos que W Jammes se prêle à lui-même sont reproduits par les témoins instrumentaires dans des termes quelque peu différents ; ils cherchent à leur donner plus de signification et plus d'importance.

Un d'eux a cependant jeté une ombre sur ce tableau, c'est le témoin Bidois. Vous venez de voir Maubert, Sylvy et le notaire lui-même représenter Emile comme attendant, avec l'impatience d'un homme bien portant, l'arrivée de l'officier ministériel : il a l'œil vif, il parle beaucoup, et si on ne l'en avait pas empêché il aurait encore parlé davantage. Or, je lis dans la déposition de Bidois :

Demande d- office :

Quel était Tétat du malade au moment du testai ment?

Réponse :

Il était couché, les draps du lit maculés de sang, il avait les yeux vitreux, tout cela nous produisait une impression pénible, et il semblait qu'il n'y avait plus qu'à lui jeter un linceul dessus et à Tensevelir (sic).

Il n'a pas signé le te^ament, sa faiblesse était telle que le D'' Vaudremer n'a pas voulu qu'on le soulevât pour le faire signer de peur de le voir expirer.

Puisque j'avais lu la déposition du notaire et celles des autres témoins, je ne pouvais pas ne pas lire immédiatement la déposition du témoin Bidois. Je n'insiste pas encore sur ce qui se dégage de ces constations si douloureuses et si dramatiques. Lemalheureux auquel on va demander de dicter un testament est là dans un lit que sa dernière hémoptysie a ensanglanté : son état est tel qu'on n'a pas osé changer le linge et les draps; il a l'œil vitreux, et lorsque Bidois est entré il a cru se trouver, non pas en face d'un homme qui va dicter ses dernières volontés, mais en face d'un cadavre sur lequel il n'y a plus qu'à ramener le linceul! Quelle scène! Et de quel frisson n'est-on pas saisi par la seule et brutale indication de ce &pecta£5le tragique!

Voilà le fait matériel : Etoile Récipon a éxàérédé sa famille, il a manifesté la volonté d'exclure tous les siens, ses deux seeurs qu'il adore, Andrée, sa préférée ! 11 a institué légataire universelle Alice Bazin, la fille qui est aa maîtresse! Cela est, le testament le dit, je le crois... Mon procès demeure entier, intact. La volonté qu'Emile a émise et qui a été recueillie par le

AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉGIPON 28i

notaire est-elle une volonté libre et saine? Ou bien une volonté faussée ou par Terreur, ou par le dol, ou par la violence, uire volonté brisée •déjà par vm assujettissement sans exemple que vous allez suivre pas à pas, asservie d'autant plus qu'ici la captation, la violence morale et la violence physique s'exercent sur un mourait? "Voilà le débat, il n'est pas aUleurs, il n'est pas autre.

Nous ne plaidons pas qu'Emile Récipon fût en état de démence ; nous ne plaidons pas l'insanité d'esprit ; nous ne plaidons pas le faux ; nous ne prétendons pas que W Jammes ait inscrit des déclarations qui ne se sont point échappées des lèvres du mourant. Nous plaidons la iiaptation, la violence morale et la violence physique, des manœuvres multiples et dolosives, et nous disons, nous savons qu'Emile n'a cédé, pauvre enfant!... qu'après un long combat, une longue résistance, et quand il a été définitivement terrassé et par une domination sans scrupules et par la mort, déjà victorieuse de ce pauvre corps qu'à peine un souffle expirant soulève...

Je ne vais pas essayer, après tant d'autres, de donner de la captation et de la suggestion une définition absolue et abstraite ; il n'y en a pas. La captation n'çst au demeurant, et appliquée à la matière testamentaire, qu'un vice du consentement, participant de toutes les causes qui peuvent altérer la volonté ; la question qui vous est posée en un pareil procès est celle iqui se poserait en présence d'un contrat ordi-

naire, à savoir si l'expression de la volonté a ^é libre ou si, au contraire, elle a été faussée. Tout au plus,' peut-on empruntera la jurisprudence! quelques extraits, et ici. Messieurs, la matière est si vaste que Ton pourrait puiser à pleines mains ; permettez-moi de n'user de ce procédé qu'avec discrétion. Je lis, par exemple, dans un arrêt de la cour royale d'Aix du 11 août 1840:

Attendu |que Tinfluenee exercée sur Fesprit d'un testateur par des moyens de dol et de fraude devient une juste cause d'annulation du testament qui en a été le fruit, ce testament ne pouvant plus être considéré comme l'œuvre de la volonté de celui dont il est censé émaner et se trouvant ainsi invalidé dans son principe môme (art. 967, 1109 et 1116) ;

Attendu que le testament mystique de François Lieutaud, [en date du 4 novembre 1837, est entaché de ce vice ;

Qu'en effet, Marie Broquery, au profit de laquelle il contient des dispositions si exorbitantes, ne s'est pas bornée à captiver l'esprit de son maître par l'assiduité de ses soins et les témoignages de son dévouement, mais qu'elle a eu recours à la ruse, au mensonge, et aux plus odieuses calomnies envers la femme Gaignon, fille unique du sieur Lieutaud, cherchant ainsi à lui enlever l'affection de son père, pour lui ravir plus sûrement son héritage;

Qu^elle avait subjugué de telle sorte l'esprit affaibli de ce vieillard qu'il ne redoutait rien tant qu'une visite de sa fille, non que sa tendresse pour elle fût complètement éteinte, mais parce qu'il craignait de voir son repos cruellement troublé par les

scènes de violence que les menaces de Marie Broqaery lui donnaient sujet d'appréhender ;

Que ce système d'intimidation longtemps soutenu finit par donner à Marie Broquery un empire absolu sur les volontés d'un homme dont les forces morales allaient toujours s'affaiblissant, et c'est alors qu'aveuglée elle-même par la cupidité, elle a substitué à un testament olographe, dont elle aurait dû être plus que satisfaite, le testament mystique, objet du procès actuel, et l'œuvre de sa volonté exprimée sous le nom de son maître ;

Attendu qu'aux circontances ci-dessus rappelées, il faut encore ajouter que c'est elle qui a remis au notaire, de sa main, le projet d'acte ; que, présente aux entretiens de cet officier public et de Lieutaud, elle a pris une part active à ceux roulant sur la fortune de ce vieillard, et sur le calcul de la portion qui pouvait en être enlevée à sa fille unique

Pourvoi en cassation, par Marie Broquery.

La Cour,

Attendu dans l'espèce que l'arrêt attaqué, après avoir constaté que le testament dont il s'agit a été le fruit de la captation, de la ruse, du mensonge, des menaces et d'un empire absolu sur un vieillard dont la force morale s'éteignait, déclare expressément que la volonté de ce vieillard a été surprise par les manœuvres frauduleuses de la demanderesse sans lesquelles les dispositions n'auraient pas eu lieu;

Rejette

Je lis encore — et le Tribunal voit que je ne choisis pas au hasard — dans un arrêt de la Cour de cassation du 11 avril 1876 rejetant un

pourvoi dirigé contre un arrêt de la Cour d'Amiens confirmatif d'un jtigenwni dn Tribunal de la même ville :

... Attendu que les faits ci-dessus analysés démontrent que Sommermont n'est entré en relations avec M^"" de Ghoiseul que dans le but de se faire donner sa fortune ;

Qu'il Ta circonvenue aussitôt ;

Qu'il a employé les manœuvres les plus dolosives pour écarter d'elle les membres de sa famille, ses hommes d'affaires, ses familiers, que c'est à l'aide de ces manœuvres qu'il s'est emparé de l'administration de toutes ses affaires; qu'il est devenu l'homme nécessaire, dirigeant tout dans la maison, ne laissant pas pénétrer auprès d'elle les personnes qui pouvaient contrarier ses vues, même les prêtres qu'elle connaissait ;

Qu'il a exploité toutes ses faiblesses, surtout les terreurs que lui inspirait son mari ;

Qu'il lui a fait croire que seul il pouvait la protéger contre eux et que sous prétexte de l'en débarrasser, il lui a fait souscrire un contrat des plus léonins;

Qu'enfin, pour perdre sans retard sa famille dans l'esprit de M"'' de Ghoiseul dont l'intelligence était affaiblie, il lui a fait croire que ses parents s'entendaient avec son mari (l'homme de l'enfer), pour la faire interdire...

Je lis encore, dans un arrêt, de la Cour de Limoges du 6 février 1889, cette formule saisissante :

... En ce qui touche la captation:

Considérant que la captation de nature à fsrîre

annuler un testament consiste essenliellement dans les manœuvres dolosives qui portent une atteinte morale à la liberté du testateur et Tiuduisent en •erreur d'une manière assez grave pour que cette «rreiir soit la cause de la disposition...

Enfin, Messieurs, je lis dans M. Demolombe : Donations entre vifs et testaments^ I", 386 :

Ce qui caractérise la captation et la suggestion dolosives, c'est surtout la circonstance que l'auteur de ces manœuvres a inventé des faits calomnieux, des faits positiis de calomnie contre les héritiers du disposant, afin de détourner d'eux son affection et de leur attirer son animad version et sa haine; car c'est effectivement cette circonstance qui fait, si je puis dire ainsi, qu'elles prennentun corps et qu'elles deviennent saisissables.

Ceci suffit bien pour tracer le cadre juridique d'une discussion roulant sur la captation.

Que s'est-il passé du 5 mars 1896, époque* à laquelle M™*" Récipon laisse son beau-fils guéri, convalescent tout au moins, plein d'affection pour elle, jusqu'au 22 mai, date à laquelle nous assistons à la scène retracée en des termes si différents et si contraires par M^ Jammes, certains des témoins testamentaires et le témoin Bidois?

La domination d'Alice Bazin s'est établie avec une rapidité qui serait presque invraisemblable, si Ton devait faire abstraction du sujet sur lequel s'exerçait son action. Deux périodes vont s'écouler, très inégales d'importance. La pre-

mière révèle déjà les faits les plus graves ; la seconde accumule toutes les manœuvres éparses dans vingt procès.

La première s'étend du 5 mars 1896 jusqu'au 28 avril 1896. Emile est bien portant; s'il n'est pas absolument libre, il peut aller, venir, sortir, et nous verrons s'établir un contraste qui, à lui seul. Messieurs, formerait votre conviction, enlre les actes qu'il accomplit lorsqu'il a échappé au contrôle, à la surveillance #t à la tyrannie de la iille Bazin et ceux qu'il est au contraire obligé d'accomplir lorsqu'il agit ou lorsqu'il parle sous ses regards, . sous sa domination, sous sa tyrannie.

Deux faits, le premier déjà grave, le second très grave, jettent une lumière décisive sur le travail qui s'est accompli dans l'esprit de M. Emile Récipon sous l'action d'Alice Bazin. '

Voici le premier fait... Il atteste surtout delà part d'Alice la volonté de capter et d'obtenir un | testament. Au mois d'avril, alors qu'Emile est ^ bien portant, en pleine convalescence, il a reçu une lettre de M. Persac l'appelant à Paris... Cette lettre n'a point été retrouvée dans les papiers mis sous scellés, mais le fait n'est pas niable. Alice Bazin s'est refusée à ce qu'il retournât à Paris ; elle n'a pas voulu qu'il déférât aux invitations de son subrogé-tuteur, de son conseil, de son ami ; elle lui a 'dit que s'il quittait Cannes pour se rendre à Paris, il allait « claquer ». Le témoin qui dépose de ce fait est une domestique alors au service d'Alice Bazin, Julia Papon : '

Avant qu'il ne fût malade, M. Récipon reçut un jour une lettre de son subrogé-tuteur, l'engageant à revenir à Paris, où sa présence était nécessaire pour la vente, je crois, d'un hôtel; il lut la lettre à haute voix, à table. M"* de Berck s'écria : « Si tu retournes à Paris, tu vas claquer, et ce ne sera pas long. »

Le même fait, Messieurs, est établi par une autre preuve; c'est une lettre de M. Persac, retrouvée, celle-là, au domicile d'Alice, villa Mar- Iha, et datée du 10 mai 1896 ; elle fait, en effet, allusion à la lettre dont je viens de parler et à l'occasion de laquelle Julîa Papon vient de déposer :

10 mai 1896.

Mon cher Emile,

Je regrette tu ne veuilles pas venir à Paris pour la vente du 23 mai et pour la liquidation. Ta présence seule aurait pu amener des amateurs à avoir peur et à pousser l'hôtel. Tu aurais pu gagner 20 ou 30.000 francs, mais enfin on ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif; tu ne veux pas venir, ne viens pas, c'est toi qui en pâtiras seul.

Nous voilà arrivés au 15 mai et tu m'as écrit que iu allais prendre la ioaer avec ton yacht pour faire un long voyage. Je désire cependant savoir avant Ion départ où tu vas aller et quel est ton itinéraire. Car s'il arrive quelque événement dans ta famille, il faut que je sache au moins où t'adresser mes lettres.

Que vas-tu faire de tes chevaux et de tes voilures?

Je t'engage à les envoyer en Bretagne où ton cocher et les chevaux te coûteront bien moins cher qu'à Cannes ou à Paris. Tu n'en auras pas besoin pendant que tu seras en mer.

Je le donne ce conseil d'ami qui t'aime bien, qui ne t'a jamais fait d observations et qui pense qu'il faut toujours faire quelques économies ; c'est le premier ai;gent économisé, donc gagné^

Bon voyage^ mon cher Emile, et ^'oublie pas tes amis...

Par conséquent, cette lettre du 10 mai 1896 établit deux choses : d'abord, l'invitation adressée au mois d'avril, à Emile, de venir à Paris pour assister à la venle de l'hôtel quia lieu le 23, et, en second lieu, la réponse qui a été faite : Emile va prendre la mer pour aller faire une croisière, il ne peut aller à Paris. Cette lettre est encore précieuse en ce qu'elle fournit une indication intéressante sur le moment auquel Emile a cessé d'écrii e, je ne dirai pas à sa belle-mère, mais à ses sœurs.

...J'ai remarqué, en dînant rue Bassano, que les yeux d'Anlrée se remplissent de larmes et qu'elle cherche à détourner la conversation dès que Ton parle de toi. Cela me fait réellement beaucoup de peine.

II y a plus d'un mois que tu n'as donné de tes nouvelles à tes sœurs qui, cependant, t'pnt écrit les dernières.

Que s'éfait-il donc passé et quels actes imputables à ces innocentes, ses deux sœurs, auraient donc ainsi transformé la manière d'être d'Emile et lui auraient inspiré d'autres sentiments ou d'autres volontés?....

Le second fait déchire le voile.., Emile nc'c';' ^. est r^iVy'i asservi à la volonté d'AUce. D

n'ose plus vouloir, il n'a plus une volonté propre, et toutefois, dans une certaine mesure, il réussit encore à dédoubler sa vie; sous l'œil d'Alice il ne dit et ne fait que ce qu'elle commande et ce qu'elle permet; s'il réussit à échapper à son contrôle, à sa surveillance, c'est pour défendre, comme il le peut, ce qui lui reste de santé.

Le docteur Guitter, entendu dans l'enquête, a déposé en ces termes et ici tous les mots, tous les détails portent, ils sont essentiels :

J'ai été appelé, si j'ai bonne mémoire, vers le milieu d'avril i896, à la villa Martha, à Cannes, sur la demande de M""® de Berck...

C'est elle, par conséquent, qui choisit le docleur.

... Je fus introduit auprès du malade et au cours de mon examen, il m'apprit que pendant le dernier hiver il avait reçu des soins d'un autre médecin, le docteur Roustan...

Et écoulez bien ceci :

... Qu'il n'était pas satisfait de ses soins et qu'il désirait changer de médecin, ajoutant que je* lui étais recommandé par le fils du docteur Thaon, de Nice.

M. Récipon me promit de prévenir le docteur Roustan, et sur cette promesse, je revins le voir quelques jours après. 11 me dit qu'il lui avait écrit qu'il parlait en voyage, et que, par conséquent, il n'avait plus besoin de ses soins; je n'ai consenti à visiter le

malade que sur ses instances réitérées et sur l'observation qu'il m'avait faite, qu'il n'était pas satisfait du docteur Roustan. A ce moment, le malade allait mieux relativement aux accidents dont il avait été atteint l'hiver précédent, mais sa santé réclamait des soins prolongés...

Sur Tépoque dont parle le docteur Guitter, il ne peut pas y avoir un doute ni une contestation, nous sommes au milieu du mois d'avril, avant l'accident du 28 avril, qui va mettre Emile Récipon au bord du tombeau. Emile Ré-, cipon avait un médecin, le docteur Roustan. Le docteur Guitter n'est pas sans le' savoir et il a soulevé cette objection dictée par le devoir professionnel : « Puisque vous avez un autre médecin, qu'ai-je à faire ici?... » C'est M™*" de Berck qui l'a fait venir, mais c'est Emile Récipon qui lui dit : « Je ne suis pas content du docteur Roustan; je lui ai écrit, pour me débarrasser de ses soins, que j'allais faire un voyage ; par conséquent, vous avez toute votre liberté. » Voilà ce qui se dégage avec certitude de la déposition du docteur Guitter.

Si du langage qu'Emile tient, sous les yeux de la fille Bazin, au docteur Guitter je passe à ce qu'Emile fait dès qu'il lui échappe et si je le montre, ^avant, pendant et après cette date, se cachant de sa maîtresse pour aller chez lui, villa des Arcades, prendre les soins de ce docteur Roustan dont Alice Bazin l'oblige à dire, sous ses yeux, qu'il n'est pas content, se sera-t-il jamais vu un procès oii l'on ait apporté une

preuve plus forte de rascendant et de la violence toujours obéis, qui, peu à peu, ont supprimé Findépendance, la volonté du testateur? Eh bien, Messieurs, voici ma preuve, elle est effrayante de clarté et de simplicité; voici, en effet, la déposition du docteur Roustan, que vous rapprocherez de la déposition du docteur Guitter :

Je me nomme Auguste Roustan, âgé de cinquantesix ans, docteur en médecine, demeurant à Cannes, non parent, allié, serviteur, ni domestique des parties.

Il a ensuite prêté serment de dire la vérité et a. déposé de vive voix, sans lire de projet écrit et sépa^ rément des autres témoins, ainsi qu'il suit :

J'ai été appelé à donner mes soins à M. Récipon, le 24 janvier 1896. Il avait été amené à Cannes par un interne des hôpitaux de Paris, M. Viart, lequel me conduisait le malade avec les instructions médicales de M. le docteur Clado, de Paris.

J'ai soigné M. Récipon à partir de ce jour et je le voyais régulièrement tous les matins pour lui faire le traitement qui lui avait été prescrit à Paris. Ces soins ont été donnés par moi jusqu'au 27 du mois d'avril. Le 28 avril, M. Récipon, qui devait faire un voyage en bateau, ne vint pas à la villa des Arcades où mes soins ont toujours été donnés...

Ainsi, au mois d'avril, et sous les yeux d'Alice Bazin, le malheureux Emile dit au docteur Guitter qu'il n'est pas content des soins du docteur Roustan et que, pour le congédier, il a employé un subterfuge, et chaque jour, enlendez-le bien, chaque matin, fuyant la villa

Martha où il a passé la nuit, il se rend chez lui, villa des Arcades; là, chaque matin, — c'est le docteur Roustan qui le dit dans des termes d'une netteté contre laquelle rien ne peut prévaloir, — il va recevoir les soins de cet homme auquel il est censé, aux yeux de sa maîtresse, avoir donné jcongé. Le 28, il ne vient pas, le 29, il ne vient pas, et les visites du docteur Rousian sont tellement quotidiennes, qu'il peut, sans une hésitation, fixer les deux seuls jours où son malade ait manqué la visite qu'il avait l'habitude constante de lui faire.

Je crois. Messieurs, que commenter de pareils faits serait les affaiblir. C'est bien la démonstration d'un empire absolu, d'une volonté anéantie, de la domination totale exercée sur un faible, sur un enfant qui n'a plus que la force de se cacher, n'osant, si on le voit, désobéir.

Comment se peut-il qu'une fille, si habile qu'elle soit, quels que soient ses ressources et ses artifices, puisse en quelques semaines acquérir un tel empire? JN'est-elle point de celles qu'on paye et qu'on peut casser aux gages? Comment Emile endure-t-il cette servitude?.

C'est ici qu'il faut vous èouvenir de ce qu'était le malheureux Emile Récipon... Je me garde, dans ce procès, de faire intervenir un souvenir personnel quelconque... Je dis qu'il faut tenir compte, non pas seulement de l'âge des gens, mais de leur caractère, mais de leur force, mais de leur maturité ; je dis qu'on peut être à vingt et un ans un homme ayant ac-

compli de grandes choses, ou un être faible, et une victime toute prête...

Ce qu'était Emile Récipon à vingt et un ans? Un mal terrible le prépare pour Alice Bazin : la phtisie travaille pour elle ; sourdement, cachant d'abord sa marche^ elle le mine lentement... jusqu'à ce qu'elle éclate et une première fois le jette mourant sur son lit...

Vous trouverez à mon dossier une photographie d'Emile ; elle est certainement de 1895, car il est comme ses sœurs en grand deuil. A ce moment, Andrée avait onze ans; Emile est à côté d'elle et c'est à peine s'il annonce deux ou trois années de plus que 3a petite sœur; c'est un enfant débile, sans les trésors de la jeunesse, sans les promesses de la maturité.

Ainsi l'empire absolu et conquis de haute lutte par Alice Bazin s'explique : une mortelle alliée lui rendait la tâche facile.

Voilà ce que j'avais à dire de la première période, période déjà si instructive mais dont, cependant, les révélations vont pâlir devant les révélations qui nous attendent.

Le 28 avril, s'est produit l'événement décisif : le surmenage auquel Emile Récipon est soumis produit ses effets: il est atteint de là fièvre typhoïde, épreuve grave pour tous, qui va devenir plus grave pour lui et même mortelle, car elle ne va pas tarder à se compliquer, dès avant le 4 mai, de crises d'hémoptysie; contre ce pauvre enfant chétif et débile la fièvre typhoïde et la phtisie vont se liguer.

Donc, le 28 avril, Emile Récipon est tombé très gravement malade; c'est ici, dès le premier moment, que la volonté d'arracher un testament éclale. Voulez-vous supposer que ce malheureux ait eu une maîtresse ordinaire, heureuse d'une pareille conquête, ayant mis la main sur un jeune homme très riche et très faible; elle en a obtenu ce que souhaitent ses pareilles : une vie large, de Targent, des bijoux... mais voilà qu'il tombe malade... Quelles alarmes! Quelle responsabilité! Il a déjà failli mourir au mois de janvier, le voici repris du mô/ne mal compliqué de la lièvre typhoïde, que faire?... Ah! Messieurs, la dernière des filles galantes s'effacera... elle disparaîtra, elle préviendra... et prévenir n'est pas difficile, car à côté, à quelques pas, se trouve ce docteur Roustan, médecin de la famille, qui a soigné Emile, auquel il a été confié! Un mot, elle s'éloigne, elle le laisse et sa famille pourra venir le soigner!

Mais Alice Bazin veut la fortune du malheureux, la maladie le lui livre, elle accepte ce présent !

Emile ne doit plus revoir un seul des siens.

Il faut que pas un parent, pas un ami, ne soit prévenu dû péril qu'il court; les amis, les médecins, les domestiques seront éloignés ou chassés; il faut qu'aucun écho de sa vie passée ne vienne jusqu'à lui réveiller une rébellion passagère; sa correspondance sera supprimée ou, ce qui est plus perfide encore, passant tout entière par les mains d'Alice Bazin, celle-ci ne

laissera filtrer que les lettres qui pourront servir ses projets!

Enfin, comme une pareille œuvre de suggestion, de captâtion, ne peut se soutenir indéfiniment, il faut que la lutte soit courte et que le dénouement soit prochain !

