PLAIES D'ARMES A FEU DE LA COLONNE VERTÉBRALE
La colonne vertébrale peut certainement, ainsi que toutes les autres parties du corps, être frappée par toute espèce de projectile. Cependant elle est bien plus rarement atteinte que la plupart des autres logions; mais il n'y a la rien qui doive étonner; on concevra même qu'il ne peut pas en être autrement, si l'on veut remarquer que cette tige osseuse est trèsprofondément située ; qu'elle est protégée contre l'action des corps extérieurs par des muscles nombreux et solides, par de larges aponévroses et des tendons sur lesquels les corps ronds peuvent facilement glisser : en bas le bassin, en haut la poitrine servent également a l'abriter. Néanmoins on a vu encore assez souvent des balles l'atteindre dans divers points de sou étendue, quelquefois îiième la traverser de part en
part. Du reste, les degrés de lésion peuvent être extrêmement variables, et cela en raison de la force d'impulssion dont la balle est douée. La moelle elle-même peut être diversement altérée; tantôt elle est simplement contuse, tantôt elle est entièrement désorganisée ; ici elle est comprimée par le projectile lui-même arrêté dans la cavité vertébrale ; l'a elle est piquée, lacérée, traversée par des esquilles, etc., etc.
Ici, comme au crâne, comme sur toutes les parties dont la surface est arrondie, les balles peuvent être réfléchies, surtout quand elles viennent frapper obliquement; cependant ces cas sont très-rares a cause de la structure molle, spongieuse des vertèbres. Dans un cas j'ai vu la balle , après avoir donné en plein sur une apophyse épineuse, s'être divisée en deux (1). Si la force d'impulsion est peu considérable, le projectile peut venir se perdre au milieu d'une vertèbre : c'est encore une particularité que j'ai pu observer. La profondeur du lieu qu'elle occupait, son enclavement et parlout son immobilité rendirent son extraction impossible , quelque tentative que j'aie pu faire; d'ailleurs, il resta une fistnle qui peut-être dure encore. Cependant il arrive d'habitude que la nature se débarrasse elle-même du corps étranger: la suppuration, la carie détruisent peu a peu la surface du trou où il est logé; dès lors il devient mobile, et donne prise a l'instrument, ou bien le pus lui-même l'entraîne au dehors; les cas de ce genre ne sont pas rares. Aussi, lorsqu'on a affaire a une lésion pareille, lorsque surtout le malade n'éprouve aucun symptôme de compression de la moelle, il est prudent d'abandonnf r la balle, de la laisser dans le lieu qu'elle occupe, après avoir toutefois fait quelques tentatives d'extraction;
(1) La balle élaii , sans aucun doute , mal coûtée , et contenait de l'air : ce qui explique sa division.
encore faudra-t-il , en faisant ces tentatives, user d'une grandi circonspection, car il pourrait se faire qu'on parvînt ainsi à déplacer le projectile, à le faire entrer dans la cavité rachidienne, et par conséquent a exposer le malade aux graves symptômes d'une compression qui peut-être sans cela n'aurait pas eu lieu. Les larges et profondes incisions sont cependant indiquées dans ce cas, ne serait-ce que pour éviter les fusées purulentes , l'étranglement et les conséquences qu'il entraîne avec lui. Ces incisions, qui rarement peuvent être dangereuses, auront, en outre, l'avantage de donner plus de facilité a l'exploration a la sortie des esquilles et a la balle ellemême, si on parvient a la découvrir.
Il y a loin de cette conduite toute rationnelle, toute de prudence, a celle que conseille Percy. Suivant cet auteur, eu effet , quand une balle se trouve enclavée dans l'épaisseur d'une vertèbre , il faut la mettre à découvert, appliquer une ou plusieurs couronnes de trépan , et l'extraire. Percy a été conduit a cette détermination par un fait rapporté {Mémoire de Boucher , académie de chirurgie) : c'est celui d'un soldat qui , après avoir reçu un coup de feu aux reins, fut frappé de paralysie. La balle avait fracturé l'apophyse épineuse de la troisième vertèbre lombaire. On parvint a l'extraire le quatrième jour, et le malade guérit parfaitement, même de sa paralysie. Le cas est heureux, mais il ne doit pas servir de règle de conduite. Tout. chirurgien prudent sera arrêté par les dangers que peut entraîner immédiatement une semblable opération, par ses difficultés souvent insurmontables , par la profondeur des incisions préalables qu'on est forcé de faire, etc. La hardiesse est bonne sans doute en chirurgie, mais encore faut-il qu'elle ait ses bornes, et ici c'est de l'imprudence, de la témérité. Je ferai remarqueren outre que, dans le cas rapporté par Giraud , il n'est pas sûr que l'opération du trépan ait
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été aussi indispensable qae Percy veut bien le dire; car il n'est pas prouvé que la paralysie était due réellement a la balle , et non à du sang épanché qui, a mesure qu'il aura été résorbé , aura laissé la moelle libre dans ses fonctions. Concluons donc que, dans le cas qui nous occupe , et particulièrement lorsque la balle est logée dans le corps de la vertèbre , les tentatives d'extraction sont dangereuses, souvent inutiles, et que l'application du trépan est toujours , de la part du chirurgien,, une barbare et ridicule prétention.
Cependant il existe une paralysie, elle fait des progrès, la vie est compromise. Que faire alors? faut-il que, simple spectateur d'un mal qui tue , le chirurgien reste inactif et assiste toujours, sane aucune tentative, aux ravages progressifs qui vont bientôt emporter le malade ? Nullement: il y a loin d'efforts dont la témérité épouvante même les plus rassurés et les plus habiles, a des essais inoffensifs et prudens. Certainement, dans l'hypothèse que je viens d'exposer, le chirurgien serait coupable s'il n'agissait pas. Alors, mais seulement alors, c'està-dire lorsque la paralysie existera, il sera prudent, nécessaire même de faire des incisions, d'aller par des moyens ordinaires et toujours simples a la recherche du corps étranger et des esquilles , comme je l'ai déjà dit ; d'extraire les parties osseuses qui seront entièrement détachées, de remettre les autres eu place, de donner une issue au sang épanché, et de mettre le blessé dans une position telle que ce liquide puisse facilement s'écouler, même après le pansement. Les pinces ordinaires , les leviers , les ciseaux pour couper les esquilles qui ne tiennent que par quelques débris fibreux, et d'autres instrumenstout aussi simples, suffiront dans la plupart des cas, et remplaceront toujours le trépan , si légèrement employé et . conseillé par Vigarou.
Lorsque la balle aura traversé le corps de la vertèbre par sa
partie antérieure, et qu'elle aura déterminé une paralysie, iî faudra encore espérer des ressources infinies de la nature, du repos le plus absolu, des évacuations sanguines abondantes, de l'activité de l'absorption et des autres moyens analogues en pareil cas. On a vu, en effet , de ces fractures de la colonne vertébrale avec compression de la moelle et paraplégie, guérir rapidement et au-delà de ce qu'on avait pensé. Je me rappelle encore avec plaisir un malade qui fut traité a l'hôpital Saint- Louis , il y a environ onze ans , lorsque j'y étais en qualité d'élève dans le service de mon illustre maître M. le professeur Richerand. Ce blessé avait eu une fracture de la région lombaire et une paralysie complète. Les saignées, les ventouses , les moxas, tour-a-tour employés, produisirent le meilleur effet , et le malade sortit de l'hôpital long-temps après , il est vrai-, mais a peu près complètement guéri. Sa démarche était encore un peu chancelante, mais encore se servait-il de ses jambes, et l'on sait que les résultats de ce genre sont bien peu communs.