Voilà le plan, et le Tribunal dira tout à l'heure si je Tai retracé d'une manière inexacte.

Ici, Messieurs, vont se rassembler toutes les pratiques qu'on rencontrerait à peine éparses dans vingt procès semblables : et, pour que le tableau soit complet, il n'est pas jusqu'à l'intervention d'un tiers, croyant travailler pour lui et travaillant d'une manière décive pour Alice, qui ne viendra compléter l'assortiment des moyens de captation, de suggestion et de dol, et poser ainsi la question, déjà résolue, de savoir si les manœuvres d'un tiers peuvent constituer le dol et faire annuler un testament.

Voici, Messieurs, dans quelles conditions la période du 22 avril au décès s'est ouverte :

Emile a voulu entreprendre un voyage en mer. Il avait fait quelques promenades avec sa famille sur un petit yacht qui s'appelait la Fauvette, et il avait eu comme capitaine de ce petit bateau Guillaume Orizio, qui tient une très grande place dans ce procès. Un peu plus tard, il avait voulu avoir un yacht et il avait acheté un vapeur dont le commandement avait été confié à Guillaume Orizio.

Après quelques heures de mer, Emile se trouve malade. Ceci se passe, je le répète, le 28 avril, et voici ce que rapporte Orizio dans sa déposition :

Le 2 OU 3 février je fus appelé à conduire le yacht la Musette, loué par M. Emile Récipon. Il fit avec sa belle-mère et ses frère et sœurs deux ou trois promenades sur ce yacht. Après cela je n'ai plus revu ni M"»« Récipon ni ses enfants. M. Emile resta seul et, cinq ou six jours après, celte dame (sic) Alice Bazin, qui se faisait appeler comtesse, vint se promener en yacht avec lui, deux ou trois fois. Quinze jours après, M. Récipon me chargea de faire Tacquisition pour lui d'un bateau à vapeur et c'est ainsi que j'achetai, au prix de 25.000 francs, le yacht à vapeur la Gabrielle appartenant à M. Marc, de ïllluitration. Avec ce yacht, nous devions aller avec M. Récipon faire une croisière sur les côtes de Corse, d'Espagne, franchir Gibraltar et toucher à Saint-Jean-de-Luz. Malheureusement, à Saint-Tropez où nous étions allés pour faire installer un rouf, il tomba malade, et nous dûmes rentrer à Cannes; ceci se passait le 28 ^vril 1896.

Le soir, M. Récipon me dit d'aller lui préparer la bouillabaisse à la villa Marlha. Quand j*eus préparé cette bouillabaisse et comme je me retirais, M. Emile Récipon me dit : « Guillaume, je souiffre de la tête, si j'ai besoin de vous, je vous enverrai chercher. « Je lui répondis que j'étais à son entière disposition; vers les 10 ou 11 heures du soir, le cocher de la comtesse et le fils de M°® Magnier, sa gouvernante, vinrent me chercher et je me rendis avec eux à la villa Martha. Arrivés auprès de M. Récipon qui était couché, celui-ci me dit ': « Guillaume, reslez-là, ne me quittez pas, vous me soignerez. » « Monsieur, lui dis-je, ne soyez pas inquiet, vous n'avez rien de grave, c'est le soleil qui vous a probablement incommodé. » Je passais la nuit près de M. Récipon, dans une chambre voisine de la sienne, servant de ^alle de bain, et le lendemain matin, vers les neuf

heures, arriva, mandé par la comtesse, le docteur GuiUer...

Il ne peut donc pas y avoir de doute sur la date à laquelle se sont effectuées cette tentative de voyage, et la rentrée à Cannes, villa Martha, d'Emile Récipon déjà atteint des premiers symptômes de la fièvre typhoïde qui, dès le lendemain, sera constatée par le médecin.

Or, Messieurs, dès le 29 avril, avec une rare promptitude de décision, Alice Bazin preud les premières mesures. Vous savez qu'on avait raconté au docteur Guilter, dans le courant ou vers le milieu du mois d'avril, qu'Emile, n'étant pas content du docteur Roustan, lui avait écrit qu'il parlait en voyage. Le fait n'était pas exact ; Emile Récipon s'était bien gardé de donner congé à ce docteur qu'il allait visiter tous les matins. Mais le voici malade, immobilisé, et le premier soin d'Alice Bazin c'est de réaliser ce qui n'avait été encore qu'une menace, et de donner congé au docteur Roustan.

En effet, le docteur Roustan, dans la déposition dont je lisais une partie tout à l'heure, nous fait connaître que, le 28 avril, il est allé à la villa des Arcades et qu'il n'a pas vu Emile Récipon, que, le 29, il est retourné à la villa des Arcades et n'a pas trouvé Emile Récipon; mais, dans l'après-midi du 29 — entendez bien i — il a reçu un billet lui disant que M. Récipon, partant en voyage, ne pourrait plus se rendre à sa villa et n'aurait plus besoin de ses soins. De sorte que c'est au moment où Emile Récipon, atteint

d'une grave maladie, va être cloué sur son lit, qu'Alice Bazin lui fait une seconde fois, et celte fois réellement, donner congé au docteur Roustan.

Je ne m'imagine pas qu'on puisse attribuer à la volonté d'Emile Récipon ce congé du 29 avril pas plus que le congé du 15. Le 15, sous les yeux d'Alice de Berck, il avait dit au docteur Guitter: « J ai donné congé au docteur Roustan. » 11 n'en avait rien fait, il avait continué d'aller le voir. Mais, le 29, il est alité, Alizé Bazin veut qu'il écrive, il écrit, car, depuis longtemps, vous l'avez» vu, il a perdu l'habitude de résister.

Le docteur Roustan nous apprend, en ces termes, le congé qui lui a été donné :

... Le 29, je revins à la villa des Arcades et M. Récipon n'y vint pas. Dans la journée, je reçus de lui un mot écrit sur une carte de visite, par lequel il me prévenait qu'il allait faire un voyage en yacht, voyage projeté que je connaissais et que j'avais autorisé. Il ajoutait qu'il me reverrait à son retour...

Ce qu'il faut remarquer c'est Fhabileté du prétexte; il avait, en effet, été question d'un voyage d'Emile Récipon; on lui fait écrire qu'il va partir, par conséquent, le docteur Roustan ne sera pas surpris de ne recevoir aucune nouvelle; son malade... je me trompe... son convalescent voyage, il n'a pas de nouvelles de lui, donc il se porte bien.

C'était d'ailleurs chez Alice Bazin une volonté arrêtée d'exclure le docteur Roustan constitué médecin de l'enfant malade par sa famille,

par sa mère. En effet, lorsque le docteur Quitter est revenu après le 29 avril, au moment o;ù la fièvre typhoïde battait son plein, il a été effrayé ; il a voulu une consultation, et qui a-t-il proposé d'appeler? Tout naturellement le docteur Roustan. Or, voici ce qu'il nous apprend lui-même :

... A la fin d'avril, quelques jours avant mon départ projeté de Cannes, il me fit appeler. Dès le second jour, j'ai diagnostiqué les débuts d'une fièvre typhoïde qui, en effet, se déclara. Je demandai une consultation avec un confrère et je proposai le docteur Roustan. Je me heurtai à une opposition de la part de M"* de Berck et de M. Récipon, qui demandèrent le docteur Daremberg. Celui-ci vint deux fois...

Par conséquent, c'est devant M™*" de Berck qu'il a proposé le docteur Roustan, et sous le regard de celle-ci, Emile, qui n'a point osé refuser de le congédier, n'ose pas davantage demander qu'on le rappelle.

Donc, le docteur Roustan est congédié au moment oîi la maladie éclate, où son intervention serait le plus nécessaire, et il est remplacé par le docteur Guitler.

Il ne suffit pas, Messieurs, d'avoir congédié le docteur Roustan, il faut encore que le nouveau médecin se taise... Cela, en vérité, paraît bien impossible, bien invraisemblable- Quel médecin, trouvant un jeune homme gravement malade au domicile de sa maîtresse, atteint d'une fièvre typhoïde, et bientôt de crachements

de sang, omettra de prévenir quelque parent, la mère, s'il y en a une, la belle-mère, un oncle, une tante!... Il n'y a, pour le docteur Guitter, que rembarras du choix, vous allez le voir dans une minute.

Le docteur Guitter a éprouvé, en effet, un scrupule... et il Ta apaisé en demandant à M"'' de Berck s'il fallait prévenir la famille :

... Comme cette maladie pouvait avoir pour le malade des conséquences sérieuses, je crus de moD devoir de demander à M"® de Berck si elle ne pensait pas qu'il serait utile de prévenir la famille de M. Récipon. Elle me répondit qu'elle ne le croyait pas, et que ce dernier, étant en mauvais termes avec sa belle-mère, n'accepterait pas cette proposition...

Par conséquent, Alice Bazin a été mise en face de son devoir : « Le mal est grave, ne pensez-vous pas qu'il faille prévenir la famille? » Elle répond : « C'est inutile, Emile est en mauvais termes avec sa belle-mère! » Alors, le docteur Guitter s'adresse à Emile :

... Je m'adressai à M. Récipon lui-même, en l'absence de M"** de Berck, et lui demandai son assentiment. Il me répliqua très nettement qu'il était en termes assez délicats avec sa belle-mère et me pria de n'en rien faire, ajoutant qu'il était libre et qu'il n'avait de compte à rendre à personne de sa conduite...

Voilà le langage que tient Emile Récipon, alité, couché. M""® Bazin, dit le docteur Guitter, n'était pas là... Permettez-moi, Messieurs, de

VOUS renvoyer^ sans y être encore arrivé, aux dépositions des domestiques d'Emile H^cipon, à la déposition de Guillaume Orizio, et vous Tentendrez vous dire que chaque fois qu'Emile parlait ou qu'il tentait de parleri ses yeux restaient rivés sur la porte de communication qui donnait sur la chambre où M""^ Bazin se tenait, qu'il priait Guillaume de se pencher jusqu'à son oreille, qu'il lui disait : « On nous épie, il ne faut pas qu'on nous entende ! » Vous vous demanderez alors, Messieurs, si la répopse d'Emile au docteur Guitter a été faite librement, spontanément, s'il est plus libre qu'au moment où il donne congé au docteur Roustan en qui il avait gardé une pleine et entière confiance!...

Le docteur Guitter n'insista pas autrement ; Emile est en danger de mort, mais il est aussi en termes délicats avec sa belle-mère. Il est vrai qu'il est chez une maîtresse; n'importe, à quoi bon prévenir sa belle-mère !

Mais en vérité, n'est-il donc qu'elle au monde que l'on doive aviser? Si Emile est en termes délicats avec sa belle-mère, est-il brouillé avec le reste de sa famille? Avec ses tantes, avec ses cousmes, avec ses cousins? Mais h quelques heures de Cannes, à Digne, il y a le beau-frère de sa mère, il y a M. Paitel! Une dépêche, et dans quelques heures il sera là ! Et si Ton veut épargoer à Emile la vue de sa mère avec laquelle il serait mal, ce qui est une abominable calomnie, vous le savez maintenant, il y atout au moins là quelqu'un qu'on peut appeler ! Tout est possible, sauf de laisser Emile mourir chez

sa maîtresse, àlinsu de tous lés siens ! A Lyon, à quelques heures encore, se trouve toute une partie de celte famille qui entoure Emile de Taffection la plus tendre, qui l'appelle son fils, son enfant. Non, il faut qu'on ne prévienne personne, l'investissement commence, il ne sera pas rompu !

Si le docteur Guitter a manqué de présence d'esprit, sa mémoire laisse aussi quelque peu à désirer. Il n'a soigné Emile que quelques jours, du 29 avril au 6 mai, car nous allons voir que le docteur Bourcart Ta remplacé dès le 6 mai, et comme sa première visite a été marquée par un incident des plus graves, il n'y a pas de sa part d'erreur possible, sur la date. Le docteur Guitter est parti pour Paris — il est de Paris—. M. Récipon y était bien connu : député, président de la Société nationale des agriculteurs de France, il n'est pas jusqu'à l'histoire de cet héritage merveilleux advenu l'Angleterre qui n'en eût fait l'une des personnalités parisiennes les plus en vue ; tout le monde connaît son hôtel rue Bassano ; cependant, le docteur Guitter revient à Paris et ne dit pas un mot à ia &MÙ3k ou à un ami!..,

11 a cherché h expliquer ce silence en disant :

... Pendant deux semaines j'ai suivi lamaladie.Au bout de ce temps le poumon ne se prenant pas et la fièvre diminuant, j'ai cru pouvoir quitter Cannes...

Eh bien, le docteur Guitter a quitté Cannes le 6 mai au plus tard ; par conséquent, les soins

qu'il a donnés après Taccident du 28 ont duré quelques jours et non pas deux semaines.. Et savez-vous dans quel état il laissait le malade ?... Voici un fait qui aura tout à l'heure une grande importance.

Ne croyez pas que M® Jammes fût le notaire de M. Emile Récipon. Tout a été changé : médecins, notaire, domestiques. Le notaire de M. Emile Récipon, après avoir été celui de sa mère, était M* Terris, notaire à (iannes. Or, M' Terris raconte dans sa déposition que, le 4 mai, il est venu établir une procuration demandée à M. Emile Récipon par l'honorable M" Lardy, et il déclare — je cite de mémoire — qu il a gardé de cette visite un souvenir précis, car il a vu près du lit d'Emile une cuvette pleine de sang. Par conséquent, dès le 4 mai, la phtisie se combine avec la fièvre typhoïde, et en vérité Alice Bazin les fouaillait l'une et Tautre d'une main si vigoureuse qu'elles ne devaient pas tarder à se rejoindre !...

C'est dans ces conditions que le silence le plus complet est gardé sur l'état dans lequel se trouve M. Emile Récipon.

Je n'ai point à juger personne, sauf Alice Bazin; il me suffit de constater que, pour un motif ou pour un autre, voilà un jeune homme malade, bientôt mourant chez sa maîtresse, et que ni sa belle-mère, ni ses oncles ou tantes, ni ses cousines, ni aucun parent ni ami n'ont été prévenus.

Le docteur Guitter, parti le 6 mai, est remplacé par le docteur Bourcart. Alice verra bien

vite qu'elle n'a pas à compter sur sa complaisance. Aussi n'est-il resté que quelques jours le médecin de M. Emile Récipon. Voici exactement ce qui s'est passé :

C'est le 6 mai qu'il commence ses fonctions.

Dans la nuit du 6 au 7, se produit une scène très violente au cours de laquelle Alice Bazin essaie d'obtenir un testament, en allant jusqu'à jouer la comédie du désespoir et du suicide... Cette scène viendra à sa place... Le docteur Bourcart arrive sur ces entrefaites, il trouve son malade dans un état quasi désespéré. Il s alarme, il s'inquiète, il interroge. Le malade était alors soigné par Guillaume Orizio — nous verrons comment ses soins d'infirmier et d'honnête homme ont été appréciés — et par un de ses domestiques, Hourdel :

... Alors je retournai auprès des infirmiers pour leur demander s'ils se sentaient de force à exécuter ponctuellement mes ordres, en leur expliquant qu à raison de Tétat particulièrement grave du malade et de la responsabilité incombant au médecin, celui-ci avait le droit et le devoir d'imposer son autorité. Tous -deux me promirent de se conformer à mes instructions, et d'en assurer par tous les moyens la pleine exécution. Ces ordres étaient les suivants: personne en dehors des deux infirmiers ne devrait pénéti'er dans la chambre du malade, ni dans la pièce contiguë servant de salle de bains; Guillaume et le cocher devaient se relever de façon à ne jamais laisser le malade seul. A 5 heures et demie ou 6 heures du matin, j'ai quitté la villa Martha pour aller voir un de mes malades à la villa Edelvers, où j'ai séjourné

jusqu'à 9 heures du matin environ, après quoi je suis revenu directement à la villa Martha.

En arrivant dans la chambre du malade, je n'y trouvai plus ni Guillaume ni le cocher, mais deux autres infirmiers à qui je demandai ce qu'étaient devenus les premiers; ils n'en savaient rien, et se bornèrent à me dire qu'ils avaient été placés là par le D"" Daremberg, qui leur avait donné ses ordres et ses instructions.

L'état du malade était sensiblement le même, la température cependant était plus basse. Je causai avec M. Récipon, qui me dit : c Docteur, ne soyez pas longtemps sans revenir. » En le quittant, je me suis rendu chez moi, où j'ai trouvé un billet conçu à peu près en ces termes (et que je vous ferai parvenir si je le retrouve) : « M. Récipon remercie le D*" Bourcart des bons soins qu'il a bien voulu lui donner, etc.. »

Sur l'interpellation de M^ Ratier, le témoin répond :

Ce congé est dû à l'entretien que j'ai eu avec les infirmiers, dans les circonstances que je vous ai déjà fait connaître, et qui aura été probablement entendu par les domestiques de la maison, et principalement par la dame de compagnie de M"''' de Berck, qui se trouvait dans te couloir au moment de ma sortie. Du reste, le congédiement des deux infirmiers confirme, je crois, la justesse de mon explication.

Donc, voilà un médecin qui veut sauver son malade, et sachant qu'après Tirruption de M"* de Berck dans sa chambre, il a été au plus mal, il s'adresse à Guillaume Orizio, au cocher et il leur dit : « Etes- vous de force à exécuter

une consigne.^ à la faire respecter et à empêcher qu'on ne tue M. Récipon?... » car c'est là le fond de sa pensée. Ils répondent que oui... Or, quand le docteur Bourcart revient, quelques heures après, ses instructions n'ont pas été suivies ; les deux infirmiers auxquels il avait donné ses ordres ont été congédiés; il trouve un personnel nouveau qui obéit à des inspirations différentes.

Eh bien, Messieurs, ce qui domine toutes les habiletés, dénonce la vérité, c'est le rapprochement qu'établit, entre deux faits, en apparence contradictoires, la déposition du docteur Bourcart. Emile Récipon, se penchant vers son mé decin, sentant que celui-là le défend et peut le sauver, lui a dit : « Docteur, ne soyez pas longtemps sans revenir » ; et le docteur n'est pas plus tôt rentré chez lui qu'il trouve un congé ainsi libellé : « M. Emile Récipon remercie M. le docteur Bourcart..., etc. »; c'est, ainsiquilla dit, un congé en règle ! — Emile a dit au docteur Bourcart : « Surtout qu'Orizio ne me quitte pas », et une demi-heure après Orizio est jeté à la porte !

Eh bien, Messieurs, est-ce que jamais asservissement a été poussé plus loin et prêtera-t-on désormais à Emile Récipon une* seule volonté qui puisse être la sienne? H a écrit au docteur Bourcart qu'il ne voulait plus de lui et quelques minutes auparavant il le conjurait, il le suppliait de revenir sans retard.

De même il a déclaré au docteur Guitter qu iU écrit au docteur Roustan qu'il a'a plus besoin de

ses soins, et chaque matin il allait le consulter à la villa des Arcades... Quelles preuves plus fortes me demanderez- vous?... Emile Récipon n'est plus libre, la maladie l'étreint, Alice Bazin le domine, désormais il ne sait plus qu'obéir.

Cependant, Messieurs, de tels faits qui, dans un procès ordinaire, seraient suffisants, ne sont • ici que secondaires.

Le docteur Bourcart a été mis à la porte. Il est remplacé par le docteur Vaudretner, un médecin de trente-deux ans, indiqué par le docteur Daremberg : « Vois Daremberg », écrivait M""* de Berck dans sa correspondance de février 1896. Eh bien, le docteur Vaudremer a eu moins de souci encore que le docteur Guiiter de prévenir la famille. Je ne peux pas, Messieurs, entreprendre de donner de sa conduite une explication, n'ayant pas le droit de former même une conjecture. Mais le droit du plaideur, c'est de prendre le fait dans sa matérialité et d'en tirer les conséquences.

Qu'a fait le docteur Vaudremer? Alice Bazin

obtenu de lui le silence. La fièvre typhoïde, dès le 4 mai, vous le savez, se complique d'accidents nouveaux ; en tout cas, au moment où le docteur Vaudremer intervient, de son aveu même, les accidents dus à l'hémoplysie se suivei^t presque sans relâche, se multiplient, le malade va être au plus mal. Comment a-t-il expliqué son silence?

... Je ne jugeai pas à ce moment, a-t-il dit à l'enquête, qu'il fût nécessaire de mettre la famille au

courant de la maladie et de ses phases, ignorant en présence de qui je me trouvais et parce que Tétat n'était pas encore tellement grave. Le malade eut d'abord un mieux sensible, puis son état s'aggravade nouveau et M"® Bazin me proposa d'appeler en consultation le docteur Baretti, de Nice. Je me rendis à Nice, je vis le docteur Baretti; celui-ci vint le lendemain (vendredi matin) et nous eûmes une consultation ensemble.

En quittant la villa, je crus de mon devoir de lui dire ce que j'avais appris intercurremment, c'est-àdire que la famille n'était pas prévenue, ignorait l'état du malade et que nous ne pouvions assumer la responsabilité morale de la laisser dans l'ignorance de ce qui se passait. Le docteur Baretti se rangea très vivement et immédiatement à naon avis. Nous rédigeâmes alors tous deux une dépèche que nous adressâmes à M"* Récipon, , dépêche signée de nos deux noms et dans laquelle nous mettions M'"' Récipon au courant de l'état de santé. Une seconde dépèche, signée de moi seul, fut envoyée, dans laquelle j'insistais pour qu'il fiH correspondu exclusivement avec moi, pour éviter que des discussions regrettables, qui se produisirent par la suite, ne se produisissent à ce moment, dans le cas où M"'* Récipon aurait télégraphié directement à la villa du jeune homme.

Le docteur Baretti partit; je retournai à la villa; des accidents nouveaux s'étaient reproduits immédiatement après notre départ; c'était le vendredi, environ à midi. C'est alors que M™* Bazin, au moment où après ma visite je quittai la villa, vint me dire : « Docteur, M. Récipon demande le notaire; en descendant en ville, je vous serais reconnaissante de le prévenir. » Je fis remarquer à M°° Bazin que c'était elle et non M. Récipon qui demandait le notaire.

En descendant en ville, je pensai que la famille devait venir le lendemain sur ma demande et prévoyant quelle serait Tissue de l'acte projeté, ce n'était pas sortir de mon rôle professionnel que d'essayer d'empêcher la réalisation de ce fait. Je me rendis chez le notaire et lui di^ en substance : « Monsieur, on viendra vous chercher pour faire le testament de M. Récipon, domicilié à la villa Martha; la famille a été prévenue par moi ce matin, elle doit arriver demain; je prévois que vous assisterez h une chose que personnellement je regrette, je viens vous demander de remettre l'acte à demain. » Le notaire me répondit : « Mon cher docteur, je pars demain en Italie, avec ma femme; Je préfère beaucoup que ce testament soit fait aujourd'hui, je ne vois pas pourquoi, une bonne affaire se présentant, je ne la prendrais pas, et d'ailleurs si on vient me chercher, je ne puis refuser mon ministère. »

C'est alors que je posai au notaire des questions me concernant au point de vue médical et je lui demandai ceci : « Monsieur, le malade est dans un élat très grave, les émotions vives ou les efforts physiques mêmes légers peuvent lui coûter la vie ; puis-je l'assister dans cet acte projeté en me tenant dans la chambre d'à côté? »

Le notaire me répondit que « ce fait était impossible, parce que si on avait besoin de mes soins pendant la confection de l'acte, celui-ci serait interrompu par l'entrée d'un tiers et nul de ce fait ». Je pensai que cela obligerait de recommencer le testament; d'o{i nouvelle fatigue pour le malade; ce moyen était impossible. J'en proposai un second, qui était de me tenir dans la chambre du testateur, comme médecin, mais non comme témoin participant; il me fut répondu par le notaire que « seuls les témoins participants pouvaient assister à l'acte ».

Dans ces conditioDS, pour accomplir ce que je considérais être mon devoir médical d'après les déclarations ci-dessus énoncées, j'assistai au testameat comme témoin.

Dans la nuit qui Suivit je repris ma veille auprès du malade; j'étais étendu dans la chambre voisine, lorsque vers minuit et demi environ, je fus réveillé brusquement par M™* Bazin qui était entrée dans la chambre tenant à la main une dépèche et qui, en proie à la plus vive colère, me dit : <' Monsieur, vous avec commis une action indigne; vous ne vous êtes pas conduit en galant homme. Vous avez commis là une action malhonnête en prévenant la famille et voici la dépèche que je reçois : « Docteur Vaudremer a prévenu famille de l'état de santé d'Emile. Qu'y a-t-il de vrai? Signé : Sauvr^zis. »

Ceci est le sens général du télégramme, sinon son texte exact.

Je répondis à cela : « Il est possible, Madame, que vous trouviez mon action malhonnête; j'estime, moi, l'inverse; en tout cas, la dépêche a été signée : « La collectivité Baretti- Vaudremer »; c'est donc à nous deux que vous aurez à adresser vos reproches. »

M"* Bazin é lai ta ce moment plus exaspérée encore; c'est alors qu'elle me dit que je n'avais plus rien à faire à la villa. Je la priai de faire atteler pour me retirer; elle s'y refusa absolument et je dus rentrer chez moi à pied. Mon rôle était fini au point de vue médical, bien qu'il m'en coûtât d'abandonner un malade dans un état aussi grave.

Le lendemain arriva M™® Récipon; j'allai la recevoir à la gare, mais ne pus pas lui rendre, par suite de mon départ de la villa, les services que j'aurais pu lui rendre en la faisant entrer ou en cherchant à la faire entrer auprès du malade.

AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉCIPON 341 Sur mtèrpëllation de Jf® Ratier :

•Je déclare que le malade, pendant le cours de messoins, était entré en convalescence de sa fièvre typhoïde, lorsqu'il fut repris dans la suite d'accidents aigus différents; il était très faible évidemment, lucide, mais dans un état de faiblesse générale tel qu'il pouvait parfaitement ne pas avoir son libre arbitre, ni être maître absolu de l'expression de sa volonté.

Cette opinion est basée sur Télat de faiblesse extrême du testateur qui était presque moribond au moment de Faete, puisque c'est d'ailleurs sur cet état grave seul que j'ai jugé ma présence nécessaire.

Sur même interpèllaiionj^

Ma conviction formelle est que le malade était lucide, mais n'avait pas son libre arbitre au moment de la confection du testament. J'ajoute ce détail que le malade était tellement faible et tellement en danger que lorsque le notaire voulut le faire signer, je m'y opposai formeiteineflt dans la crainte qu'il n'eût une syncope mortelle. Il a dit ses volontés et le notaire les a éerilas.

Sttr même interpellation :

Quand j'étais dans la chambre du malade, pendant la durée des soins que je lui ai donnés, M""^ de Berck venait le voir de temps en temps, mais ne restait pas longtemps auprès de lui.

Sur même interpellation :

Quand je n'étais pas là, je ne sais pas ce qui se passait.

Sur même interpellation :

Plusieurs fois Guillaume m'a raconté que M"'^ de Berck s'était emparée un jour d'un revolver, à la

suite d'une scène avec Emile Récipon, à propos du testament, que ce dernier refusait de faire; qu'elle menaçait de se tuer; qu'Emile l'aurait alors appelé pour la désarmer; qu'il lui avait retiré son revolver des mains. Après quoi M"* de Berck avait eu une crise de nerfs dans le jardin.

A mon avis, Guillaume est un très honnête homme dans lequel j'ai une confiance absolue. Pendant mon séjour à la villa Martha, je n'ai vu personne pénétrer dans la maison pour voir M. Emile Récipon à Texception du docteur Daremberg qui était un ami de M. Récipon père.

Sur intofellation de M^ Benoist :

Je déclare que quelquefois M. Récipon nous a dit qu'il avait des ennuis à propos de la vente de sa maison. C'est M"* de Berck qui nous a dit, à Daremberg et à moi, qu'il avait des ennuis avec sa famille...

Ainsi, lui aussi, parce que ce malade, ce mourant, aurait des difficultés avec sa famille, ne la préviendra pas! et quelle preuve en a-t-il?...

Je me trompe. Messieurs; il est arrivé un moment cil la faiblesse de ce médecin de trenleileux ans s'est enfin révoltée, où/û a senti qu'il n'avait pas fait son devoir, qu'il fallait le remplir en toute hâte, et je ne sais rien, Messieurs, qui parle plus haut dans ce procès que le détail des laits auxquels j'arrive.

Le docteur Vaudrenier, le 22 mai, sachant qu'on va essayer d'arracher un testament à Emile, rassemble toute son énergie et tout son

courage et il envoie à M™^ Récipon la dépêche que j'ai lue, mais qu'il faut relire :

Me permets d'insisier sur nécessité de venir immédiatement et me prévenir par lélégramme heure de votre arrivée gare de Cannes; vous y attendrai.

Par conséquent, quelques heures avant le testament, le docteur Vaudremer se décide à télégraphier. Déjà on sent percer ses craintes; il semble avoir pressenti ce qui va lui advenir. Il n'a pas osé avouer dans ce télégramme qu'Emile se meurt chez une fille, et que c'est là qu'il est soigné depuis des semaines ! 11 recommande de le prévenir, de le voir, avant tout. Il est tellement inquiet des conséquences de cet acte que le voici se couvrant de ce qu'il appellera luimême la collectivité^ et comme le docteur Ëaretti est venu examiner l'état d'Emile et qu'il l'a trouvé désespéré, il signe Baretti-Vaudremer. Est-ce vis-à-vis de la mère qu'il prend des précautions? Non, c'est vis-à-vis d'Alice Bazin, il le dira tout à l'heure; il couvre sa responsabilité par ce qu'il appelle « la collectivité Baretti :», et il envoie celte dépêche :

Beau-fils très souffrant; hémoptysie, croyons nécessaire venir immédiatement. Adresser toutes communications à docteur Vaudremer, Cannes, et le voir avant le malade.

M"" Récipon eut la malheureuse inspiration, non de prévenir la famille d'Emile, mais de préven*ir ou de faire prévenir encore un parent

Il 27

514 PLAIDOY'ERS

^éloigné, auquel je réserve un chapitre spécial, M. Sauvrezis. M. Sauvrezis, prévenu par la concierge de rhôtel de la rue de Bassano du départ de M™'' Récipon, en instruit aussitôt la fille Bazin par un télégramme dont nous connaissons, sinon les mots, du moins le sens exact par le D' Yau- -dremer lui-même :

Docteur Vaudrenaer a prévenu famille de l'état de santé d'Emile ; qu'y a-t-ii de vrai?

Signé : Sauvrezis.

Le Tribunal sent bien que par méthode je glisse sur certains détails, je suis une idée, je m'attache au renvoi des Qsiédecins le jour où ils font leur devoir. Ici laissons la parole auD' Vaudremer, puis à l'interne, M. Bize.

Voici d'abord le récit dû D' Vaudremer ;

Dans la nuit qui suivit le testament...

Cest la nuit du 22 au 23.

. , . Dans la nuit qui suivit le testament, j*al repris ma veille auprès du malade ; j'étais étendu dans la chambre voisine, lorsque vers minuit et demi environ, je fus réveillé brusquement par M"** Bazin qui était entrée dans la chambre tenant à la main une dépêche, et qui, en proie à la plus vive colère, me dit : w Monsieur, vous avez commis une action indigne; vous ne vous êtes pas conduit en galant homme. Vous avez commis là une action malhonnête en prévenant la famille et voici la dépêche que je reçois : « Docteur Vaudremer a prévenu la famille de l'état de santé d'Emile. Qu'y a-t-il de vrai? Signé : Sauvrezis. »

Ceci c'est le sens général du télégramme, sinon son. texte exact.

Je répondis à cela: « Il est possible, Madame, que vous trouviez mon action malhonnête ; j'estime moi, rinverse ; en tout cas, la dépêche a été signée : « La collectivité Baretti-Vaudremer » ; c'est donc à nous deux que vous aurez à adresser vos reproches. »

M"° Bazin était à ce moinent plus exaspérée encore ; c'est alors qu'elle me dit que je n'avais plusrien à faire à la villa. Je la priai de faire atteler pour me retirer ; elle s'y refusa absolument, et je dus rentrer chez moi à pied. Mon rôle était fini au point de vue médical, bien qu'il me coûtât d'abandonner un malade dans un état aussi, grave.

Le lendemain, arriva M™^ Récipon ; j'allai la recevoir à la gare, mais ne pus pafe lui rendre, par suite de mon départ de la villa, les services que j'aurais pu lui rendre en la faisant entrer ou en cherchant à la faire entrer auprès du malade.

Puis, Messieurs, c'est l'interne Bize qui parle :

... LeD'Vaudremer, à notre arrivée à Cannes, nous attendait à la gare ; il m'a pris dans sa voiture et m'a conduit chez le D"" Bourcart. Il m'a mis au courant de la situation, m'a dit notamment qu'il avait été mis la nuit à la porte de la villa Marlha, parce qu'il avait télégraphié à M™" Récipon qu'Emile élait malade. M™*' de Berck elle-même m'a dit qu'elle avait mis le D^ Vaudremer à la porte ; qu'elle avait pénétré dans la chambre du docteur qui couchait, je crois, dans la chambre voisine de celle du malade, et lui avait dit qu'il n'était pas un galant homme d'avoir prévenu la famille Récipon; que le docteur avait demandé à ce qu'on attelât et qu'elle avait répondu

« Je ne fatiguerai pas mes chevaux pour vous. » H pleuvait et le docteur fut obligé d'aller à pied...

Je crois, Messieurs, que rien ne peut être plus démonstratif que ces faits, que ces détails. Il faut que les propos, même dans la bouche d'une personne qui s'appelle Alice Bazin, aient un sens. En quoi l'action du docteur Vaudremer de prévenir la famille peut-elle être qualifiée de malhonnête ? Ce n'est point au point de vue général et absolu sans doute, car s'il y a quelque chose d'honnête et d'honorable, c'est en pareil cas de prévenir la famille ; mais l'irritation d'Alice Bazin s'explique parfaitement quand elle dit que ce que le docteur Vaudremer a fait n'est pas d'un galant homme, si elle avait quelque droit de penser qu'il ne ferait pas ce qu'il a fait. S'il n'en était ainsi, pourquoi ces précautions? Ces recommandations d'ailleurs n'empêchent pas le docteur Vaudremer d'être jeté à la porte, lui aussi, après tant d'autres.

Il faut qu'Emile Récipon meure, entendez-le bien, sans qu'une tierce personne lui ait rappelé ceux qu'il aimait, ceux qu'il aime encore, et sans qu'il ait une occasion de se reprendre. Emile maintenant est muet, il se tait, il semble économiser son souffle, non plus pour la lutte, il ne lutte plus depuis longtemps, mais pour vivre et peut-être pour quitter — il s'est bercé de cet espoir — la maison où il sait qu'il est condamné à mourir. L'arrivée de M"*' Récipon peut le délivrer, on lui refusera la porte. Mais voici qui achèvera de vous convaincre du

plan impitoyable qui est suivi sans défaillance.

Les médecins de Cannes ont exigé que le docteur Bize, amené par M°* Récipon de Paris, fût introduit dans la villa Martha. Or, savez-vous h quelles conditions ils ont pu Tobtenir? A la condition qu'il ne ferait pas connaître qu'il venait de Paris, qu'il connaissait le docteur Clado, à la condition de cacher son nom, de se donner comme appelé à remplacer un autre médecin. Et Emile ignorera qu'à côté de lui quelqu'un peut lui parler de sa mère, de ses sœurs, de ses jeunes années.

Voici, Messieurs, ce qu'a déclaré le docteur Bize :

... Nous décidâmes alors de faire une nouvelle tentative ; le D*" Bourcart rentra dans la villa et, sur son insistance, M"* de Berck finit par accepter. Je suis entré, mais M°« de Berck avait exigé que je ne dise pas que je venais de la part de M"® Récipon et du docteur Clado.

Je passais pour un docteur de Cannes, remplaçant le D' Bourcart, qui ne pouvait passer les nuits. J'ai demandé à coucher dans la chambre voisine de celle du malade. M™* de Berck n'a pas voulu, disant que cette chambre était occupée par des infirmiers. On aurait pu me donner une chambre voisine ; je crois me rappeler qu'il y en avait une autre à côté de celle qui était occupée par M. Récipon, en tout cas, il y en avait sur le palier.

J'ai couché à Tétage supérieur et j'ai participé aux soins donnés par les docteurs Bourcart et Quitter.

Ainsi pour laisser entrer auprès d'Emile le docteur Bize, Alice Bazin exige qu'il demeure

inconnu, qu'il ne dise pas d'où il vient, et le docteur Bîze est resté esclave de sa parole. Il ajoute, dans une autre partie de sa dépositioa, que, chaque fois qu'il est entré chez le malade, il y a trouvé M"' de Berck ou un infirmier, qu'il n'est jamais resté seul avec lui, sauf une fois, tout à fait dans les derniers jours. Le docteur Bize, que M^^'Récipon pressait de dépêches pour savoir si l'interdit ne serait pas enfin levé, raconte qu'il s'est penché sur Emile Réciponet qu'il lui a demandé s'il ne lui serait pas agréable de voir sa mère. Et alors, le malheureux le regarde, et il entend passer ces mots: « Ahl elle doit venir ! »

J'aurai fini sur ce point après avoir ajouté que le docteur Bize, dans les derniers jours, dans les derniers moments, a proposé une consultation, et qu'il a indiqué le docteur Clado comme pouvant être appelé. Le docteur Clado avait soigné Emile dans sa jeunesse, il l'avait soigné en janvier 189S. M""' de Berck a déclaré qu'elle préférait le docteur Dieulafoy..,^ A vrai dire, à ce moment elle avait partie gagnée. Emile était dans la main de la mort.

Voilà comment les médecins ont été écartés; nous allons passer aux domestiques.

« Emile avait à son service deux domestiques;

l'un s'appelait Hourdel, il avait servi son père,

depuis 1891, et il était entré au service dufils

postérieurement au décès de M. Récipon, au

mois de juin 1895 ; c'était, par conséquent, sinon

un vieux serviteur, tout au moins un homme

connaissant la famille, dévoué à celle-ci, et, avant de servir le fils, ayant fait ses preuves au service du père.

Il en avait un second. J'ai indiqué au Tribunal que M™"" Récipon avait voulu qu'il fût entouré, à Cannes, de tout le bien-être, de tout le confort et de toutle luxe dont il avait l'habitude. C'était un sieur Legendre ; lui-même avait servi M. Récipon, depuis 1892 jusqu'en 1893, et il était entré au service d'Emile au mois de février 1893 ; il y avait, par conséquent, un an [et plus qu'il était à son service.

A ces deux serviteurs, il faut ajouter Orizio, le capitaine du yacht qui avait promené Emile et sa famille dans les conditions que j'ai retracées tout à l'heure,^ qui était devenu le capitaine du yacht La Gabrielle acheté par M. Emile Récipon et qui, témoin de tout ce qui s'est passé jusqu'au 7 mai, dale à laquelle il sera jeté à la porte^ occupe dans l'enquête une place d'une importance toute particulière.

Qu'est-ce que Orizio? Est-ce un témoin sur la sincérité, sur le caractère duquel on puisse élever un doute ? L'honorable maire de Cannes, M. Hiberl, a été entendu sur ce point et il a répondu :

Pour moi, Orizio, que je connais depuis qu'il est au monde, est un garçon parfaitement honorable et sur lecompte duquel je n'ai jamais rien entendu dire de fâcheux.

11 est estimé de tout le monde. Il a commandé pendant plusieurs années le yacht de M. le marquis de Rochechouart et autres. Il vient de subir réeem-

ment Texamen de maître au cabotage avec succès et il commande actuellement un bateau qui lui appartient. Je le déclare en ce qui me concerne : Orizio est un homme digne de foi ; son récit me paraîtd'ailleurs empreint de la plus grande sincérité.

Quant à son dévouement pour Emile, il est attesté par M. Terris, en ceè termes :

... Il m'a reçu aimablement et comme je lui faisais observer qu'il avait auprès de lui un serviteur très dévoué (M. Orizio qui était en ce moment seul présent dans sa chambre), il me répondit : « En effet, il est plein de dévouement. » Je quittai M. Récipon et je n'eus plus d'occasion de le voir et d'avoir des relations avec lui.

Voici Topiniou de M. Vaudremer :

... A mon avis Guillaume Orizio est un très honnête homme dans lequel j'ai une confiance absolue...

Enfin, voici l'opinion de M. Quitter, rapportée par le docteur Bourcart. Il raconte, en effet, qu'il a trouvé, lorsqu'il est arrivé chez le malade, deux personnes auprès d'Emile :

... Le premier, le capitaine Orizio, que M. Guitter me présenta comme un parfait infirmier quoique novice et dont j'ai pu apprécier les qualités et le dévouement...

Enfin, nous avons mis au dossier les certificats et les attestations les plus honorables et les plus flatteuses, qui mettent hors de doute la parfaite honorabilité du témoin.

Ajoutons qu'Emile s'était spécialement attaché à lui ; il y avait probablertient dans la rondeur de cet homme de mer, si fort, si vigoureux, quelque chose qui attirait, qui éveillait sa sympathie et ses préférences, et nous allons voir qu'au début de sa maladie il ne voulut point d'infirmier étranger et voulut n'être soigné que par lui.

... Quand Monsieur est tombé malade, a dit Orizio, à Cannes, je suis allé le voir à la villa Martha. Ilm*a dit que je coucherais à côté de lui à tour de rôle avec Legendre, qui à ce moment était son valet de chambre...

La même préoccupation est exprimée par Emile à ce même Legendre :

... Il m'a dit qu'il voulait que je vienne tous les matins et que je ne m'en aille que le soir...

Sa défiance, son éloignement pour les étrangers sont attestés par tous ses, entretiens. Voilà donc trois hommes : deux domestiques de sa famille, les siens, dont il a expérimenté le dévouement et les services depuis longtemps, et Guillaume Orizio, un homme en qui, immédiatement, il a placé toute sa confiance. Eh bien, Messieurs, un à un, tous les trois vont disparaître, tous les trois seront expulsés, parce qu'il ne faut pas, je le répète, une fois, de plus, qu'il reste à côté d'Emile Récipon une personne qui puisse servir d'intermédiaire entre lui et le monde extérieur.

Voici comment les choses se sont passées en ce qui concerne Hourdel : Il a été mis à la porte le 7 mai, après la scène de violence que je me réserve de raconter avec plus de détails :

• ... Quand MoDsieur est retombé malade à CanneSt je suis allé le voir à la villa Martha; il me dit que je coucherais à côté de lui, à tour de rôle avec Legendre, qui à ce moment-là était son valet de chambre.

J'y ai couché une première nuit et, selon sondésirr je passai les quatre ou cinq autres nuits qui suivirent, couché dans une chambre attenante à la sienne. Un soir, le chef me dit de ne pas monter, je montai quand même; je rencontrai la femme de chambre Catherine qui m'a dit ne m'en aller, que je ne couchais pas cette nuit-là et qu'il ne fallait pas que je reste...

Cette femme de chambre Catherine, c'est Catherine Naya, Tune des domestiques de M"^* de Berck.

... Je dis à la femme de chambre de prévenir Guillaume, que je voulais lui parler, que sans cela j'irais trouver M. Récipon; elle est allé le chercher et il est venu ; je lui ai demandé ce qu'il y avait, il m'a répondu : « Allez-vous-en, je n'ai pas le temps de tous donner ces explications ; demain matin je vous donnerai des ordres pour venir chercher M. Récipon et le conduire à la villa des Arcades... «

Nous verrons comment ce projet, presque un projet d'évasion, a échoué. Hourdel continue:

... Le surlendemain de la scène du revolver, M"* de

AFFAIRE DU TESTAMENT DÉMILE RÉGIPON 323

Berck a fait dire par Catherine à Guillaume que s'il ae voulait pas s'en aller, elle ferait du scandale.

Je suis allé à la, villa des Arcades prévenir Joseph Legendre que je resterais toute la journée auprès de M. Récipon, Guillaume étant parti.

En revenant de la villa Martha, une des femmes de chambre m'a dit qu'il ne fallait pas monter; qu'on n'avait plus besoin de moi; qu'il y avait un infirmier.

Le lendemain ou le surlendemain, je suis revenu ; je suis monté:, ai vu M""* de Berck, lui ai demandé si elle ne voulait pas que j'aide l'iuQrmier à faire prendre des bains à Monsieur, puisque je n'avais rien à faire à la villa des Arcades. Elle m'a répondu qu'elle avait son cocher pourTaider et qu'elle n'avait pas.besoin de trente-six personnes autour d'elle,

À partir de ce moment, je n'ai jamais pénétré dans la villa, mais plus tard, dans les derniers jours qui ont précédé la mort de Monsieur, j'allais avec la voiture chercher tous les soirs à l'hôtel Gonet le docleur Guitter et je le conduisais à la villa Martha.

Julia Papon, l'autre domestique de M"^** de Berck, a donné à cette expulsion son véritable caractère ; elle a déposé en ces termes :

... A plusieurs reprises, M™* de Berck m'a dit qu'elle avait assez de ce cocher et. du capitaine qui, selon elle, étaient à la solde de M"* Récipon pour épier ses faits et gestes dans la villa. Elle a ajouté qu'elle ne recevrait jamais M"'* Récipon; qu'elle la ferait jeter à la porte si elle se présentait, et que, si elle refusait de s'en aller, elle aurait recours aux agents...

Voilà donc l'une des trois personnes, le premier des domestiques, Hourdel, congédié. Dès

ce moment Emile résiste faiblement, il se plaint et il cède ; c'est ce qui est constaté par le témoin Orizio :

... Madame arriva alors sur ces entrefaites, dans la chambre, en disant : « Monsieur ton cocher est un espion, il correspond avec ta famille, il met tes parents à mes trousses, on va me chasser de chez moi. Je veux que tu le renvoies. » Monsieur répondit à Madame : « Vous avez fait de propres choses, si je m'en relève ce ne sera pas de votre faute. Quant au cocher, il est depuis six ans à mon service ou à celui de mon père. C'est un brave homme, je ne le renverrai pas. » Après cela, elle s'éloigna et s'en alla dans la salle à manger, rire, chanter et boire du Champagne. Ces chants et ces rires ont duré toute la nuit...

Malgré ces velléités de résistance, le cocher Hourdel n'en est pas moins congédié et nous savons par sa déposition qu'<^ partir de cette date, 7 mai, il lui a été impossible de pénétrer une fois de plus dans la chambre de son maître.

C'est maintenant Legendre, le second domestique, qui va partir. Voici sa déposition :

J'étais au service de M. Récipon père, depuis deux ans environ, quand il est décédé; je suis alors entré au service dé M. Emile, d^abord comme palefrenier et ensuite comme valet de chambre quand, en mars 1896, François Réthoré est parti.

Le lendemain soir du départ de M"** Récipon de Cannes pour Paris, M. Emile est aller habiter chez M"»" de Berck, à la villaîMartha.

11 laissait à la villa des Arcades ses chevaux et voi-

tures et tout ce qui lui appartenait; il n'a emporté à la villa Martba que ce qui lui était nécessaire pour *se changer. Tous les jours j'allais à la villa Martha. Dans les premiers huit jours de sa maladie, j'ai pu pénétrer dans la chambre de mon maître, ensuite, c'est-à-dire une fois que Guillaume et le cocher Joseph Hourdel ont été renvoyés, j'entrais encore dans la villa pour faire mon service, mais on ne me laissait pas pénétrer dans la chambre de M. Récipon...

Et un peu plus loia, après avoir retracé cette scène du 7 mai :

... Le lendemain j'ai encore pu pénétrer dans la chambre de mon maître, mais je ne l'ai pas vu seul, une bonne s'y trouvait. M™® Bazin m'a surpris sortant de la chambre, elle m'a défendu d'y entrer seul et me dit que lorsque je voudrais voir M. Récipon, je devrais la prévenir, qu'elle m'y accompagnerait.

Tant que Monsieur a été malade à la villa Martha, on voyait à son attitude qu'il était très ennuyé ; selon moi, cet ennui pi^ovenait de ce qu'il ne nous voyait pas souvent et ne recevait aucune lettre.

M°^* de Berck ne tenait pas à ce que nous entrions dans la chambre de Monsieur; ses domestiques y pénétraient comme ils le voulaients M""* Bazin était toujours avec Monsieur; j'allais souvent écouter à la porie de Madame pour savoir si elle se trouvait dans sa chambre, afin de trouver une occasion pour voir Monsieur seul..*

Donc, à partir du 7 mai, Legendre, s'il n'est pas, comme Hourdel, expulsé de la villa ellemême, est expulsé de la chambre de son maître et ne pourra plus y pénétrer; il vient à la villa,

mais Une peut pas monter auprès d'Emile Récipon.

C'était encore trop et, le 22 mai au maiin, le jour où l'œuvre testamentaire va être consommée, Legendre est définitivement et radicalement expulsé.

... Dix ou douze jours euvlron avant le décès, le jour même où le testament a été fait, la gouvernante. M**-" Magnier, m'a dit de m'en aller, que je n'avais plus rien à faire à la villa. Je lui ai demandé si Modsieur était plus mal, elle m'a dit qu'il était dans le même état. Françoise redescendait à ce moment. Je lui demandai des nouvelles de Monsieur ; elle me répondit qu'il n'allait pas plus mal, qu'au contraire il était sauvé.

L'autre femme de chambre à qui je m'adressai m'a dit que Monsieur avait eu la nuit une hémorragie, qu'il était très mal et que vers midi, une heure, elle avait vidé une cuvette de sang.

Depuis six ou sept jours à peu près, je n'entrais plus dans la chambre de Monsieur. Jamais je n'ai entendu rapporter que la consigne avait été donnée à la villa Martha de dire que Monsieur allait bien.

Cette déposition met encore hors de doute ce fait, que le second domestique est congédié comme le premier, expulsé d'abord de la chambre de son maître, expulsé ensuite de la villa Martha, et cela à la (laie précise du 22 mai 1896.

Alice Bazin avait encore un autre ennemi, et cet ennemi c'était Orizio lui-même. Orizio raconte, dans une partie de sa déposition que je lirai tout à l'heure, comment, dans la nuit du

6 au 7, elle s'opposa à rexécution des ordres du médecin qui était alors le docteur Bourcart : le docteur Bourcart revint, et c'est à lui que je laisse la parole pour constater comment et dans quelles conditions Guillaume Orizio va être luimême chassé de la villa :

... Je retournai auprès des infirmiers pour leur demander s'ils se sentaient de force à exécuter ponctuellement mes ordres...

Le Tribunal se rappelle que j'ai lu ce passage et il en a certainement à la mémoire les énonciatîons si fortes et si saisissantes.

Le docteur Bourcart, après avoir donné les instruclions les plus impérieuses, défendant que M"'*' de Berck entrât dans la chambre, enjoint à Orizio et au cocher de s'opposer à toute tentative de ce genre; il va faire une autre visite et il revient à la villa.

... En arrivant dans la chambre du malade, je n'y trouvai plus ni Guillaume, ni le cocher, mais deux autres infirmiers à qui je demandai ce qu'étaient devenus les premiers; ils n'en savaient rien et se bornèrent à me dire qu'ils avaient été placés là par le docteur Daremberg, qui leur avait donné ses ordres et ses instructions.

L'état du malade était sensiblement le même...

Le docteur Bourcart rapporte cette parole de M. Récipon : « Docteur ne soyez pas longtemps sans revenir... » Puis, sur interpellation, le docteur Bourcart dit :

Ce congé est dû à l'entretien que j'ai eu avec les

infirmiers, dans les circonstances que je vous ai déjà fait counaiti^e, et qui aura été probableuient entendu par les domestiques de la maison, et principalement par la dame de compagnie de M™" de Berck, qui se trouvait dans le couloir au moment de ma sortie. Du reste, le congédiement de3 deux infirmiers confirme, je crois, la justesse de mon explication.

Et, en effet, Messieurs, le même jour, an môme moment, le médecin qui a donné les ordres qu'il juge essentiels pour sauvegarder la . santé et la liberté d'Emile Récipon et les deux gardiens qui ont reçu ses ordres et ses instructions et qui sont décidés à les faire respecter, tous les trois les voilà chassés ! Et, vous le savez, Bourcart sera congédié le même jour.

J'en arrive maintenant à la déposition d'Orizio :

... Le lendemain, le docteur Guitter et le docteur Bourcart sont arrivés. Le premier devant partir pour Paris devait être suppléé par le second. Lorsque les deux docteurs sont arrivés, Madame se trouvait là, mais dès que j'ai été seul avec le docteur Bourcart, je lui ai raconté la scène scandaleuse que vous connaissez, en disant : '< On assassine ce pauvre garçon ». « Gomment Tassassine-t-on? » me dit le docteur. Je lui répondis : « Pour assassiner un malade, on n'a besoin ni de poij^ard ni de revolver, il suffit de ne pas lui faire suivre le traitement médical qu'on lui a prescrit, et de lui faire des scènes, alors qu'on lui a imposé le repos. » Le docteur Bourcart me dit : « Je remplace le docteur Guitter. J'ai la responsabilité du malade, j'entends qu'on exécute ponctuellement mes ordres, autrement je ne mettrai plus les pieds ici. » Le doc-

leur Bourcart prescirivit de& hadns et des lavements, qui avaient d'ailleurs été Kcommandés par le docteur Guitter, et ordonna de ne troubler le repos du malade à aucun prix« Personne ne devait eniÉrer dans la chambre du malade, en dehors de moi, surtout Madame. Je promis au docteur de faire tout mon possible pour assurer Tentière exécution de ses ordres, mais je lui déclarai cependant qu'il ne me serait pas facile d'empêcher Madame de pénétrer dans la chambre du malade, si elle s'obstinait, malgré mes défenses, à vouloir y entrer. Je dis au docteur : « Vous comprenez bien que je ne pourrai pas employer la force et la violence vis-à-vis de cette femme. » Le docteur déclara alors que si ses ordres n'étaient pas exécutés, il saurait recourir aux moyens nécessaires poîir les faire prévaloir. Madame ne cessa pas, malgré mes défenses, de voir M. Récipon, elle était fréquemment dans sa chambre. Dans la nuit la température du malade atteignant plus de 41 degrés, pour me conformer aux ordres du docteur, je me disposai à donner un bain, lorsque M. Récipon me dit de prévenir Madame ; je lui dis : « C'est inutile, je vais vous donner le bain. » M. Récipon insista pour que je prévienne Madame, en disant : « Si elle vous voyait préparer le bain, elle ferait du bruit, il vaut mieux la prévenir. » Je fis alors prévenir Madame, et après avoir passé au malade la chemise de bain, j'attendis Madame qui n'arriva que très longtemps après (une heure ou deux peut-être) ; son premier soin fut de prendre le pouls du malade et après l'avoir lâté, elle dit : « 11 est trop moite, je ne veux pas qu'il prenne le bain ». Monsieur ne disait rien; conmie je savais qu'il redoutait Madame, je restai là, ne sachant que faire de peur d'une scène, et je ne pus pas donner le bain. A trois heures, Madame envoya chercher le doc-

leur Bourcart, qui n'arriva que vers cinq heures. Le docteur fut vivement contrarié de voir que ses ordres n'avaient pas été suivis, et de constater en même temps que l'état du malade s'était aggravé, Aussi prit-il la résolution d^mposer son autorité par tous les moyens, Il me dit même : « Si cette femme entre, meltez-la à la porte. Je reviendrai à neuf heures. » Je dois dire que nous avons, avec le docteur, donné le bain au malade. Le docteur s'étant retiré, et l'entretien que nous avions eu, ayant 1res probablement été entendu par quelqu'un nous épiant, Madame me fit dire, par sa femme de chambre Julia, que si je ne retournais pas à bord du yacht, elle viendrait faire une scène. J'ai peutêtre manqué à mon devoir, mais pour rie pas troubler le malade, je suis parti, résolu à aller prévenir la justice de tous ces faits. Le cocher de Monsieur insistait pour me faire rester en me disant : « N'abandonnez pas Monsieur, autrement il est perdu... »

Maintenant si on veut savoir poiirquoi Orizio n a pas prévenu la justice, le tribunal eu trouvera Texplication, non pas dans la répugnance assez ordinaire chez les gens de sa condition à s'engager dans une voie judiciaire, mais encore dans le récit qu'il a fait de sa visite au docteur Daremberg.

... Comme je me dirigeais vers le domicile du docteur Daremberg, je n'avais pas fait quinze pas, que le cocher de Monsieur me rejoignait. 11 me dit quil venait d'être renvoyé par Madame. Tous deux nous nous rendîmes chez le docteur Daremberg qui, bien qu'encore couché, nous reçut dans sa chambre.

Je lui fis le récit de tous ces scandales et après

m'avoir écouté, il dit ces mots : « Cette putain, c'est rangent qu'elle veut. » Le docteur ajouta : « Nous nous rendrons à la villa Martha avec le docteur Bourcart et si le malade peut être transporté à la villa des Arcades, on Ty transportera. Venez me voir vers 11 heures et on vous donnera une réponse. »

Nous allâmes chez le docteur Bourcartet, ne Payant pas trouvé Ichez lui, nous revînmes vers 11 heures chez le docteur Daremherg. Il me dit : « Vous n*êtes ni parent, ni allié de ce Monsieur. Vous ne lui êtes rien du tout. Qu'est-ce ça vous fait que cette femme hérite? » — « Ça ne me fait rien qu'elle hérite, mais je souffre de voir que cette femme assassine cet homme. » Alors le docteur me répondit : « Vous êtes un couillon, je suis médecin, je sais ce que j'ai à faire. » Je lui dis : « J-e ne suis pas médecin, mais ma conscience d'honnête homme vaut tous les brevets et tous les diplômes de la terre; couillon^ je ne le suis pas plus que vous; je n'en ai pas la figure. » — « Je n'ai pas voulu vous manquer, me dit le docteur, laissez-moi faire, je me charge de guérir votre maître, ne mêlez pas la justice là-dedans {sic), car autrement ce serait vous qui le tueriez... »

Il y aurait eu, Messieurs, un grand intérêt à entendre le docteur Daremberg, celui qu'Alice Bazin recommandait avec tant d'insistance, à le mettre en présence des accusations si catégoriques portées par un homme contre le caractère duquel, je le répète, nulle suspicion ne peut être élevée. Le docteur Daremberg n'a pas été entendu. Il n'avait pas pu se présenter à Paris, il n'avait pas pu se présenter à Nice; une commission rogatoire fut demandée afin qu'il pût être entendu par notre Consul général à Genève ;

toutes les facilités lui ont donc été offertes. Il s'est borné à écrire une lettre à M. le Consul général, dans laquelle il indique que les dispositions de M. Emile Récipon vis-à-vis de sa bellemère étaient très hostiles... et c'est tout.

Je n'ai pas l'intention de discuter davantage un témoin qui se dérobe. Je retiens la déclaration d'Orizio Voici un brave homme quia

conduit le yacht d'Emile; il l'a pris en affectioa, il lui est dévoué, il assiste à des scènes qui le révoltent et il n'attendra pas le jour de l'enquête ou l'arrivée de M**" Récipon pour le proclamer, pour s'en faire un mérite : il retrace cette scène abominable dès le lendemain, chez le maire de Cannes lui-même, chez M. Hibert, et nous trouvons dans la déposition de M. Hibert la répercussion de son témoignage.

Par conséquent. Messieurs^ si cet homme a reculé devant la perspective des violences nouvelles qui allaient se déchaîner autour de son maître, nous verrons plus tard qu'il n'a fait qu'imiter la circonspection des médecins de la dernière heure, qui ont refusé à M™*' Récipon l'accès de la maison, non pas parce que la vue d'une femme, d'une mère qui l'avait sauvé, anrait pu hâter sa dernière heure, mais parce qu'ils savaient par les menaces formulées, attestées dans l'enquête, que M""" Récipon n'entrerait pas voir son fils sans qu'Alice Bazin eût épuisé tous les moyens de le lui disputer.

C'était une volonté arrêtée chez Alice Bazin, de ne pas laisser auprès d'Emile une seule personne dont elle ne fût absolument sûre. L'une

des filles à son service avait paru touchée de Tétat d'Emile Récipon, elle avait eu pitié de lui; tout aussitôt M™® de Berck s'alarme et Catherine Naya sera jetée à la porte comme on a jeté à la porte Hourdel, comme on a jeté à la porte Legendre, comme on a jeté à la porte Orizio.

J'ai soigné M. Récipon, dit Catherine Naya dans sa déposition, avec le capitaine Guillaume Orizio pendant douze jours et douze nuits; M""" de Berck a donné un jour Tordre à la deuxième femme de chamJbre, la demoiselle Papon, de le mettre à la porte, prétendant qu'il soignait trop bien Monsieur, et qu'il lui était trop dévoué. Depuis le départ de Guillaume, elle m'avait défendu de pénétrer dans la chambré de Monsieur, prétextant que je correspondais avec M'"*** Récipon; j'ai été moi-même chassée cinq ou six jours après Guillaume. C'est M™* Magnier, sa dame de compagnie, qui m'a transmis Tordre de M"'^ de Berck...

Ainsi le docteur Bourcart, congédié, le docteur Rous tan, congédié, le docteur Glado, écarté, le docteur Vaudremer, expulsé ; Legendre, Hourdel, Orizio, chassés de la villa; Catherine Naya, chassée à son tour : voilk, en moins de huit jours, le blocus établi.

11 ne reste plus qu'un soin à prendre, faire en sorte que la correspondance d'Emile Récipon ne vienne pas troubler Tétat de choses créé avec une si rare audace.

Nous savons ce qu'Alice Bazin a fait pour les médecins, nous savons ce qu'elle a fait pour les domestiques, pour le capitaine, pour une de ses

domestiques à elle-même ; nous avons vu la séquestration matérielle s'établir. Elle a pris, contre le danger des communications, et tout de suite, les plus minutieuses précautions.

Après le décès d'Emile Récipon, les scellés ont été apposés h la villa des Arcades comme à la villa Martha ; Ton a trouvé un certain nombre de lettres qui ont été remises aux mains de l'administrateur provisoire nommé lorsque le procès a éclaté. On trouve donc à ces deux domiciles quelques lettres, non pas toutes : on n'eu trouvera, par exemple, qu'une seule de M™* Récipon. Il ne faut pas d'ailleurs en induire que toutes ces lettres auraient été remises à Emile; nous allons voir quels soins Alice Bazin a pris pour intercepter la correspondance, pour la faire sienne; c'est elle-même, ce sont les témoins qu'elle a jugés lui être le plus favorables, qui attesteront qu'en effet elle a eu la précaution d'exercer un contrôle absolu sur la correspondance d'Emile, et de veiller à ce qu'il ne reçût pas d'autres lettres que celles qu'elle aurait bien voulu laisser passer.

Est-ce vrai, cela?

Dès le début de la maladie, elle a défendu à ses propres domestiques de prévenir la famille de M. Récipon. Voici sur ce point le témoignage de Catherine Naya :

... M™*" de Berck m'avait expressément défendu de prévenir la famille Récipon que M. Emile était malade ; elle disait que ce n'était pas grave ; jamais pour elle l'état de M. Récipon ne paraissait avoir de gravité...

AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE RÉClPOxN 335

Voilà donc la consigne : défense de prévenir M""^ Récipon. N'est-ce pas là encore, Messieurs, un de ces faits qui crient la captation ?...

Mais, ce n'est pas tout! L'autre domestique, Julia Papon, nous apprend que M"^*' de Berck a défendu aux domestiques d'Emile de prévenir la famille en leur donnant comme raison que Monsieur était mal avec sa belie-mère.

Voici, en effet, ce que dit Julia Papon:

... A plusieurs reprises, M"»* de Berck m'a dit que Monsieur n'aimait pas sa belle-mère, et qu'il avait formellement défendu qu'on lui écrivît. « C'est pour cela, ajoutait-elle, que j'ai toujours dit aux domestiques ^de Monsieur de ne pas donner à M™*" Récipon des nouvelles de leur maître »...

Je ne suppose pas, Messieurs, qu'on s'étonne, de l'autre côté de la barre, que les domestiques de M. Récipon aient observé cette consigne; ne trouve-t-on pas tout naturel que les médecins, sur la foi du môme mensonge, aient hésité à informer la famille de ce qui se passait à Cannes? — Ce sont des domestiques, on leur dit que leur maître est mal avec M""* Récipon; s'ils la préviennent, que va-t-il arriver? M°^^ Récipon viendra immédiatement à Cannes, Emile saura que ce sont eux qui l'ont prévenue, et comme, d'ailleurs, on s'efforce d'entretenir leurs illusions sur l'état de santé de leur maître, ils attendent, ils sursoient, et ce n'est pas aux domestiques qu'il faut reprocher de n'avoir pas écrit

Mais ce n'est pas aux domestiques seulement que ces recommandations ont été faites ; M^' de Berck déclare auic médecins dès le début qu'Emile est brouillé avec sa mère; elle a compté sur la faiblesse du docteur Vaudremer, et le docteur Vaudremer pense, en effet, que Toeuvre de la phtisie n'est pas encore assez avancée ; il avouera lui-même que jusqu'à la date du 22 mai, pas un avis n'a été donne' à M"'" Récipon.

C'est deux jours après la maladie, par conséquent le 30 avril, qu'Alice Bazin a interdit à Legendre, qui allait jusque-là tous les jours à la villa des Arcades chercher le courrier pour le porter à son maître, de le lui remettre. Voici sa déposition : .

... Je me rappelle aussi qu'il m'a demandé délai apporter tous les matins son courrier ; je le lui ai rapporté et remis à lui-même pendant deux jours, mais M"''' de Berck m'en a empêché les jours suivants, me disant que les lettres qu'il pourrait recevoir de ses parents lui donneraient plus de fièvre et le rendraient plus malade; qu'elle les lirait elle-même pour voir ce qu'elles contenaient ; elle ni'a recommandé de ne les remettre qu'à elle ou à uii infirmier qui les lui ferait tenir à elle-mêm^, et de dire à mon maître, s'il réclamait son courrier, qu'il* n'y avait que des journaux.

Je donnais le courrier à W^^ Bazin ; un soir, j'avais remis à M. Récipon lui-même qui était dans son lit, une lettre. M™® Bazin l'a probablement su, car le lendemain elle m'a grondé, me disant que cela avait donné la fièvre à Monsieur; que si je tenais à mon maître, il fallait remettre les lettres à elle et non à

lui, et que si je recommençais, elle me ferait réprimander par les docteurs...

Dans toute enquête, à côté des faits qui frappent de suite les yeux, il y a des détails qu'un examen plus attentif permet seul d'apercevoir.

Veuillez vous rappeler que nous sommes à la fin d'avril ; Emile est atteint de la fièvre typhoïde ; Alice Bazin redoute qu'il reçoive des nouvelles des siens. Donc, la correspondance d'Emile avec sa famille n'avait pas encore complètement cessé ! Et nous verrons en effet, Messieurs, que M"^*" Récipon n'avait pas cessé de lui écrire. Pourquoi ne recevra-t-elle aucune lettre pendant le mois de mai ? La réponse est bien simple : c'est que désormais pas une de ses lettres ne parviendra jusqu'à Emile. Alors la maîtresse exploitera ce prétendu silence: ses parents l'oublient, sa mère le dédaigne, elle ne lui écrit pas ! Et, en effet, elle est là, qui laissera passer tout ce qui peut être utile à ses projets et qui retiendra tout ce qui serait pour Emile un rappjBl du passé, l'évocation des joies au milieu desquelles il a vécu. Elle est habile !

Les ainis n'ont pas trouvé grâce plus que la famille elle-même ; je lis dans la déposition de M. Mayrargues :

... J'étais très lié avec M. Emile Récipon, je lui ai écrit vingt jours environ avant son décès, à la villa Martha, je n'ai pas reçu de réponse et la lettre ne m'est point revenue...

Rottembourg tient le même langage :

J'ai reçu une lettre d'Emile me disant que M°"^ de Berck venait d'arriver...

Ceci se passe par conséquent en février :

...à partir de ce moment, j'ai écrit quatre ou cinq fois à Emile, villa des Arcades, et je n'ai pas reçu de réponse.

Il y a plus: il est, Messieurs, un homme à rencontre duquel on ne pourra pas plaider qu'Emile Récipon ait jamais eu un ressentiment, c'est celui que, par un procédé ordinaire, invariable et monotone delà captation, nous verrons figurer dans le testament du 22 mai i 896 pour que M"^'' Alice Bazin n'y figure pas seule, c'est M. AUard. M. AUard appartenait à une très bonne famille de Nantes ; il avait quelque fortune, il ne l'avait peut-être pas très bien administrée ; il était bon, excellent. M. Récipon en fit, à la Roche-Giffart, son maître d'équipages, mais il le traitait comme un ami. Jl avait montré à Emile un dévouement affectueux, obéissant a tous ses caprices, prenant pour lui les réprimandes...

Eh bien, Allard a écrit à Emile, et il s'est étonné que celui-ci n'ait pas répondu à ses lettres.

Dans les lettres qui ont été retrouvées villa Martha, il en est une d' Allard datée du 14 mai; il se plaint d'un silence prolongé qui lui semble inexplicable; il a donc écrit à Emile et celui-ci n'a pas eu ses lettres.

La Roche-Giffart, le 14 mai 1896.

Mon cher Emile,

Je ne sais que penser d'un silence aussi prolongé de votre part.

Je me demande si quelqu'un ne vous a pas indisposé contre moi. J'ai ma conscience Iranquille à ce sujet, car, croyez-le bien, j'ai toujours été et serai toujours un vieil ami pour vous. Jamais je n'ai été guidé par des intérêts personnels, mais bien par l'affection que je vous ai toujours portée. Je ne crains pas de dire que j'ai peut-être été le seul qui ait osé affronter, pour vous défendre, certaines bourrades qui auraient pu me nuire.

Voilà donc vingt ans que je suis à la Roche, je crois, et je suis certain d'avoir fait mon devoir et n'ayant jamais fait attention à certaines maladies survenues par excès de fatigue dans le service.

J'attends avec impatience la journée du 23...

C'était la date à laquelle était fixée l'adjudication..

... D'après certains bruits, il pourrait se faire que cette propriété ne restât pas à vôtre famille.

Nécessairement, si celle propriété est vendue, ce sera le cœur navré que je serai obligé de vous quitter, faute d'emploi.

Je pourrai sortir la tête haute, j'y suis entré pauvre et honnête, j'en sortirai dans la même situalion.

L'honnêteté avant tout : c'est assez dire de nos jours; malheureusement je ne suis plus jeune.

Votre vieux et fidèle ami,

E. Allard.

Cette lettre venant se joindre à la déposition

de Legendre, établit qu'Alice Bazin intercepte la correspondance; elle la lit, elle choisit ce qu'Emile doit savoir et ce qu'il doit ignorer. Si une infraction se produit, elle est sévèrement réprimandée.

Le docteur Daremberg ignore quelle est la personne qui a donné cette consigne, mais il sait qu'elle a été donnée. Ainsi la séquestration est complète. Pas une lettre ne viendra troubler l'œuvre de la captatiou. Alice Bazin seule a la parole !

Dès le début du mois de nai mous l'avons vu, Emile est en danger; il £aiut sans plus tarder lui arracher un testament, car il est à craindre que les événements se précipitent. Alors, aussitôt, Alice Bazin a, sans pitié, multiplié auprès de ce malheureux enfant, brûlé par la fièvre, anéanti par la phtisie, crachant le sang à pleine cuvette, en proie aux affres de la^ mort, multiplié les obsessions et les scènes violentes.

Dès avant le 7 mai, c'était pour les domestiques de M. Récipon, c'était pour Orizio, une certitude recueillie de la bouche même d'Emile, que M"" de Berck ne reculait devant rien ponr obtenir de lui un testament :

. . . J'ai, dit Orizio, entendu dire par tes domestiques, Julia et Naya, que M°*** de Berck, parlant avec sa dame de compagnie, M"* Magnier, qu'elle tutoie à table, aurait tenu ce propos : « Il fiaut que j'arrive à lui faire faire un testament ou qu'il en crève; malgré ce sale marin (en parlant de moi), nous y arriverons. »

Tout d'abord Alice fiazia a voulu obtenir un testament olographe.

Voici la déposition de Julia Papon sur ce point :

.,. Un jour, je ne me rappelle plus dans quelle circonstance, M*" de Berck m'a dit avoir fait acheter du papier timbré et ne m'en a pas donné le motif; que ce papier avait disparu et qu'elle eu avait fait racheter d'autre. Je me rappelle qu'un soir, il était minuit passé, nous étions dans la salle à manger, M"*® de Berck et moi : madame tirait les cartes; ces cartes lui dirent qu'elle épouserait un homme jeune et qu'elle serait riche; qu'il mourrait jeune; elle ajouta : « Ce jeune homme, c'est M. Récipon »...

La dépositftn de l'autre domestique, Catherine Naya, est non moins instructive :

,•. Un jour, j'ai vu sur la commode du cabinet de toilette de Monsieur une feuille de papier timbré à 60 centimes, et une autre plus grande.

J'ai demandé à Guillaume ce que c'était, il m'a répondu que c'était du papier timbré que Madame avait fait acheter probablement pour faire un testament. Je n*ai pas entendu dans d'autres circonstances parler de testament. J'ignore qui a acheté ce papier timbré. M™* de Berck disait tout le temps « qu'elle était chez elle, qu'elle ne voulait recevoir personne et qu'elle mettrait à la porte ceux qui viendraient ».

Enfin Orizio rapporte ces paroles à lui adressées par Emile :

... « Prenez <;e papier, emportez-le. » J'ai su plus

tard que c'était le cocher qui avait été acheter ce timbre sur Tordre de la comtesse...

Elle devient plus pressante, et voici le fait que rapporte encore Catherine Naya :

... Un jour, je ne saurais préciser la date (Guillaume cependant n'avait pas encore été chassé)...

Or, Guillaume ayant été chassé le 7, le fait se rapporte par conséquent aux premiers jours du mois de mai.

... je me trouvais dans le cabinet de toilette voisin de la chambre de M. Récipon, la porte de communication était ouverte, M"'® de Berck était auprès du malade. J'ai entendu qu'elle l\Â disait que le papier timbré était acheté et qu'il fallait qu'il Ht son testament en sa faveur. M. Récipon était très faible, il répondait doucement. Je lui ai entendu dire : a Laisse-moi me reposer. »

Le soir même, probablement furieuse de cette réponse, M°« de Berck a pris le revolver de Monsieur dans le tiroir de sa table de nuit. J'étais dans le cabinet de toilette, il était 9 heures et demje, 10 heures, Madame est partie comme une folle et a gagné son cabinet de toilette. Monsieur a immédiatement appelé Guillaume, qui se trouvait avec moi dans le même cabinet ; il lui a dit que Madame venait de prendre son revolver et qu'il fallait le lui arracher. Je suis restée avec Monsieur, Guillaume a suivi Madame dans son cabinet de toilette, ils se sont enfermés tous deux et quelques instants après il a rapporté le revolver...

Voici une indication de plus, fournie par

Julia Papoii ; elle se rapporte à la même journée du 7 mai :

» ... Ce jour-là même elle m'a donné l'ordre de chasser de la maison le capitaine du yacht, me disant que c'est à cause de lui que Monsieur nq faisait pas son testament, et aussi parce qu'il aurait raconté que si Monsieur mourait ce serait de la faute de Madame, J'y suis allée et Je lui ai dit de partir. La veille au soir, je me trouvais dans la salle à manger, au-dessus de laquelle était la chambre de M. Récipon ; j'ai entendu comme un piétinement venant de la chambre. Quelques instants après, M"'® de Berck est descendue, a traversé la salle à manger et est allée tomber sur le gravier du jardin, en proie à une crise de nerfs^ disant qu'elle voulait revenir à Paris. Au bout de dix minutes environ, elle a quitté le jardin, et en traversant la salle à manger où je me trouvais, elle m'a dit : « M. Récipon est un égoïste, il ne veut pas faire son testament. » Elle ajouta que : « s'il ne le faisait pas, elle était ruinée »...

Poursuivons. Voici un fait encore qui a dû se passer aux envi/ons du 18 mai, à une date, par conséquent, qui se rapproche beaucoup de celle du testament. Il faut se rappeler que Legendre a été définitivement congédié le jour même du testament, c'est-à-dire le 22, et alors sa déposition prend la précision la plus nette :

... Trois ou quatre jours avant que je m'en aille définitivement de la villa. M"»* de Berck n'était pas entrée de la journée dans la chambre du malade ; vers 4 ou 5 heures, elle y est allée et a dit à Monsieur : « Puisque tu es ingrat envers moi, je le serai aussi envers toi. »

344 PLAlDOTiraiS

C'est M""' Magnier qui en descendant a rapporté ce propos à la cuisine, et ce soai les femmes de chambre qui me Font raconté...

Mais, de toutes les scènes qui pouYaient agir d'une manière plu« frmeste sur les nerfs, sar Tesprit, sur la santé, sur }wYie même d'Emile Récipon, celle autour de laquelle nous avons vu se placer tant d'événements, la mise à la porte du docteur Bourcart,' la mise à la porie de Guillaume Orizio, la mise à la porte du domestique Hourdei, rexpulsion de la diambre d'Emile Récipon de Taâitire domestique — cette scène, qui se passe le 6 ou le 7 mai 1896, mérite une étude plasattenliiDe.Quel était l'état d'Emile à ce moment?... J'ai fait connaître déjà la déposition de M* Terris, le notaire d'Emile, éloigné lui aussi, mis à l'écart et qu'on se gardera d^appeler le 22 mai ; M'' Terris est venu le 4 mai, à la villa Martha; il a dressé conformément à un modèle envoyé par M^ Lardy, une procuration.

... J'ajoute, dit-il, un souvenir particulier de cette visite du 4 mai ; lorsque j'entrai dans la chambre où il était couché, je vis une cuvette pleine de sang.

Or, M** Terris, après sa visite, a été éliminé comme les médecins, comme les serviteurs, et par conséquent, il n'est pas d'erreur possible sur la date ; ainsi, dès le 4 mai 1896, Emile Récipon, cet enfant qui sait comment procède la mort, et quels avertissements elle donne aux phtisiques, lui qui Ta sentie passer près de lui, Emile Ré-

cipon n'a plus la possibilité de douter; la phtisie le reprend, elle revient, elle Tétreint dans ses serres impitoyables; le jour où le notaire est venu, il a vu, témoignage trop significatif, la cuvette pleine de sang. Voilà Tétat d'Emile, tout au moins depuis le 4 mai. Eh bien, Messieurs, dans la nuit du 6 au 7 se produit une scène épouvantable. Voici ce qui se passe; je laisse la parole h Orizio. Il vient, conformément aux instructions du médecin, 4e prendre la température d'Emile.

... Je m'y conformai et je constatai dans la nuit que la température s'était élevée à près de 39 degrés. A la visite du matin, j'en fis part au docteur Quitter qui décida d'appeler en consultation le docteur Daremberg. Ce dernier arriva dans la journée et les deu)t docteurs furent d'accord pour ordonner des bains et des lavements. Ce traitement a duré deux ou trois jours, la tièvre paraissait et disparaissait, et en6n, vers le 5 ou 6 mai, me trouvant dans la salie de bains, je vis sortir comme un ouragan de la chambre de Monsieur et passer à côté de moi la comtesse. Monsieur me cria aussitôt : « Guillaume, venez ici. » Je me rendis auprès de lui. Il me dit : « Cette femme est folle, elle veut que je l'épouse et que je lui fasse un testament; autrement, elle repart pour Paris. Tenez, ajouta M. Récipon, en me faisant voir sur un meuble de la chambre deux feuilles de papier timbré, prenez ce papier, emportez-le. » J'ai su plus tard que c'était le cocher qui avait été acheter ces timbres sur l'ordre de la comtesse. Il me dit également : « Tenez, cachez ce revolver. » (Ce revolver était sur une commode dans un étui.) Je le plaçai dans le tiroir de la table de nuit. Au même instant

nous entendimes la comlesse pousser des cris, el dire notamment : « J'ai un amant à Bruxelles quia quarante millions et qui me donne tout, et celui-ci ne veut rien me donner. » — « Monsieur, tranquillisez-vous, Madame reviendra. » Et, en effet, quelques minutes après elle arriva, s'approcha de M. Récipon, lui baisa les mains, Fappela Mimile, lui demanda pardon. Je m'éloignai, je passai dans la chambre de bains, et pendant ce temps, Madame saisit le revolver qui se trouvait dans la table de nuit et se dirigea précipitamment vers sa chambre en criant : « Je vais me tuer. » Monsieur m'appela pour me dire d'aller la désarmer. Je lui fis observer qu'il n'avait rien à craindre, que Madame avait trop peur de la mort pour se détruire. En effet, j'avais constaté en passant près des îles qu'elle me recommandait de m'éloigner le plus possible du champ de tir.

J'allai trouver Madame pour lui dire qu'elle avait tort de faire des scènes pareilles et de jouer une pareille comédie. Je lui dis même que j'avais Thabitude de servir de vraies comtesses, et que si elle était une vraie comtesse, elle ne ferait pas des choses comme ça. Elle me dit : « Vous ne savez pas mes affaires de famille. Je viens de recevoir une lettre de mon oncle qui me déshérite de quinze cent mille francs , parce que Monsieur ne veut pas m'épouser et qu'il m'a déshonorée. » — « Tout cela ne me fait rien, ce que je veux, c'est que vous évitiez de faire du bruit autour du malade, ces scènes le tuent; donnez-moi ce revolver ou je vous jette par la croisée {sic). » — « Guillaume, répondit-elle, je vous donne ma parole d'honneur, je ne me tuerai pas. » — « J'en suis certain, ajoutai-je, mais donnezmoi le revolver. Monsieur l'attend... »

Nous sommes dans la chambre d'un mourant; à cette date du 6 au 7 mai, il inspire les plus graves inquiéludes. Songez qu'il n'y a pas trois mois qu'il a couru un péril mortel. Il a la fièvre typhoïde, lui, ce malheureux désarmé contre la maladie; sur la fièvre typhoïde est venu se greffer l'accident du 4 mai qui dénonce l'en^ vahissement de la phtisie. C'est dans la chambre de cet enfant, qui a peur de la moindre émotion, sachant qu'elle peut lui être mortelle, qu'Alice pousse ces cris, joue cette honteuse et atroce comédie !

Est-ce là un de ces récits qui se produisent inopinément au cours des enquêtes? Non, dès le lendemain, Orizio en a instruit le maire de Cannes :

Je ne sais rien personnellement de cette affaire.

Je sais seulement que quelque temps avant la mort de M. Récipon, trois semaines ou un mois environ, je reçus un jour la visite de Guillaume Orizio, accompagné d'un homme qui me dit être le cocher de M. Récipon ; Orizio était très ému. II me raconta que la veille ou Tavant-veille il avait entendu des éclats violents de voix de la maîtresse de M. Récipon, dans la chambre que celui-ci occupait à la villa Martha. Malgré la défense qui avait été faite d'entrer, il crtit devoir pénétrer dans la chambre d'où M"' de Berck sortit précipitamment. Orizio ajouta que ces éclats de voix avaient continué dans la maison et dans le jardin. M. Récipon lui dit que la cause de cette scène était le refus qu'il opposait aux instances de M°® de Berck de faire un testament à son profit. M. Récipon, très émotionné, lui dit que M°* de Berck s'était emparée de son revolver et

menaçait de se brûler la cervelle, qu'il le priait de courir après elle pour la désarmer. Orizio exécuta Tordre qui lui était donné et parvint à s'emparer de Tarme qu'il rapporta à M. Récipon. Il m'a donné d'autres détails que je n'ai pas retenus.

Par conséquent, et à quelques détails sans importance près, dès le lendemain, sous le coup de son émoi ion, Orizio va chez M. Hibert et lui dit comment c'est à la suite du refus d'Emile de faire un testament qu'Alice Bazin a voulu le terrifier pour vaincre ses résistances.

Quel a été Feffet produit sur Félat physique et moral d'Emile Récipon? Nous le savons par le docteur Bourcart :

... C'est le lendemain dans l'après-midi que je devais commencer mon service auprès du malade. Cependant, dans la nuit, entre trois et quatre heures du matin, on vint me mander à l'effet de me rendre en toute hâte à la villa Martha. Je m'y suis rendu tout de suite et j'ai trouvé le malade inôniment plus mal que la veille.

Je m'expliquai peu cette aggravation subite dans son état; son pouls était très précipité, sa respiration très courte et il avait des alternatives d'excitation et d'abçittement. Je trouvai tout cela bien anormal et je demandai aux deux personnes que vous connaissez déjà, c'est-à-dire à Orizio et au cocher (les deux infirmiers), si mes prescriptions avaient élé fidèlement suivies ou non, et quelle pouvait être, en somme, la cause de ce changement inquiétant chez le malade...

Et c'est alors qu'Orizio répond : « On tue cet

homme. » M. Bourcart demande : « Mais enfin,, comment le tue-t-on? pourquoi n'exécutez-vous pas mes prescriptions? » — « Ce n'est pas, aussi facile que vous le croyez; M. Récipon n'a pas la tranquillité et le repos qu'avant toute chosej vous avez exigés. »

... Il ajouta d'un air désespéré : « On tue cet homme, on Tassassiae, on va jusqu'à faira des scènes de violence à son chevet, lui présentant des papiers timbrés en notre absence pour obtenir de lui un testament, ne reculant pas devant la simulation d'un suicide à l'aide d'un pistolet pour vaincre la résistance du malade...

Tout commentaire, Messieurs, serait superflu. Est-ce seulement par de telles émotions que la volonté d'Emile — ou ce qui en pouvait survivre — a été brisée? Alice Bazin n'a-t-elle eu recours qu'à la violence et aurait-elle appelé à son aide une autre alliée non moins meurtrière... Ici encore, je me bornerai à laisser la parole aux témoins eux-mêmes.

Julia Papon , l'une des domestiques de M'"'' de Berck, s'exprime en ces termes très mesurés :

... Le médecin a ordonné qu'on prît un infirmier et a prescrit à Madame de ne point entrer dans la chambre du malade parce que cela l'agitait trop. Malgré cela, elle y est retournée souvent...

Apj'ès Julia Papon, c'est l'autre domestique, Catherine Naya, un peu plus explicite :

... Le docteur Bourcart avait défendu à M"'® de H 30

savons le milieu constitué par Alice Bazin, les méthodes qui ont été employées, la séquestration pratiquée, l'expulsion des domestiques, la correspondance interceptée; nous savons les obsessions continuelles , les scènes par lesquelles, suivant Texpreséion d'Orizio, on assas- -sine Emile Récîpon pour qu'il fasse un testament. Quel avait été l'effet produit sur Emile Récipon ?

Il n'est pas inutile de rappeler à quel point Emile avait été malade en janvier 1896, car les faits que je raconte sont postérieurs de trois mois seulement à l'événement qui l'avait mis aux portes du tombeau. Une très courte citation que j'emprunte à la déposition de M. Viart, interne, qui l'a soigné à cette date, suffira pour préciser ce point :

... J'ai été appelé par le docteurGado, mon makre, auprès de M. Récipon dans les premiers jours de Janvier 1896. Le malade crachait le sang et était atteint de tuberculose pulmonaire; je Tai veillé. Pour ne pas Teffrayer, M"^ Récipon m'avait dit de me tenir à l'écart, mais comme le soir le malade a été pris d'une crise d'hémoptysie, j'ai dû interveav, et c'est ainsi que, dès le premier jour de mon arrivée, il a connu ma présence...

Par conséquent, la crise de janvier 1896 a été extrêmement grave. Elle est terminée, la convalescence est commencée, mais c'est au niilieu de la convalescence que va survenir la rechute. Je vous ai montré, par la déposition de M* Terris, que la rechute est certainement antérieure au

qui lui sont proposées par le témoin Schoenberg et par la fille Catherine Naya qui, dans une maison comme celle de M°** de Berck, a dû se former une opinion et même une science sur bien des choses.

Enfin, vous lirez la déposition d'Orizio. Lorsqu'il a été interrogé h Cannes,* il a, si habitué qu'un marin puisse être aux crudités de certaines expressions, tenté d'employer des périphrases. Le magistrat lui représenta qu'il devait parler sans réticence, sans une vaine pudeur qui pourrait laisser quelque obscurité planer sur la réalité des choses. Alors il a parlé :

Demande d'office : — M"* de Berck et M. Récipon, à votre connaissance, ont-ils eu entre eux des rapports intimes pendant que vous étiez garde-malade?

Réponse : — Moi, je le crois, mais je ne Tai pas vu; pour tout dire, on disait qu'elle.... Je vous demande pardon si j'emploie cette expression, mais c'est sur un ton familier que le docteur Vaudremer l'a employée devant moi. C'est pour être fidèle dans mon récit quQ je la reproduis.

Demande d'office : — Par qui avez-vous entendu dire ça?

Réponse : — Par le docteur Vaudremer, après le décès, un mois ou deux après, et aussi par les domestiques de la villa Marlha (ceux de Madame), pendant que j'y étais.

Demande d'office : — Quels étaient ces domestiques?

Réponse : — MM°»" Naya et Julia.

Et maintenant, faisons un pas de plus. Nous

savons le milieu constitué par Alice Bazin, les méthodes qui ont été employées, la séquestration pratiquée, Texpulsion des domestiques, la correspondance interceptée; nous savons les obsessions continuelles , les scènes par lesquelles, suivant Texpreséion d'Orizio, on assas- -sine Emile Récîpon pour qu'il fasse un testament. Quel avait été Teffet produit sur Emile Récipon ?

Il n'est pas inutile de rappeler à quel point Emile avait été malade en janvier 18%, car les faits que je raconte sont postérieurs de trois mois seulement à l'événement qui l'avait mis aux portes du tombeau. Une très courte citation que j'emprunte à la déposition de M. Viart, interne, qui l'a soigné à cette date, suffira pour préciser ce point :

... J'ai été appelé par le docteur Clado, mon maître, auprès de M. Récipon dans les premiers jours de janvier 1896. Le malade crachait le sang et était atteint de tuberculose pulmonaire; je Tai veillé. Pour ne pas Teffrayer, M"" Récipon m'avait dit de me tenir à l'écart, mais comme le soir le malade a été pris d'une crise d'hémoptysie, j'ai dû interreair, et c'est ainsi que, dès le premier jour de mon arrivée, il a connu ma présence...

Par conséquent, la crise de janvier 1896 a été extrêmement grave. Elle est terminée, la convalescence est commencée, mais c'est au niilieu de la convalescence que va survenir la rechute. Je vous ai montré, par la déposition de M'' Terris, que la rechute est certainement antérieure au

7 mai, puîsqu'à la date da 4 il voit, dans la chambre an malade, une cuvette pleine de sang. Après Ja scène du 6 au 7, Emile resta frappé de terreur; effrayé des conséquences, mortelles pour lui, de scènes pareilles si elles venaient à se renouveler, il eut la pensée de se faire emporter de la villa Martha à la villa des Arcades. Voici, sur ce point, les témoignages qui ont été recueillis. C'est d'akord le téflûoignage de Catherine Naya :

... Monsieur m'a dit qu'il avait une fièvre de cheval, qu'il fallait le transporter cette nuit même à la villa des Arcades et prévenir le cocher de faire son lit, qu'il ne voulait pins rester dans la maison, que Madame l'effrayait, qu'il claquerait, et il m'a priée de l'accompagner avec Guillaume. Je crois que ces propos avaient été surpris, car le soir même Guillaume était renvoyé et, dès le lendemain, il ne pouvait plus péïkétTer dans la villa...

Guillaume rend compte du même fait, non pas dans les mièmes termes, mais avec la même précision :

... Elle ouvrit une armoire à glace où se trouvait l'arme et me la remit en disant : « Eh hien! je m'empoisonnerai ! » J'allai rapporter l'arme à Monsieur que je trouvai tout ému, tout tremblant, qui me dit : « Gardez l'arme sur vous et ne me quittez pas, j'ai peur {sic), » Je lui promis de ne pas le quitter et de coucher même dans sa chambre. « Demain, me dit-il, si le docteur m'y autorise, vous ferez prévenir mon cocher pour qu'on me transporte chez moi,. à la villa des Arcades »...

... A la suite de ces faits, dît enfin le docteur Bour-

cart, on s'explique bien les malaises profonds ressentis par le malade. Orizio me dit également que M. Récipon se proposait de se faire transporter le lendemain k la villa des Arcades, pourvu que son état le permît, à TefiFet de se soustraire ainsi à ce milieu dont il avait peur {sic),,.

Ce plan d'évasion n'a pas réussi, ceux qui devaient l'exécuter ayant été immédiatement expulsés; Guillaume est parti, Hourdel est parti, Legendre n'entre plus chez le malade, et alors il s'abandonne...

Voici un fait postérieur au 7 mai, qui se place à la date du 15, si on tient compte des indications fournies par la déposition elle-même. C'est Legendre qui parle :

Sur interpellation de M^ Ratier :

M"* Bazin s'apercevait bien que je n'observais pas ses ordres et se défiait de moi ; elle craignait que je n'eusse des correspondances avec la famille de Monsieur.

11 y avait toujours, dans la chambre de Monsieur, une bonne ou bien le cocher de M™® Bazin; je cherchais par tous les moyens possibles à voir Monsieur seul; j'y ai réussi un jour, je lui ai parlé et lui ai demandé comment il allait. Il s'est mis à pleurer et s'est retourné du côté du mur. Je ne saurais exactement préciser la date de cette visite, c'est à peu près quinze ou vingt jours avant le décès.

Par conséquent, le 48 mai environ.

Orizio a, de son côté, fait connaître le fait suivant :

...Vers les 4 heures, nous avons trouvé dans la cour

de la gare de Cannes, le docteur Daremberg et le docteur Vaudremer; ils étaient en voiture. Je demandai ^u docteur Daremberg ce qu'avait dit mon maître, il me répondit : « Il vous estime beaucoup, mais il trouve que vous faites trop de bruit. » Inutile d'ajouter que je n'ai pas cru à la véracité de ces propos. Alors, je suis revenu au yacht, où j'ai appris par les domestiques de Madame (qui venaient prendre du linge précédemment destiné au voyage) que celle-ci, questionnée par Monsieur, qui s'étonnait de ne plus me voir, lui aurait dit : « Guillaume m'a insultée et m'a prise par le cou, je l'ai chassé. » Ses domestiques ont dit encore que, sur ces paroles. Monsieur s'était tourné vers le mur sans rien dire...

Depuis longtemps, Emile ne lutte plus; il a peur, il se sent épié, il sait ce qu'il lui en coûterait de laisser paraître une résistance.

... Toutes les fois, dit Orizio, que M. Emile Récipon me disait quelque chose, ses yeux étaient toujours tournés du côté de la porte de la chambre de Madame. Il avait l'attitude d'un homme qiii craint qu'on entende ce qu'il dit. Il me disait de lui parler à l'oreille quand j'aurais quelque chose à lui dire.

Il disait : « On épie tout ce que nous disons... »

Le 22 mai, quand le notaire viendra s'asseoir au lit de mort d'Emile, Alice Bazin ne sera point à ses côtés, mais elle n'a plus besoin d'être là pour être certaine d'être obéie.

Je ne plaide pas rimbécillité ni l'insanité d'esprit, mais la captation, et je pense que la captation s'exerce d'une manière plus effective et plus heureuse suivant qu'elle a devant elle un

356 PLAHKJTSftS

homme vigatiTetn:, résistant, maître de ses forces ou un enfant déprimé, abattu, et ce n est point, à coup sûr, tomber dans un matérialisme •excessif c^ue de dire que La dépression de Vèire physique exerce nécessairement sur la volMité morale une inâueikoe qui ne peut y«s se diseuiker. Le 22, quelques moawaits avant le testonent, lorsqute le docteur Baretti Toit Emile, oa p^t •se demander, Ali^e Bazin elte-iaème peut se demander si J'oéuTre de la captation n'a pas été plus lente encore que Tcçuvre de la mort. Voici ce que déclare le docteur Baretti dans sa déposition :

... Je fus reçu à la villa Martha (c'est le 22 mai, à 2 heures du soir), par M"® de Berck, qui me dit aussitôt que le malade venait d'avoir un fort crachement de sang. Elle m'introduisit dans une chambre voisine de celle où se trouvait le malade. Là, «lie me fit voir une cuvette contenant du sang rouge, rutilant et écumeux, et en assez grande quantité. A •ce moment survint le docteur Vaudremer, qai se trouvait auprès du malade et qui me fit l'historique rapide de la maladie.

Il me dit : « Il y a environ quatre semaines, M. Récipon a été atteint d'un état typhique. Puis la fièvre s'est calmée et le malade est resté faible. Lorsque, il y a quelques jours, je crois, à la suite d'un excès de nourriture et peut-être de quelques émotions, il a été repris parla fièvre et a craché le sang. »

Après cet entretien, nous nous sommes rendus au •chevet du malade. Je l'ai trouvé étendu dans son lit, extrêmement pâle et affaissé, presque exsangue, immobile et ne parlant pas, suivant les prescriptions

médicales qui lui avaient été faites; j'ajoute qu'à raison de son état, il lui eût été d ailleurs très difficile de les enfreindre. Il crachait du sang de temps en temps par petite quantité. Le thermomètre appliqué par moi indiquait environ 39 degrés. J'ai remarqué que le pouls était très rapide. Avec beaucoup de précaution, nous l'avons assis sur son lit et j'ai alors achevé l'examen de la poitrine commencé à la partie antérieure alors qu'il était couché. J'ai trouvé une forte congés Lion de k partie supérieure des deux poumons, beaucoup plus accusée à gauche où elle occupait toute La moitié supérieure de l'organe. Je n'ai pas constaté de signes de cavernes, ni même de rainoilissedûeat. Le veotre était légèrement ballonné et tendu, mms sans douleur ^éfiérale ni localisée. J'ai rassuré de mon m^ienx le jeune malade et j'ai pu m'apercevoir,. à la fin de ma visite et de la consultation qjite nous avoins eu ensuite avec le docteur Vaudpensker, qu'il était mi peu plus tranquille et qu'il paraissait satisfait de ma vi$it«.

Voilà ce que . le docteur Baretti cansiat^ le 22 mai, à 2 heures de l'après-midi, et le testament est du même jour 6 heures !

Le lendemain 23, — et ceci a de l'importance parce que, comme le dira le docteur Bourcart, la maladie suit une marche régulière, le docteur Bourcart revient près d'Emile :

... Le 23 mai, entre 4 et 5 heures du matin, je reçus la visite de M"* de Berck, qui ne fut pas sans me surprendre. Elle venait faire appel à mon dévouement, en me disant d'oublier les lubies d'un malade elles procédé^ peu courtois dont j'avais été l'objet de sa part à elle.

Je dois dire tout de suite, pour rendre intelligible

ce passage de ma déposition, que le docteur Daremberg s'était adjoint le docteur Vaudremer pour les soins à donner, la nuit principalement, au malade. Avant de me rendre à la villa Marlha, j'allai voir le docteur Vaudremer et provoquer de sa part les explications présentant une utilité pour ma visite au malade.

Le docteur Vaudremer me communiqua Tétat du malade. Il l'avait laissé deux ou trois heures auparavant (2 heures du matin) crachant lé sang et en proie à des hémoptysies répétées, en somme très inquiet sur son compte. Il me dit également qu à la suite d'une discussion avec M™° de Berck, il dut quitter la villa Martha avec une précipitaliçn telle qu'il en était sorti chassé par M™* de Berck, laissant une partie de ses vêtements dans cette habitation.

Il m'apprit à ce moment qu'il avait télégraphié à M™® Récipon pour lui dénoncer la gravité de Tétai de son beau-fils, ajoutant qu'il n'était pas possible de m'accompagner à la villa Martha, obligé qu'il élait de se rendre à Nice, auprès du docteur Baretti, avec lequel il devait s'entretenir du cas de M. Récipon.

Pendant tout ce temps, M"'® de Berck m'attendait dans son coupé, stationnant devant la porte. Je pris place dans sa voiture, et j'arrivai avec elle au ehevet du malade qui était à l'agonie, vomissant de pleines cuvettes de sang, d'une faiblesse extrême, le pouls intermittent, la respiration entrecoupée, les yeux ternes, ayant à peine la force d'articuler un merci, car, par nature et par éducation, M. Récipon élait extrêmement aimable et bon. J'appliquai le traitement convenant à cet état; ce traitement n'était, du reste, que la continuation, ou à peu près, de celui suivi jusque-là...

C'est également le 23 mai, à une heure un

peu plus avancée de la matinée, qu'arrive le docteur Bize, accompagnatnt W^^ Récipon.

... A mon arrivée à Cannes, j'ai trouvé M. Récipon très malade, très déprimé, se rendant à peine compte de ce qui se passait autour de lui; M"'® de Berck m'a fait entrer avec elle dans sa chambre et lui a dit : « Voilà le docteur qui viendra passer les nuits auprès de toi, puisque le docteur Bourcart ne veut pas les passer. » Il a répondu simplement, si j'ai bonne mémoire : « Bien». A ce moment, il n'y avait plus chez le malade de symptômes de fièvre typhoïde.

Sur interpellation :

Le 22 mai, jour de la confection du testament, je n'étais pas à Cannes, je crois que j'y suis arrivé deux ou trois jours après. Le jour de mon arrivée, M. Récipon n'avait pas de fièvre, mais il était dans un état général si mauvais que la fièvre n'avait aucune importance.

/.c témoin ajoute spontanément :

Je fais erreur, je me souviens maintenant que le jour de mon arrivée, l'infirmier a pris sa température, qui était de 39 degrés, et les jours suivants elle est restée à peu près la même.

Voilà donc, heure par heure en quelque sorte, Tétat du malade.

La déposition du docteur Guitter n'est pas moins probante.

Sur interpellation de M^ Benoist :

Les hémoptysies ne sont survenues ejuc dans la dernière période de la fièvre typhoïde; j'étais alors à Paris.

Sur interpellation de M"" Ratier :

Demande. — Le témoki ne se souvient-il pas qae M"** Récipon l'a prié, ne pouvant pénétrer auprès do malade, de lui transmettre, dès que cela serait possible, le profond regret qu'elle éprouvait de ne pouvoir l'approcher et l'embrasser?

Réponse, — Il me semble que M"'^ Récipon m*a adressé cette demande à laquelle je me suis empressé de souscrire; du reste tout ce qui a été fait, à ce moment-là, Ta été d'un commun accord entre M"^" Récipon et les autres membres de la famille.

Sur interpellation de M'* Benmst :

Je n'ai pas pu transmettre à M. Récipon la recommandation de sa belle-mère; à ce moment-là, le malade était dans un état de profonde prostration et toute émotion pouvait lui être fatale; nous évitions nous-mêmes tout entretien avec lui et du reste je ne sais pas s'il aurait compris ce que nous aurions pu lui dire de la part de M""" Récipon. Lors de mon arrivée, M. Récipon, selon moi, était assez conscient pour comprendre ce qu'on lui disait, les pertes de sang l'avaient cependant profondément abattu; je ne saurais dire exactement à partir de quelle époque le malade a déliré.

Voilà, Messieurs, qui fixe bien Tétat du malade; depuis la nuit du 21 au 22, il n'a pas cessé de cracher le sang. Quand le docteur Baretti vient le voir, quelques heures avant le testament, il crache du sang de temps en temps par petite quantité. Prenons-le quelques heures plus tard. Le testament a eu lieu entre 6 et 7 heures; nous voici dans^ nuit; le docteur Bourcart est rappelé; il le trouve exsangue, les yeux ternes, pouvant à peine articuler le mot « bien » ou le

mot « merci ». Donc, si Emile Récipon, lorsqu'il fera son testament le 22 mai 1896, n'est pas un homme privé de raison^ c'est tout au moins-, et c'est le seul point que je veuille établir, un malade qui se voit et qui se sent mourir. Et ceci, Messieurs, est grave, si vous voulez bien vous rappeler ce propos tenu à Alice, le seul qui ait trahi une lijeur de révolte après une des premières scènes : « Tu en fais de belles, tu vas me faire claquer!... » *

La préoccupation qui le hante et qui est d'ailleurs inhérente à son état, c'est qu'à tout prix il faut éviter une émotion, une lutte, c'est qu'il ne peut se sauver qu'à la condition d'économiser ce qui lui reste encore de souffle et de vie. Et c'est sur ce moribond que s'exerce la pression de M"'' Alice Bazin.

Or, je ne sais rien qui puisse juger le testament fait le 22 mai d'une façon plus terrible, que ce qui s'est passé quelques heures avant, quelques heures après.

Vous savez que le docteur Vaudremer s'est concerté avec le docteur Baretti; on a envoyé une dépêche collective, appelant M"'"' Récipon en toute hâte, et les deux médecins se sont séparés sur cette impression du docteur Baretti qu' « il n'est point à redouter qu'on profite d'un moment pareil pour obtenir un testament d'Emile ». Le lendemain, le docteur Vaudremer se rend chez le docteur Baretti, et il faut laisser la parole à celui-ci, car il lui échappe un cri. qui est plus éloquent que toutes les appréciations que je pourrais formuler :

... Le lendemain matin le docteur Vaudremerse présenta chez moi, à Nice, et d'un air atterré il me dit : « Le testament est fait et j*ai servi de témoin. » J'en fas tellement surpris que je ne pus m'empêcher de lui dire : « Malheureux, qu'avez- vous fait?... »

Le docteur Baretti a vu Emile Récipon deux heures, trois heures au plus avant la rédaction du testament.

... 11 ne me dissimula pas ses préoccupations sur les suites de son intervention dans cet acte. Il me déclara qu'il ne s'était déterminé à servir de témoin que parce qu*il se trouvait où qu'il se croyait professionnellement obligé d'être à côté du malade pour le secourir, au cas où son état s'aggraverait, par suite d'une hémorragie nouvelle, ou du surcroît de fatigue que pourrait entraîner le fait de tester.

Le docteur Vaudremer regrettait d'avoir servi de témoin dans cet acte qu'il pressentait devoir donner lieu à des difficultés.

Il m'a même dit qu'en présence de l'extrême affaiblissement du malade, il était allé chez M* Jammes, notaire, pour l'engager à ajourner la passation de cet acte. Le docteur Vaudremer était profondément troublé et bouleversé en m'expliquant ces faits.

Nous allons voir, en effet, que, pris dans un engrenage d'où sa faiblesse est impuissante à le sortir, souhaitant d'être sauvé par quelqu'un de plus énergique que lui, il ira, comme à reculons, jusqu'à la porte du notaire Jammes, il frappera à cette porte; il demandera au notaire de venir faire le testament de M. Récipon, ayant soin de lui dire : « Je ne viens pas de la part de M. Ré-

cipon, je viens de la part de sa maîtresse. » Et sur ce point fondamental et si grave, il ne recevra même pas de démenti de M® Jammes. Il dira au notaire : « Je vous en conjure, puisque c est la maîtresse qui demande l'officier ministériel, attendez ; j'ai prévenu la famille, demain M"^** Récipon sera là, attendez à demain! »

En vérité ! que signifie donc ce combat qui se livre dans l'esprit du docteur Vaudremer, sinon que lié par ses fautes précédentes, par l'obéissance coupable à laquelle il s'est laissé aller, il faut encore qu'il aille chez le notaire?... On le lui ordonne, on le lui enjoint, il ira!... Mais il s'eflorce de gagner du temps, d'obtenir que le notaire ne fasse point le testament de suite... Et lorsqu'il avouera sa faute au docteur Baretti, lorsqu'il viendra lui dire qu'il a été témoin du testament, le môme cri qui échappe au docteur Baretti ne va-t-il pas vous échapper à vousmêmes : (( Malheureux, qu'avez-vous fait?... »

Ce n'est pas tout encore ; le 21 , la veille, Alice Bazin trouve Emile trop malade, vous l'allez voir, pour recevoir une lettre de sa mère; le 23 mai, M°* Récipon appelée par dépêche, sera là et on trouvera Emile trop malade pour qu'il puisse même recevoir la visite de sa mère ; bien plus, trop malade pour qu'elle puisse même entrer dans sa chambre sans être vue... comme si un secret instinct allait l'avertir qu'à côté de lui il y a quelqu'un qui l'aime!...

Le 21, on ne lui donnera pas la lettre de sa mère; le 23 mai, on lui interdira sa visite; et le 22, on affirme et on vous demande de juger qu'il

était en parfaite possession de lui-même, qu'il pouvait résister aux obsessions, aux suggestions de la fille Alice Bazin !

Elle a tenii parole f Car voici le propos rapporté par Juiia Papon :

... A plusieurs reprises M"*® de Berck m'a dit qu'elle avait assez de ce cocher eJ; du capitaine qui, selon elle, étaient à la solde de M"^'' Récipon pour épier ses faits et gestes dans la villa; elle a ajouté qu'elle ne recevrait jamais M""" Récipon, qu'elle la ferait jeter à la porte si elle se présentait et que, si elle refusait de s'en aller, elle aurait recours aux agents...

L'arrivée de M™* Récipon ne prend pas Alice Bazin au dépourvu. Le coup est fait! Elle achève d'exécuter le plan qu'elle s'est tracé, cruel, abominable.

Je vous ai dit que le 22, l'état était tellement grave qu'Alice Ba^in se décide à porterie dernier coup : elle a jugé qu'attendre une heure de plus serait peut-être laisser passer la mort avant elle; est-ce vrai? Voici la déposition du docteur Baretti :

... Après la consultation - (celle dont il a rendu compte tout à l'heure) j'ai pris congé d'Emile, lui promettant de revenir bientôt le voir.

Avant de quitter la villa. M"® de Berck me fit entrer au salon où elle me dit : « Pensez-vous que l'état de M. Récipon soit très grave? que pensez-vous de ces crachements de sang? Peuvent-ils présenter quelques dangers à bref délai? » J'ai répondu que sans doute l'état du malade était très grave, mais que les crachements de sang provenaient d'une congestion pulmo-

nai?e et non pas de la rupture d'un Vaisseau sanguin dans une caverne, il n'y avait pas lieu de craindre une hémorragie rapide et foudroyante, que par conséquent le danger de mort ne paraissait pas imminent.

Elle m'a demandé ensuite quelle était pour moi la cause de ces hémorragies ; j'ai répondu que c'était la tuberculose pulmonaire à l'état aigu et en même temps l'affaiblissement du malade. M"« de Berck a de nouveau insisté auprès de moi pour savoir si l'état de M. Récrpon présentait un réel danger à courte, échéance. Je lui ai répondu que la mort ne me paraissait pas imminente et que sa vie pouvait enieore se prolonger quelques jours. « Vo-us connaissez, ajouta- t-elle, la situation de M. Récipon. Vous savez que son père est mort, qu'il est maître de sa fortune, il a voulu faire son testament. Ne vaut-il pas mieux qu'il le fasse pendant qu'il est encore frappé (^ic)?...»

Et le magistrat qui a dirigé l'enquête a pris soin d'indiquer que ces mots sont exactenaent ceux prononcés par le témoin lui-même. Le docteur Baretti, à côté de ces paroles si graves qui font sur vous comme sur moi une si pénible impression, rapporte encore un propos tenu par Alice de Berck au docteur Vaudremer et que celui-ci lui a répété :

... J'ai communiqué en quittant la villa Martha cette conversation au docteur Vaudremer qui m'a dit que de son côté il avait reçu après moi, de M"'® de Berck^. les mêmes déclarations et questions et que celle-^ci aurait teiminé par ces mots : « Je compte sur vous. » Le docteur Vaudremer m'a répété cela sur un ton de révolte. Arrivés à la gare nous avons adressé à

M""* Récipon un télégramme ainsi conçu : « Beau*fils gravement malade, partez immédiatement... »

Comme le docteur Vaudremer se débat et lutte contre lui-même! Cette parole qu'il rapporte, abominable, d'Alice de Berck : « Je compte sur vous... », comment, dans quel intérêt peut-elle la prononcer, à cette date du 22 mai i896? Quel fait lui en donne le droit?... Et le docteur Vaudremer de parler sur le Ion d'un homme révolté! Ah! oui, révolté, mais non point jusqu'à la désobéissance. 11 obéit avec la répugnance d'un homme qui accomplit une action qu'il désapprouve et qui lui fait horreur, mais il obéit : le voilà se rendant chez le notaire et tenant ce propos qu'il n'est pas inutile de rapporter encore :

... Le jour même de la confection du testament, j'ai fait constater à M*' Jammes que c'était M"*» de Berck qui Favait fait appeler et non M. Emile Récipon. Il m'a répondu : « C'est bien » et est entré avec M^'de Berck dans un salon du rez-de-chaussée...

Déjà il avait dit au notaire, chez lui :

« Monsieur, on viendra vous chercher pour faire le testament de M. Récipon, domicilié à la villa Martha; la famille a été prévenue par moi ce matin, elle doit arriver demain; je prévois que vous assisterez à une chose que personnellement je regrette, je viens vous demander de remettre l'acte à demain. » Le notaire me répondit : « Mon cher docteur, je pars demain en Italie, avec ma femme ; je préfère beaucoup que ce testament soit fait aujourd'hui, je nevois

pas pourquoi, une bonne affaire se présentant, je ne la prendrais pas, et d'ailleurs si on vient me chercher, je ne puis refuser mon ministère. »

Alors M. le docteur Vaudremer voit s'évanouir sa dernière espérance; il avait cru que ce testament qui lui fait horreur serait ajourné, que le notaire attendrait au leiidemain. Dans sa détresse, il se raccroche à une autre branche : il demande à être témoin, pensant, sans doute, offrir par là à Emile un secours, un appui, — 'je ne sais, je cherche à expliquer presque Tinexplicable...

... C'est alors que je posai au notaire des questions me concernant au point de vue médical, et je lui demandai ceci : « Monsieur, le malade est dans un état très grave, les émotions vives, ou les efforts physiques mêmes légers, peuvent lui coûter la vie, puis-je l'assister dans cet acte projeté en me tenant dans la chambre d'à côté? »

Le notaire me répondit que ce fait était impossible, parce que si on avait besoin de mes soins pendant la confection de l'acte, celui-ci serait interrompu par l'entrée d'un tiers, et nul de ce fait. Je pensai que cela obligerait de recommencer le testament, d'où nouvelle fatigue pour le malade; ce moyen était impossible. J'en proposai un second, qui était de me tenir dans la chambre du testateur, comme médecin, mais non comme témoin participant; il me fut répondu par le notaire que « seuls, les témoins participants pouvaient assister à l'acte »...

Vous voyez comme il se débat : être dans la chambre à côté pour intervenir... se tenir dans

la pièce sans être témoin ; ce n'est pas possible, alors il sera témoin puisqu'il le faut!...

... Dans ces conditions, pour accomplir ce que je considérais être mon devoir médical, d'après les déclarations ci-dessus énoncées, j'aseiâtai au testameai comme témoin...

Ici, j'éprouve un embarras; je me demande si je dois user d'une arme que m'offre la coHtreenquête, de la dépositionde Sehoenberg, terriWe, si elle est vraie, mais que je ne veux point lire sans avoir dit au tribunal que je prendrai tout à l'heure, sur un point important, Sehoenberg en flagrant délit de mensonge.

Voici ce qu'a dit Sehoenberg.

... J'étais auprès du malade le ââ mai. Ce joar-là^ il a craché le sang. Quand le docteur Vaudreaier lui •dit : « .Le notaire est en bats, décidez-vou^à faire votre testament; si j'étais malade ce serait u»e des premières choses que je ferais. J'ai toujours constaté que plusieurs de mes malades s'étaient tottjours mieux trouvés après. Je vai» aller chercher le notaire ». (M* Jammes était en bas). « Je demande à réfléchir», dit M. Récipon ; et le docteur ayant ajouté: (c Allons, décidez-vous », M. Récipon prononça ce seul mot : « Oui. » Le docteur alla chercher le notaire (qui était déjà arrivé et qui était en bas) et ce dernier monta avec les témoins pour retenir le testament, k n'y ai pas assisté. 11 n'y avait dans la chambre que les témoins, le notaire et le testateur.,.

Ah ! Messieurs, si cela était vrai, quelle horreur! Assiégé par Alice Bazin qui veut lui arra-

cher un testament, non seulement il n'est soutenu par personne mais là, épuisé, sur ces draps ensanglantés qu'a vus, lui, le témoin Bidois, témoin instrumentaire, là, exsangue, dira un des médecins, les yeux vitreux, cadavre sur lequel il n'y a plus qu'à ramener le linceul, il e^ encore pressé de souscrire aux convoitises de la maîtresse par son médecin! Celui-ci, après avoir dit au notaire : « Ce testament me trouble, m'inquiète », est là maintenant près de son malade; celui-ci veut différer, attendre... « Non, non, procédons sur l'heure, vous verrez comme ce testament vous soulagera! » Je ne crois pas cela, Messieurs, je n'ai pas besoin de le croire, je préfère ne pas le croire !

Au surplus, le D"" Vaudremer, interrogé, a nié ce fait :

Demande : — Quand le témoin a été chercher le notaire, ce dont 11 avait été chargé par M""® de Berck,. n'en a-t-il pas parlé à M. Récipon?

Réponse : — Non, je ne lui en ai pas parlé.

Quoi qu'il en soit, Messieurs, ce n'est pas à moi de départager le témoin Schœnberg et le témoin Vaudremer; que si M. Vaudremer s'est joint aux efforts d'Alice Bazin, il y a à ajouter, à tous les faits de captation, un dernier fait plus odieux et plus abominable; mais, je le répète, il n'est pas essentiel à notre affaire, il n'est pas nécessaire à notre thèse pour obtenir la nullité du testament du 22 mai 1896.

Voilà dans quelles conditions il a été fait. Je ne rappelle que pour mémoire ce qui a été dit

par le quatrième témoin instrumentaire de l'état dans lequel M^ Jammes aurait trouvé Emile. Tout le monde est d'accord que le D' Vaudremer est allé chercher M'' Jammes et lui à dit : « C'est M°'* de Berck qui vous appelle. » M* Jammes s'est rendu à la villa Martha et a été reçu par M"*' de Berck; on est allé chercher, racoler les quatre témoins nécessaires, et c'est alors. Messieurs, que, dans la chambre d'Emile, sans un avertissement, si on en croit le D' Vaudremer, Emile voit apparaître un notaire, assisté de quatre personnes, comme si on se fût étudié à créer une de ces mises en scène qui donnent à entendre à un malade que tout est accompli!

hmile avait-il sa raison? — Peut-être! — Sa volonté? — Certainement non! On a pressé de questions 1% D' Vaudremer : le malade était-il lucide? Et il a répondu :

... Je déclare que le malade, pendant le cours de mes soins, était entré en convalescence de sa fièvre typhoïde, lorsqu'il fut repris, dans la suite, d'accidents aigus différents; il était très faible, évidemment lucide, mais dans un état de faiblesse générale tel qu'il pouvait parfaitement ne pas avoir son libre arbitre, ni être maître absolu de l'expression de sa volonté.

Cette opinion est basée sur Tétat de faiblesse extrême du testateur, qui était presque moribond au moment de l'acte, puisque c'est d'ailleurs sur cet état grave seul que j'ai jugé ma présence nécessaire,

Sur interpellation :

Ma conviction formelle est que le malade était lucide, mais n'avait pas son libre arbitre au moment

AFFAIRE DU TESTAMENT D'EMILE HÉGIPON Zl\

de la confection du testament. J'ajoute ce détail que le malade était tellement faible et tellement en danger que, lorsque le notaire voulut le faire signer, je m'y opposai formellement, dans la crainte qu'il n'eût une syncope mortelle.

Voilà, Messieurs, ce qu'Alice Bazin avait fait d'Emile. Vous aurez à dire si cet enfant épuisé, isolé, assiégé d'obsessions, terrifié par les scènes violentes, redoutant une scène nouvelle comme une certitude de mort, a pu valablement instituer cette maîtresse sa légataire universelle !

Votre réponse serait déjà assurée, et cepen* dant, Messieurs, je n'ai pas fini. Il me. reste à vous faire connaître deux faits, qui, à eux seuls, suffiraient à constituer des manœuvres dolosives caractérisées, à former votre conviction, à éclairer vos consciences.

J'ai prononcé déjà le nom d'un M. Sauvrezis. C'était, Messieurs, un parent pauvre, mais beaucoup moins de la famille du cousin Pons que de la famille delà cousine Bette. Il avait eu recours maintes fois à M. Récipon pour des services d'argent; sa situation était restée médiocre et la fortune de M. Récipon semble lui avoir donné souvent à songer.

M, Sauvrezis, lorsque Emile Récipon se trouva orphelin, jugea qu'avec un peu d'habileté il ne devait pas être difficile, d'entrer dans les bonnes grâces de ce jeune homme. Hôte assidu de l'hôtel Récipon, visitant M""' Récipon comme tous les parents et amis de la famille, très au

courant de la santé d'Emile, il savait qu'un dénouement fatal et mortel était à prévoir; il trouvait juste que son héritage ne s'égarât pas du côté de ses frère et sœurs.

J'en prends à témoin M. Sauvrezis lui-même. <}uand Emile Récipon est mort, M. Sauvrezis a éprouvé une déception terrible, et il l'a exprimée à l'un des témoins les plus importants de l'enquête, M. Larrey, en termes qui veulent être médités mot par mot :

. Question de M^ Ratier :

M. Sauvrezis n'est-il pas venu voir M. Larrey à la suite des obsèques d'Emile à la Roche-Giffart, pour lui demander des explications au sujet de raccueil qu'il avait reçu des membres de la famille Récipon? Ne lui a-t-il pas, ce même jour, parlé du testament d'Emile?

Réponse :.

Effectivement, M. Sauvrezis est venu me voira mon bureau, moins pour me demander des explications que pour me dire que sa conduite, pendant son séjour à Cannes, avait été mal interprétée par la famille. En ce qui concerne le testament, il paraissait surpris que son nom ne s'y trouvât pas, et avait l'air d'en concevoir une amère déception...

Et puis, écoutez bien ceci :

... « Du moment, me disait-il, où l'on m'avait fait venir à Cannes, j'avais tout lieu de croire que je figurais dans le testament. »

Ah! voilà un propos qu'il faudra retenir! « Du moment oîi Ton m'avait fait venir à Cannes,

j'avais tout lieu de croire que je figurais sur le testament. »

Mais, M-essietirs, quelle est donc la personne qui est ainsi dissimulée derrière ce pronom indéterminé : « on »? Ce n'est pas M°^^ Récipon, par la raison qu'elle n'a pas fait venir M. Sauvrezis; M. Sauvrezis a connu son départ par le concierge Gilles. Etant donné que le testament a été fait villa Martha, chez la fille Bazin, on ne concevra jamais que M. Sauvrezis vienne dire : « Du moment que M""^ Récipon m'avait fait venir à Cannes, j'avais tont lieu de penser que je figurais sur le testament fait chez la fille Bazin. » €ela n'aurait aucun sens.

Mais, cependant, on avait fait venir Sauvrezis à Cannes I On devait lui marquer de la gratitude . . . Il n'est pas malaisé de comprendre quelle personnalité désigne ce pronom impersonnel!

n y avait là une première indication qu'entre M. Sauvrezis etM'^* Alice Bazin il existait quelque relation. Nous verrons tout à l'heure, grâce aux communications de l'adversaire, que M. Sauvrezis appelle Alice « chère madame », qu'il lui parle de « leur cher petit malade »... Mais n'allons pas si vite et voyons à quel travail M. Sauvrezis se livrait sur l'esprit de M. Emile Récipon.

Voici, Messieurs, un télégramme qui est évidemment à peu près contemporain d'une lettre que je vais lire :

Récipon. — Villa Martha. — Cannes.

En raison opposition d'intérêts entre toi et ta" belle-mère, indispeitôable prendre un autre notaire

Il 32

pour défendre tes intérêts. Je te proposerai M« Rivière. Télégraphie acceptation et confirme par lettre en m'autorisànt à me servir de ta procuration resiée chez Lardy. — Amitiés. — Signé : Sauvrezis.

Vous pourriez voir là simplement le conseil d'un jurisconsulte douteux ; mais voici une lettre du 10 mai 1896 :

Paris, le 10 mai 1896, 4, rue de la Sorbonne.

Je te prie de m'excuser, mon cher Emile, de ne pas t avoir répondu plus tôt^ mais j'espère que tu ne m'en voudras pas, car tu sais que je suis très occupé.

As-tu quelqu'un ici s'occupant sérieusement de tes intérêts? C'est fort important pour toi. Je sais que, tenant beaucoup à racheter la Roche-en-Teillaye, on a exprimé la crainte de voir l'adjudication du 23 courant monter trop haut. Ceci est confidentiel. En un mot, si ton intérêt est de faire monter le plus possible l'adjudication, celui des mineurs est contraire au tien du moment qu'on veut acheter pour eux. Toutefois, dis-moi, de suite, si je puis^^occtte circonstance, t'être d'une utilité qmJ^Mfue, j'en serai très heureux.

Tout en regrettant viveiaeci im absence, je ne puis qu'approuver la rôaoliitlon d'habiter le Midi.

J'espère que la fiaaté s'est encore consolidée.

Que iais-tu? Comment passes-tu le temps? Tu serais bien gentil de m'écrire longuement.

Ta tante et Alice se joignent à moi pour t'embrasser bien aftectueusement.

E. Sauvrezis.

Pour l'intelligence de cette lettre, disons que, dans la fortune de M. Récîpon, figurait la terre

de la Roche-Giffart, ou plus exactement la forêt de Teillaye, qu'il avait agrandie en achetant le château de la Roche-Giffart ; elle, représentait deux millions. On s'était demandé s'il serait possible d'éviter la licitation. Malheureusement, il y avait quatre héritiers et impossibilité absolue pour un seul de devenir l'acquéreur de cette terre considérable ; on ne pouvait songer à demander à M. Emile Récipon, par exemple, avec les deux millions deux cent mille francs qui lui revenaient, de mettre deux millions dans l'acquisition de Teillaye. Alors, — et je rapporte un fait dont la démonstration serait bien aisée, — on était convenu, après délibérations avec Emile Récipon, que M*^^ Récipon, agissant au nom dé ses trois enfants mineurs, soutiendrait les enchères et chercherait à se rendre adjudicataire.

M. Sauyrezis profite de cette circonstance pour dire à Emile : « Vous avez des intérêts contraires, M""* Récipon peut désirer que la terre de la Roche-Giffart se vende mal. Prenez garde! »

J'indiquais tout à l'heure que M. Sauvrezis n'était certainement pas resté un étranger pour M°^« Alice de Berck. Et, en effet, le 22 mai, il lui a télégraphié pour la prévenir de l'arrivée de M™*' Récipon. Je dois dire qu'il y a sur ce point deux versions.

Voici la version de M, Sauvrezis :

... Gilles, le concierge de Thôtel de la rue Bassano, m'a télégraphié ^ un soir que M"*' Récipon venait de

partir pour Cannes, Emile étant très malade; j'allai rue Bassano et appris qu'il y avait deux dépêches, la première signée de deux docteurs, la seconde signée du docteur Vaudremer seul, insistant beaucoup, cette dernière, pour le départ de M""* Récipon. J'ai télégraphié à Emile, villa des Arcades, le croyant toujours là, pour avoir des nouvelles...

A^'oici la version du docteur Vaudremer :

... Dans la nuit qui suivit, je repris ma veilleaaprès du malade; j'étais étendu dans la chambre voisine lorsque, vers minuit et demi environ, je fus réveillé brusquement par M™' Bazin qui était entrée dans la chambre, tenant à la main une dépêche, et qui, en proie à la plus vive colère, me dit : « Monsieur, vous avez conmiis une action indigne; vous ne vous êtes pas conduit en galant homme. Vous avez commis là une action malhonnête en prévenant la famille, et voici la dépêche que je reçois : « Docteur Vaudremer a prévenu famille de l'état de santé d'Emile. Quy a-t-il de vrai? Signé : Sauvrezis »...

M. Vaudremer a dit : « Je ne garantis pas les mots, mais je garantis le sens de la dépêche. » Or, il avait des raisons pour ne point se tromper à cet égard.

Ce qu'il y a de plus frappant pour le docteur Vaudremer, pour cet homme apeuré et timoré qui, depuis qu'il a envoyé la dépêche, compte les heures et attend le moment où, étant à la gare, il pourra s'expliquer avec M"^" Récipon, — ce qu'il y a de plus frappant dans la dépêche, ce sont ces mots : « Docteur Vaudremer a prévenu la famille. »

Etait-ce, Messieurs, une communauté d'instinct ou une communauté d'intérêt qui avait xapproché, ou par correspondance ou autrement, Alice Bazin de M. SauTr^zis? Je ne sais; mais il sera bien difficile de persuader au Tribunal qu'ils ne se connaissaient pas. ^

M. Sauvrezis est arrivé à Cannes quelque temps après M'^^ Récipon; il a rendu visite à ]yjme ^Wqq (jg Berok ; il s'est trouvé à Cannes — je note ce détail — en même temps que M. Paiiel, le trésarier-payeur dont j'ai parlé, et voici que, dans les pièces communiquées, nous trouvons ce billet adressé à Alice de Berck par Sauvrezis :

Chère.Madame,

Je suis heureux d'apprendre que notre cher petit Emile va mieux. M. Paitel et moi allons en profiter pour passer la journée à Nice.

Ce soir ou demain matin j'aurai le plaisir d'aller vous voir.

Recevez, chère Madame, tous mes remerciements pour les soins si dévoués que vous donnez à notre cher malade et croyez à mes meilleurs sentiments.

Cette lettre est écrite à Cannes, à cette femme, après que non seulement M""^ Récipon, mais tous les membres de la famille d'Emile Récipon ont été jetés à la porte; et c'est à une maîtresse, à une fille qui tient cet enfant en chartre privée que M. Sauvrezis écrit : « Chère madame », en la remerciant des soins touchants dont elle environne leur <c cher malade »!

Yoici maintenant comment Sauvrezis a, certes n 32.

sans le vouloir, fourni à Alice Bazin une arme qui, à elle seule, eût assuré son œuvre.

Le H mai 1896, pendant qu^Émiie Récipon se mourait, M. Sauvrezis reçut la visite de M. Persac, le subrogé-tuteur d'Emile. M. Persac lui parla de ses inquiétudes au point de vue de la santé et de la fortune d'Emile Récipon ; il lui dit que son avis, à lui, était qu'on devait donner à Emile Récipon un conseil judiciaire.

Ceci, Messieurs, se passe, vous le verrez, le 11 mai. Ce n'était point la première fois que M. Persac émettait cette opinion; mais ce qu'il est essentiel que le Tribunal retienne, c'est qu'il était de notoriété dans la famille que M"*^ Récipon avait formellement, inébranlablement repoussé toute pensée de ce genre.

A^oici, sur ce point, la déposition de M""* de Persac :

... Il exprimait le désir de n'être soigné que par sa belle-mère, disant qu'elle ne le fatiguait pas et qu'elle le soignait avec précaution. Je dois ajouter que ihon mari était très vivement préoccupé des dépenses énormes auxquelles se livrait Emile ; il en référa à M™* Récipon, lui disant qu'à son avis il y aurait lieu, dans l'intérêt d'Emile, de lui faire nommer un conseil judiciaire; M""* Récipon ne voulut pas en entendre parler; elle répondit que si son beau-fils dépensait toute sa fortune, il aurait toujours une place chez elle. Mon mari en référa à M. Sauvrezis, cousin par alliance de la première M"® Récipon. Je crois me rappeler qu'il répondit qu'il n'avait pointa s'en occuper.

Je crois que, pour influencer Emile dans les der-

niers jours de sa vie contre sa belle-mère, on lui a fait croire mensongèrement que le projet de lui donner un conseil judiciaire émanait d'elle, alors que c'est mon mari seul qui en avait eu la pensée...

Outre cette affirmation catégorique, la déposition de M*"* Persac seule pouvait nous faire connaître ce détail, que c'est après avoir été repoussé par M"* Récipon que son mari est allé s'ouvrir à M. Sauvrezis à la date du H mai.

Sur le même point, on a entendu le principal clerc de M* Lardy :

... Je sais que M"« Récipon était hostile à la dation d'un conseil judiciaire.

Voici encore le témoignage de M. Larrey :

Demande :

Le témoin, dans ses rapports fréquents qu'il a eus avec M"* Récipon, n'a-t-il pas eu occasion de lui entendre exprimer ses intentions et son opinion, au sujet de l'idée qu'a pu émettre M. Persac, relativement à la dation d'un conseil judiciaire?

Réponse :

Oui, M"''^ Récipon m'en a parlé ; l'idée d'un conseil judiciaire a germé* dans l'esprit de M. Persac, qui s'exagérait peut-être les dépenses d'Emile ; elle a toujours été très éloignée de ce projet; naturellement elle n'était pas satisfaite des relations de son Bis avec M"® de Berck, tant au point de vue de sa santé qu'au point de vue de ses dépenses ; mais elle disait qu'Emile était libre de gérer sa fortune comme il l'entendait; que s'il venait à la dissiper, ses sœurs seraient toujours assez riches, et qu'elle et ces dernières le recevraient à bras ouverts.

Ici une question est posée qui porte Fattention du témoin sur un point plus intéressant encore :

Qttestion de J/* Ratier :

Le témoin a-t-il eu Toceasion de s'entretenir avec M. Sauvrezis des intentions de M""* Récipon, en ce qui concerne ce projet de dation du conseil judiciaire?

Réponse :

Quelques jours après mon retour de Nice, où j'avais passé Thiver, je rencontrai (M. Sauvrezis sur le boulevard de Strasbourg; nous parlâmes du séjour d'Emile à Cannes, de ce qu'il faisait, notanunent du bateau à vapeur qu'il venait d'acheter. Il me dit à ce sujet : « M. Persac trouve qu'ii dépense beauconp;il est venu me voir, ajouta-t-il, pour me demander s'il ne serait pas nécessaire de lui nommer un conseil judiciaire. » Je lui répondis que M"* Récipon s'était toujours montrée hostile à cette idée qui était pertonnelle à M. Persac. An surplus M. Sauv^zis devait être à ce sujet aussi bien fixé que moi, puisqu'il con* naissait la famille et qu'il allait fréquemment voir M"^« Récipon.

Ce qui rend ceci extrêmement intéressant, c'est que nous allons voir tout à F heure ce qu'écrira M. Sauvrezis, et par conséqueijt il est bon de prendre sur le fait ce qui lui a éfc dità< ce moment par M. Larrey et les propos qu'il a tenus à M. Larrey lui-même, M. Sauvrezis a-t-il pu se tromper sur le point de savoir ^i c'était M™^ Récipon ou M. Persac qui voulait donaef 1^ conseil judiciaire?

Je lui répondis que M"« Récipon s'était toujours montrée hostile à cette idée qui était personnelle à M. Persac. Au surplus M. Sauvrezis devait, à ce sujet, être aussi bien fixé que moi puisqu'il connaissait la famille et qu'il allait fréquemment voirM"*» Récipon.

Voilà qui est clair. M. Persac a dit à M. Sauvrezis, que, lui, songeait à demander pour Emile Récipon un conseil judiciaire; il n'a pas mis M"*® Récipon en cause, au contraire, et si un doute avait pu-i'ester dansFespritde M. Sauvrezis. il est dissipé par sa conversation avec M. Larrey, : M™*' Récipon a toujours été hostile à ce projet. — Le témoin ajoute que M. Sauvrezis ne pouvait pas Tignorer puisqu'il allait chez M™'' Récipon aussi souvent que lui-môme et que ce qu'il savait, M. Sauvrezis devait le savoir aussi.

Il y a quelque chose de plus typique encore, c'est ce queVa nous dire M. Sauvrezis lui-même dans sa déposition. Nous venons de voir que M. Persac lui a parlé de ses projets à lui, aucune allusion n'a été faite à une intention de M""* Récipon de donner un conseil judiciaire à Emile; quand M. Persac lui en avait parlé, elle avait repoussé cette idée; cela était de notoriété dans le .milieu oîi vivait M. Sauvrezis; tous les parents ou amis le savaient et M. Larrey, lorsque M. Sauvrezis lui a fait cette communication, lui a dit : « En effet, c'est une idée personnelle de M. Persac, mais jamais M""" Récipon ne l'a accueillie. » Voyons donc ce qu'a dit M. Sauvrezis, lui-même, dans sa déposition :

... J'ai reçu la visite de M. Persac, le 11 mai J896, je ne sais s'il venait de la part de M"' Récipon. Ce qui est certain, c'est que la veille j'avais vu cette dame et que je lui avais parlé d'une lettre datée du 4 avril qu'Emile m'avait adressée et dans laquelle il manifestait l'intention de rester tout Tété dans le Midi, d'après l'avis de son docteur. M™® Récipon n'avait pas connaissance des intentions de son beau-fils, M. Persac vint ni'en parler ; il en était fort préoccupé, il me dit qu'Emile était dans le Midi avec quelqu'un qui allait le ruiner, qu'il avait dépensé 200.000 francs depuis quinze mois, qu'il avait notamment acheté un yacht qui lui aurait coûté, supposait-il, 80.000 francs (j'ai su depuis par une lettre d'Emile, qu'il avait élé acheté 25.000 francs). Il ajouta qu'il venait me trouver pour que je lui fasse nommer un conseil judiciaire. Si je l'avais cru, séance tenante il aurait fallu agir. Je lui fis remarquer qu'on ne justiûaitpas de ces dépenses et que, fussent-elles justifiées, elles ne suffiraient pas à mon avis pour lui faire nommer un conseil judiciaire.

M. Persac ajouta : « Je m'en charge, je suis certain de l'obtenir. » J'ai été très surpris de cette visite, je dirai même, j'en ai été indigné.

M. Persac n'avait pas l'habitude de venir chez moi, je répète que j'ignore absolument si M°' Récipon a approuvé cette démarche; ce qui est certain, c'est qu'il ne s'est présenté chez moi que parce que M"* Récipon lui avait fait part de la lettre d'Emile...

Donc M. Sauvrezis est d'accord avec les témoins précédents; il ne dit pas toute la vérité, il ne dit pas, comme les autres témoins, que toujours M""* Récipon a repoussé cette idée el qu'elle s'est bornée à dire — et cela concorde

absolument avec l'idée qu'elle s'est faite de son devoir : — « Non, Emile ne dissipe pas sa fortune, et puis la dissipât-il, celle de mes enfants est à lui, le jour oîi il l'aura dissipée, nous lui ouvrirons nos bras ». Tout le monde con^naît ses sentiments et Sauvrezis est obligé de dire :

yiffMfge absolaiKeiit &\ fiP* R^ipcm araff t aaiarisé cette démarche.

Eh bien, Hiessîeurs, ceci étant connu, voici la lettre perfide que cet homme, qui a déclaré dans l'enquête ignorer si M. Persac parlait en sonttom ou pour M°® Récipon, a écrite à Emile &éctpon, et qui a été trouvée sous les scellés apposés villa Martha. Il faut la lire tout entière, elle est aussi longue qu'abominable :

Paris, le' 12 mai 1896. 4, rue de la Sorbonne. Mon cher Emile,

Depuis ma lettre de dimanche dernier que tu dois avoir actuellement en- la possession, il y a eu des démarches faites près de moi dont je tiens à te parler sans retard, car ces démarches ayant échoué, on va probablement s'adresser à un autre membre de la famille.

Avant tout, il doit être bien entendu que cette lettre est confidentielle, et que je compte sur toute ta discrétion. Je ne veux pas, mon Emile, que tu me considères seulement comme ton oncle, mais bien comme un ami sincère à qui tu peux te confier sans crainte. Je te demande donc de parler à cet ami, qui a des idées très larges, comme à un camarade

de ton âge. De moû côté Je vais te dire ce que je sais. Hier, j'ai reçu la visite de Persac (tu me promets la plus entière discrétion, c'est bien convenu); hier donc, Persac, envoyé par M"* Récipon, est venu me parler de toi. Un conseil judiciaire ne pouvant t'être donné que sur la demande d'un parent de ton côté, c'est à moi qu'on a eu l'idée de s'adresser, c'est heureux, car de cette façon je puis remplir ce que je considère comme un devoir, c'est-à-dire te mettre au courant de ce que cet insatiabte côtéMoN lard trame contre toi...

Ce « côté MoUard », c'est M™® R^cipon, c'est sa fanaille.

... Qu'il est fâcheux que je ne puisse causer avec toi, car par lettre, il y a des 'choses qui ne peuvent se dire. Enfin, je t'en dirai ce que j'en pourrai. Persac m'a donné des détails intimes sur ta vie, ajoutant que la personne dont il me parlait te ruinerait complètement et qu'on ne. pouvait attendre, qu'il était d'avis de demander de suite au Tribunal de te pourvoir d'un conseil judiciaire , attendu que depuis quinze mois tu as dépensé 200.000 francs alors que tu n'as que 70.000 francs de revenus. 11 a ajouté: « Si on n'agit pas ainsi, quand il n'aura plus rien, nous lui ferons 3.000 francs de rente pour qu'il ne meure pas de faim, mais pas un centime de plus. Comme subrogé-tuteur des mineurs, je m'y opposerais. »

Est-ce bien dans ton intérêt que M"* Récipon et Persac, représentant les mineurs^ veulent te lier les mains?

Je t'aime beaucoup, mon petit Emile, et j'aimais tant ta mère que je me crois autorisé à te parler comme elle l'eût fait.

Tout en vivant suivant les goûts et comme tu l'entends, sois assez sage potir savoir compter.

Je t'avoue que j'ai été révolté de cette démarche à laquelle j'était loin de m'attendre ; mais on parait y tenir, et M™" Persac est venue, elle aussi, aujourd'hui faire une visite à ta tante et pour l'entretenir de nouveau de tout cela. Je ne serais pas surpris qu'on nous envoyât d'autres personnes pour insister sur ce chapitre. Tu peuît compter sur moi, je suis avec toi.

J'ai, du reste, fait remarquer à Persac qu'il n'avait aucune preuve de cette dépense de 200.000 francs en quinze mois et que, dans totts les cas, cela ne me semblait pas suffisant pour que le Tribunal nomme un conseil. Il m'a soutenu que si, qu'il était certain de la chose, etc., etc. Ah! mon pauvre ami, franchement, il est un peu raide que des gens, sous le prétexte de s'intéresser à vous et, en réalité, pour un tout autre înotif, aient le droit de vous Jier les bras ! Enfin, il est fort heureux que la demande d'un de tes parents soit indispensable, je suis à peu près certain qu'aucun d'eux ne se prêtera à pareille infamie. Le mot n'est pas trop forti Ce n'est pas parce que tu as dépensé; et du reste où est la preuve? Persac m'a dit qu'on ne l'avait pas par le notaire, mais que M™® Récipon disait que tu as fait des billets.

Tout cela, mon bien cher Emile, est, je te le répète, confidentiel ; tu comprends toute l'importance de cette lettre, à toi d'en faire ton profit. Il faut absolument que tu aies l'air de tout ignorer.

Jeté prie de m'écrire sans tarder, et de me faire savoir commfent je pourrai correspondre avec toi si tu fais de la navigation.

Pour ta santé, tu as raison de rester dana le Midi, c'est l'avis de plusieurs docteurs de mes amis. U est

vrai qu'en ce moment Paris ne serait peut-être pas mauvais pour toi, il y fait très chaud.

Baisers et bonnes amitiés de ta tante et de ta cousine; elles te recommandent de te bien soigner.

Je t'embrasse, mon cher Emile, très affectueusement.

Sauvrezis.

Il n'est pas besoin d'analyse ni de commentaire. M. Sauvrezis vient de dire que, quand M. Persac lui a parlé, il ignorait s'il venait de la part de M""' Récipon. Nous savons quelles étaient les pensées de M"*" Récipou et M. Sauvrezis ne les ignore pas. 11 prend la jAum^ et, dans cette lettre venimeuse, où tout est calculé pour exciter Emile Récipon contre sa bellemère, c'est à elle qu'il impute tous les desseins, tous les projets, toutes les menaces dont il aura à se plaindre : il parle de l'insatiable côté Mollard, et il sait que M""'' Récipon n'a pas même voulu que son mari lui léguât une parcelle de sa fortune ! C'est elle qui veut le conseil judiciaire, c'est son œuvre, elle veut qu'il ne prodigue pas sa fortune pour que cette fortune passe aux siens !

Mais, allez-vous dire, qu'importe que M. Sauvrezis ait écrit cette lettre? Les médecins ont interdit de donner à Emile aucune lettre qui puisse l'émouvoir! M""' de Berck a dit : « Il ne fallait pas qu'il eût sous les yeux un mot de sa famille, cela aurait pu l'agiter, c'est pourquoi j'ai défendu aux domestiques de lui communiquer ses lettres... » Ah! Messieurs, soyez tranquilles, la lettre de M. Sauvrezis, la lettre

empoisonnée passera! Elle ira droit à son adresse se ficher dans le cœur d'Emile comnie le trait envenimé qui peut tuer son amour pour sa bellemère, pour les enfants qu'il n'a pas cessé de chérir.

A-t-elie été remise? Voici la déposition de la femme Signal, une domestique d'Alice de Berck ;

... Le 12 ou 13 mai, j'ai entendu dire par les infirmieps et par M°* Magnier, que M. Récipon venait de recevoir de sa belle-mère des nouvelles qui l'avaient fort peiné, qu'il en avait été malade, que M"'® de Berck l'avait consolé de son mieux, lui disant que le principal était qu'il se guérît.

Voici un autre témoin de la contre-enquête, M. Virot :

... Quinze jours avant son décès, M. Récipon a reçu une lettre; j'étais dans sa chambre; il l'a lue, a changé de couleur, il marmottait quelques mots que je n'ai pu saisir; on voyait qu'il avait beaucoup de peine et que cette lettre lui faisait du mal.

J'ai su depuis que cette lettre était écrite par M. Sauvrezis, son oncle, et que celui-ci lui apprenait que sa belle-mère voulait lui faire donner un conseil judiciaire.

Voici une déposition de plus, celle de la femme Magnier, l'intendante d'Alice :

... Il y a huit ans que je connais M°* de Berck, mais il n'y a que trois ans que je suis à demeure chez elle. M™* de Berck a toujours donné les soins les plus dévoués h M. Récipon; elle est incapable de commettre une infamie.

Trois ou quatre jours avant le crachement de sang du 22 mai 1896, M. Récipon me dit avoir reçu ce jour-là même une lettre concernant sa belle-mère pour affaire de famille ; il pleurait, je le calmai et il. me répondit : « Ah 1 vous ne la connaissez pas, vous ne savez pas combien elle est fausse. » Il ne m'a pas donné d'explications et je ne sais de qui était cette lettre.

Enfin le témoin Schœnberg :

... M. Récipon reçut dans le courait du mois de mai une lettre émanant d'un de ses onclei^, M. Sauvrezis, qui l'émut profondément. Dans cette lettre cet oncle lui disait (d'après ce qu'il m'a dit, car je n'ai pas vu la lettre) que sa belle-mère se proposait de lui faire donner un conseil judiciaire à cause de sa vie déso^ donnée; M. Récipon me répondit : « Mais je ne mange pas mes rentes ».

Par conséquent la lettre a été remise à M. Emile Récipoii, et tandis que toutes celles qui pourraient le consoler, le soutenir, lui apporter la tiédeur d'une caresse maternelle, lui parler de ceu:ît qu'il aime, sont arrêtées au passage, tandis que la censure impitoyable d'Alice Bazin s'exerce sur tout ce qui pourrait réveiller en lui la conscience du présent et le souvenir du passé, ah ! elle juge bien Feffet que peut produire cette lettre, et M, Sauvrezis, croyant travailler pour lui, lui a fourni, je ne dirai pas l'arme indispensable, mais une calomnie de plus et singulièrement décisive.

C'est quelques jours avant le 2â mai que

M°* Récipon est ainsi calomniée, elle qui pas un instant n'a voulu considérer qu'elle eût le droit d'empêcher l'aîné des Récipon de dilapider sa fortune, qui a professé que sa fortune était à lui et que le jour où il l'aurait dissipée, ses enfants, elle-même, sauraient bien le recueillir et partager avec lui !

Voilk l'œuvre de M. Sauvrezis qui s'étonnera qu'Alice Bazin ait oublié de lui faire donner son pourboire et qui prononcera ces mots : « Du moment qu'on m'avait fait venir à Cannes j'avais tout lieu de croire que je figurais «sur le testament. »

Gomme il est aisé maintenant de dire à cet enfant : « Pourquoi résister, songer aux tiens,, quel amour gardes-tu pour ceux qui cherchent. à le brider? Ah! le pauvre petit garçon!... Le voilà renoué, le « fil à la patte ». Déjà depuis longtemps, pas une lettre de sa mère... Elle a d'autres soucis, elle lui ménage d'autres surprises... ))

Eh bien. Messieurs, quand on côttsidèfe l'effet produit par cette lettre et attesté par les témoins, quand on songe que mainteûâtit, utie lettré de M"* Récipon va venir, et qu'Emile ne l'aura pas, qu'Alice vole â ce Mourant la dernière joie qu'il pût goûter, on â le droit de s'émouvoir et d'être à son tour impitoyable pour qui fut sans pitié!

Je vous ai dit que M™* Récipon, ap^ès son retour k Paris, avait continué d'écrire à Èinile Récipon; nous avoiis* vti qu'Emile Récipon luimême lui a écrit jusqu'au mois d'avril. Ce lï'est

Il 33.

guère que vers le milieu d'avril que cesse la correspondance, ou du moins qu'on cesse d'en rencontrer des traces.

Nous savons qu'Emile Récipon devait faire une croisière, il Ta écrit notamment à son notaire; de sorte qu'un silence de quelques semaines, de la part d'un jeune homme de cet âge, n'était pas fait pour surprendre ou pour effrayer.

Ce fut le 19 mai que M™* Récipon apprit de M* Lardy qu'il venait de recevoir une lettre d'Emile... qui n'était pas de .sa main, et, en effet, je puis affirmer que depuis la fin d'avril pas une lettre n'a été écrite de sa main par Emile, et que c'est Alice qui tenait la plume. M'' Lardy n'avait pas été, outre mesure, frappé de ce détail; mais dans sa lettre du 18 mai, en réponse fi une sollicitation de M° Lardy disant à Emile Récipon : il serait bon que vous veniez à Paris, la liquidation est faite, j'aimerais mieux la voir signée par vous que par un mandataire, Emile Récipon a répondu qu'il était souffrant et qu'il ne pouvait se déplacer et venir à Paris.

M* Lardy communique cette nouvelle à M"''' Récipon et alors celle-ci s'effraye. Ce silence, qu'elle a pris pour de l'indifférence ou de Toubli, cacherait-il quelque maladie d'Emile? S'il était souffrant elle veut le savoir; il faut qu'elle puisse accourir auprès de lui, tenir sa promesse, — « si tu es souffrant, un mot et j'accours » — accomplir la tâche à laquelle elle a engagé sa vie, une fois encore le guérir, le sauver; et alors hâtivement, elle écrit une lettre qu'elle va

recommander, afin d'être plus certaine d'obtenir nne xéponse.

Cette lettre n'a été ouverte que ce matin par moi, je l'ai communiquée à mon confrère, intacte encore sous ses cachets de cire. Mise à la poste aux Champs-Elysées, le 18 mai, elle est arrivée à Cannes le 21 ; elle porte de la main du facteur et sur l'enveloppe les énonciations suivantes :

Portée le 21 pour faire signer. — Attendu quatre jours. — Refusée par le destinataire déclarant ne pouvoir signer.

Les quatre jours écoulés — le Tribunal sait quelles sont les règles de la poste — la lettre est retournée à Paris à l'expéditeur. C'est ainsi que M""* Récipon, revenant à Paris, après sa vaine tentative pourvoir son fils, le 22, la trouvera à son domicile.

Qu'y avait-il dans cette lettre? 11 n'est pas difficile de le pressentir; elle est digne de la femme, de la mère que vous connaissez maintenant.

Voici ce qu'elle écrivait en hâte à son beaufils :

Paris, 19 mai 1896.

Mon cher et pauvre grand Enfant,

J'étais profondément blessée de ton inexplicable silence que je croyais voulu, et malgré mon désir d'avoir des nouvelles, je ne croyais pas devoir t'écrire. Je viens d'apprendre à Tinstant, par M® Lardy , notre notaire, que tu es malade, assez souffrant

pouPBe pas pouvoir écrire tes lettres toi-même. Tu me connais assez pour comprendre ma douloureuse inquiétude; non seulement je ne t'en veux plas, maiâT je te demande ai je peux aller auprès de toi. Grâce à Dieu, dans ce moment les trois petits n ont pas besoin de moi et je suis toute à ta disposition ^ tu me feras bien une petile place auprès de toi? Je t'en prie, mon cher fils, n'oublie pas ta mère, amie; et ne doute pas de sa tendresse et de son dévouement.

Si dans quatre jours je n'ai pas de réponse, je pars pour Cannes.

Je ne veux pas parler de ton mauvais état de santé à tes sœurs. Andrée a beaucoup trop de chagrin de ton absence.

Je t'embrasse de tout cœur, mon pauvre cher enfant; veux-tu de moi? Je t'appartiens comme aux autres.

Marie-Émile Récipoît.

Cette lettre est écrite le 18; elle arrivera le 21 à la villa Martha, la veille de la confection du testament. Emile ne la connaîtra pas! Legendre a vu venir le facteur, il a compris à l'enveloppe de deuil qn'elle était de M"'^ Récipon, il a pensé que pour son maître ce serait une joie de la toucher, de la lire, il a voulu qu'elle lui parvînt et il a échoué dans sa tentative. Voici, Messieurs, sa déposition même :

... Un jour, quelque temps a^'ant mon départ, je rencontrai en bas le facteur tenant une lettre recommandée pour M. Récipon ; comme la lettre était en deuil, j'ai supposé qu'elle venait de la famille de Monsieur ; je dis alors au facteur de ne pas la faire

voir et de dire plutôt que c'était uae lettre chargée. Je le fis monter; dans le couloir, il se croisa avec M"® Bazin qui sortait de la chambre de Monsieur; il lui fit voir la lettre. Elle lui déclara que Monsieur ne pouvait signer étant trop malade et lui a proposé de signer à sa place, le facteur a refusé et a remporté la lettre...

Ainsi le 21, cet enfant à qui, le 22, vous amènerez un notaire et quatre témoins, auquel vous donnerez une représentation de l'avant-dernier acte de la mort, n'est plus assez fort, n'est plus assez vivant, suivant vous, pour recevoir une lettre de' sa mère ! Il ne faut pas que cette écriture, que cette enveloppe aux lisérés noirs lui rappellent les maux conamuns qu'ils ont traversés, le deuil qu'ils ont subi, les larmes qu'ils ont pleurées ensemble. Quelques jours auparavant, on remettait à Emile Récipon la lettre mensongère de Sauvrezis, le 21, Alice lui dérobe la lettre de sa mère, et l'on vous dira que, le 22, Emile a fait librement son testament!... Vous ne le croirez pas, vous ne le croyez plus!

La captation n'a point encore accompli toute sa tâche quand elle a préparé, obtenu le testament qu'elle convoite ; et, si rondement qu'on sache mener certaines besognes, le testament fait, il faut encore le maintenir. Aussi une lutte suprême et poignante s'engage dès le 23. Vous savez l'arrivée à Cannes de M"^ Récipon, ses efforts pour pénétrer auprès de son fils, les concessions auxquelles descendent son dévouement et sa tendresse : elle se résigne à ne pas être

vue, — elle veut le voir, — à ne pas lui dire un mot ; c'est au nom de la pitié qu'au lieu de commander elle supplie...

Alice Bazin joue sa dernière carte, avec la cruauté résolue d'une âme que rien ne saurait émouvoir; elle voit lentement mourir d'elle, sous ses yeux, un enfant de vingt et un ans; elle a dit : « Je jetterai M°^' Récipon à la porte », elle refuse toutes les propositions, toutes les transactions! M"^'' Récipon, écœurée, télégraphiera: « J'ai hâte de sortir de cette boue », et ce hautle-cœur résume toute cette fin de l'horrible drame... Pourquoi n'a-t-elle donc pas pu voir son enfant?

Pensez-vous que ce soit de l'émotion qu'un fils comme Emile, soigné si tendrement par sa belle-mère, guéri et sauvé par elle, éprouveraità la revoir, que les médecins aient voulu le défendre? Non! ce n'est pas là ce qui fait hésiter les médecins, car le docteur Vaudremer, si complaisant et si faible, dira pourtant qu'ayant été chassé par M™^ de Berck le matin, il a dû à cette circonstance « de ne pas pouvoir lui rendre les services qu'il lui aurait rendus en la faisant entrer auprès de son fils ou en tentant de l'y faire entrer » ; et comnie il a été chassé dans la nuit, il sait bien, je pense, l'état de santé d'Emile. Non! car M. Bize raconte le fait suivant :

Le docteur Bourcart a été rappelé entre 5 et 6 heures auprès du jeune homme...

Il connaît donc l'état d'Emile; quel est le ju-

gement qu'il porte? Dit-il à M"'^ Récipon : « Je l'ai vu, il est trop malade, il ne peut vous recevoir »? Non, il s'en va avec M. Bize demander à M""* Bazin l'autorisation pour la mère de pénétrer jusqu'à son fils. Voici, en effet, ce qu'a dit M. Bize :

... Quand nous avons été à Thôtel, le docteur Bourcart et moi, rendre visite à M™® Récipon, elle nous a exprimé le désir de voir son fils, ne serait-ce qu'une minute, et même sans être aperçue de lui; nous avons transmis ce désir à M"« de Berck qui a refusé, disant qu'Emile ne voulait pas la voir et que cela le rendrait malade. Le docteur Bourcart avait dit qu'une émotion pouvait être préjudiciable au malade...

Ainsi le docteur Bourcart, sachant l'état d'Emile, retourne à la villa, espérant qu'on permettra à M""^ Récipon d'entrer, et elle y viendra si Alice, en opposant une menaçante résistance^ ne donne point à redouter quelque nouvel éclata

Si M"'*' Récipon n'use point des facilités que M. le procureur de la République inet alors à sa disposition, c'est que personne ne peut méconnaître que, près de toucher au but, ayant déjà les mains, les serres sur cette fortune de deux millions et demi, Alice Bazin ne lâchera pas prise sans éclat et que l'entrée de M*"* Récipon dans la chambre de son fils sera l'occasion d'une de ces scènes que tout le monde redoute et qui peuvent le tuer. — Et voilà pourquoi elle repart pour Paris sans avoir vu son fils!

Mais ici, encore, se pose cette question : M"' Récipon n'est pas seule pourtant, et, devant

cet enfant qui se meurt, il y a d'autres pareats, il y a Auguste Récipon, il y a Claudius Récipon, M. Dhailly ; il y a cette faofiille que M"""" Récipon a prévenue en toute hâte par dépêche et qui est accourue. Quelqu'un de ses menibres ne pourra* t-il franchir le seuil de la villa? Non ! Ce n'est pas seulement M™* Récipon qu'on expulse, c'est la famille tout entière.

Un télégramme nous montre que MM. Auguste Récipon et Dhailly sont partis, de guerre lasse, après quelques jours et sans avoir obtefiii l'autorisation de le voir.

Confirmons télégramme docteur. Devant impossibilité voir malade, repartons. Amitiés.

Claudius, Albert, Auguste.

La tâche d'Alice Bazin devenait singulièrement facile. Elle triomphe à partir de cette journée du 22, où il semble que la dernière des forces d'Emile se soit épuisée; c'est lentement qu'il s'achemine en silence, sans un mot, sans une parole, vers la tombe qui l'attend.

J'ai à mon dossier les bulletins quotidiens qui ont été télégraphiés par les médecins à M°^' Récipon; ils permettent de suivre jour par jour, plusieurs fois par jour, cette longue et désolante agonie ; le mal s'accentue, le malade est chaque jour plus fatigué; les hémoptysies se répètent jusqu'au moment où une dépêche du 2 juin contient ces mots : « M. Emile Récipon est mort ce matin. »

. On a fait une dernière et désespérée tentative

pour dire : « Mais, si M"^** Récipon avait voulu, elle aurait pu revoir Emile... » Il s'est fait un miracle depuis le 23 mai jusqu'au 2 juin et, après qu'on lui avait fermé impitoyablement cette porte derrière laquelle son enfant mourait, on lui a dit : « Elle est ouverte, il ne tient qu'à vous de venir... » C'est Schoenberg qui a certifié ce fait; voici ce qu'il a dit dans la contre-enquête en réponse à cette question : « N'avez- vous pas télégraphié à la famille Récipon une dépêche rédigée par le docteur et que portait cette dépêche? »

Réponse : — Oui, Monsieur, cette dépêche disait que la mère pouvait venir voir son fils.

Ah! Messieurs, nous pouvions être désarmés devant ce mensonge, si les dépêches du médecin n'avaient pas été religieusement conservées par M™^ Récipon comme une sorte de procès-verbal d'agonie et de mort ! A l'impudence de ce témoin, nous répondons par les deux télégrammes que voici, adressés le 30 mai, par le médecin à M"'*' Récipon :

Pourrez voir M. Récipon, quand les médecins le permettront, malade toujours aussi faible.

Et comme M°^* Récipon insiste, elle reçoit cette seconde dépêche :

Enfant trop inconscient de son état pour demander famille. Du reste, malgré mes instances, impossible pour vous de pénétrer k la villa Martha.

Ces deux dépêches sont du 30 mai, la date même dont a parlé Schoenberg.

Voilèi comment Emile Récipon est mort, quelles ont été les circonstances de cette longue agonie, et ce n'est que plus tard, quelques heures avant le décès, que M. Dhailly sera admis pendant une minute, non plus même auprès d'Emile, mais de son cadavre.

Emile va mourir et le rideau tombe sur ce drame funèbre.

Voilà, Messieurs, mon procès. Jjb ne sais rien de plus lugubre et de plus poignant. Quelle destinée, en effet, que celle de cet enfant que la fortune avait comblé de ses dons, que deux familles entouraient de leur sollicitude constante et vigilante, auquel deux jeunes sœurs et un frère plus jeune encore allaient faire cortège dans la vie, l'entourant de leur gaieté, le soutenant de leur affection, de leur tendresse, et qui meurt, loin des siens, prisonnier d une fille, ayant vainement dans sa détresse appelé la délivrance, d'une mort qui ferait pitié si elle prenait ainsi le plus pauvre enfant du dernier des pauvres !

Le temps oii nous vivons n'est pas, Messieurs, à la sensibilité; ce n'est pas que nous valions moins que d'autres; mais une publicité sans trêve, sans pitié, sans merci, chaque jour, étale sous nos yeux tant de hontes, tant d'infamies qui jadis pouvaient rester secrètes, que l'indignation chez nous se lasse et s'émousse. Toutefois, quand la brutalité ou quand la convoitise,

ces deux bêtes humaines pour lesquelles nous n'avons pas su forger de chaînes assez fortes, s'en prennent à l'enfant, alors, Messieurs, la colère s'éveille et la justice des foules devancerait aisément la justice de la loi.

Nous n'en appelons. Messieurs, contre cette meurtrière, qu'à votre justice froide, réfléchie!

S'il est permis de faire ce qu'Alice Bazin a fait, alors, Messieurs, il ne restera de ce procès qu'un manuel complet de la captation impunie et impunissable.

Il y a plus d'une Alice Bazin ; il y a même plus d'une cbmtesse de Berck ; elles sont nombreuses celles qui attendent ou qui exploitent déjà de nouvelles victimes. Il faut savoir jusqu'oîi pourront aller leurs entreprises, s'il leur sera permis de mettre la main sur les enfants à peine majeurs et sur leur fortune. Alors notre adversaire d'aujourd'hui leur aura montré la route et tracé la voie.

Je ne redoute rien de pareil. Alice Bazin a trop bien fait les choses!* Elle a su, en trois semaines, assembler au chevet d'Emile Récipon toutes les pratiques : la famille calomniée et tenue^ à l'écart, l'isolement d'abord, puis la séquestration, la pression poussée jusqu'à la violence, toute personne qui eût pu secourir Emile Récipon écartée, tout parent ou ami éloigné, toule voix qu'il était accoutumé d'entendre, étouffée. . . , la correspondance interceptée et choisie avec un soin judicieux et mortel, une trame qui chaque jour se rétrécit et l'enserre..., la peur veillant au chevet du moribond et, pla-

nant sur cet ensemble de faits, un doute plas cruel que la certitude de la captation...

J'ai bien le droit de vous dire, Messieurs : N'est-ce point assez, ou n'est ce pas un excès de preuves, allant jusqu'au dégoût et à l'horreur?

Aff AIR£ WfLDER-WAiOflER-SCMOTT

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