BLESSURES PAR ARMES A FEU DES NERFS
Les nerfs, organes du sentiment et du mouvement, sont, comme les autres parties, sujets a être lésés par les projectiles lancés par la poudre a canon. C'est particulièrement par suite de ces lésions produites soit accidentellement, soit avec intention, qu'on a pu juger l'exactitude de la classification de Ch. Bell en nerfs du sentiment et en nerfs du mouvement. Aujourd'hui peu de chose reste a faire sur cette importante question , grâce aux ingénieuses expériences que plusieurs physiologistes et anatomistes modernes, à la tête desquels il faut placer M. Magendie , ont heureusement tentées dans ces derniers temps.
Comme on le sait, il existe a la face un nerf essentiellement moteur, c'est le facial; et un autre qui, a lui seul, semble donner le sentiment à toute cette partie de la tête, c'est le trifacial. On sait aussi que ce dernier envoie a la langue une branche qui va communiquer avec d'autres nerfsmoteurs. Enfin tout autorise a penser que chaque organe reçoit vie en même temps des nerfs des deux ordres que je viens d'établir. La poitrine et les membres thoraciques et abdominaux ne sont pas eux-mêmes en dehors de cette règle générale, puisqu'ils reçoivent des nerfs à double racine, dont une appartient au sentiment et l'autre au mouvement; mais sous ce rapport, il y aune différence, puisqu'il n'y a pas, comme a la face, des organes exclusivement affectés aces deux facultés; seulement les deux racines dont je viens de parler échangent leurs filets au niveau du ganglion spinal, c'est-à-dire qu'ils se croisent sans se confondre et qu'ils cheminent les uns à côté des autres. C'est du moins ce qu'ont cru bien constater des anatomistes habiles, et entre autres M. Bouvier. Eh bien! toutes ces
données de l'anatomie ont. été dans ces derniers temps confirmées par la pathologie : c'est ce qu'il sera facile de démontrer. A peu près tous les nerfs dont je viens de parler ont été lésés par des balles ou d'autres projectiles , mais principalement ceux des membres et de la face.
Ces nerfs, a quelque ordre qu'ils appartiennent, peuvent être coupés complètement ou partiellement : de cette possibilité résultent des phénomènes variables, des symptômes en apparence contradictoires , et ces bizarres résultats inexplicables pour quelques-uns et naturels pour d'autres.
Lorsqu'un nerf moteur est incomplètement coupé, le mouvement n'est aussi qu'incomplètement suspendu dans les parties où il va se distribuer; s'il est entièrement séparé, la fonction précédente est tout-a-fait abolie. Les mêmes particularités se remarquent aussi dans le cas de plaie des nerfs sensitifs, mais avec cette différence que, si leur plaie n'est que partielle, leur fonction peut être exagérée; d'où, frémissemens et souvent douleurs insupportables.
Des expériences plus ou moins multipliées, plus ou moins ingénieuses , ont été faites a ce sujet par différens pathologistes et par des anatomistes du plus rare mérite ; Béclard surtout, le savant Béclard, et plusieurs de ses élèves distingués, ont tour a tour enrichi la science de leurs curieuses et nouvelles recherches. Tous a l'unisson ont démontré que les nerfs s'accolaient et ne s'anastomosaient pas , du moins clans le sens qu'on l'entendait, et qu'en conséquence de cette disposition anatomique il n'y avait rien d'étonnant de voir la fonction perdue sans retour, quand le nerf qui y préside a cessé d'être uni aux centres nerveux où il puise sa vertu, quel que fût du reste le nombre d'anastomoses qui parût l'unir aux autres nerfs. Ils nous ont appris, par leur expérimentation sur les divers nerfs du corps, que Ta où ceux-ci étaient unis lâchement aux
parties environnantes, siège de mouvemens variés etfréquens, s'ils venaient à être coupés , la fonction dont ils étaient chargés cessait pour toujours; enfin ils ont remarqué l'inverse dans les conditions opposées, c' est-a-dire que, si le nerf coupé était maintenu par du tissu cellulaire solide et que le point de sa lésion existât dans un endroit où les mouvemens sont très-bornés, ils ont, dis-je , remarqué qu'il pouvait se faire que les deux bouts restassent en rapport, qu'une cicatrice perméable au fluide nerveux se formât , et que les fonctions se rétablissent, sinon comme par le passé, du moins de manière a ce que la partie que ce nerf allait animer ne fût pas inutile. C'est du moins ce que l'expérience a bien démontré pour les membres ou pour les organes qui reçoivent deux nerfs a la fois. Ainsi , par exemple, si vous coupez les deux nerfs pneumo-gastriques à la fois , la pneumatose cesse instantanément , et l'animal sur qui vous faites l'expérience meurt aussitôt ; mais si vous vous contentez d'en couper un seul, et que vous attendiez que le premier ait eu le temps de se cicatriser avant de faire l'expérience sur le second , oh ! alors la fonction n'est pas suspendue, et l'animal continue a vivre. La conséquence est rigoureuse ; les deux nerfs en se cicatrisant ont donc repris l'usage de leur fonction.
Quand une balle a rencontré un nerf, elle le coupe inégalement ; du sang s'infiltre dans son épaisseur, et surtout dans l'intérieur de sa gaîne, ainsi que dans le tissu cellulaire environnant, et l'on aperçoit ça et là des points blanchâtres qui sont formés par la pulpe du nerf ou des filamens irréguliers flottans au milieu des liquides épanchés.
La lésion peut être bornée a une simple contusion ; mais avant de parler des symptômes de ces diverses altérations des nerfs, disons quelques mots des centres nerveux d'où ils émanent.
C'est avec raison qu'on a admis différens degrés de contusion du cerveau, du cervelet, de la protubérance annulaire et de la moelle épinière. Dans un premier degré, en effet, le sang est seulement sorti des vaisseaux capillaires veineux et artériels , et les substances grise et blanche ne sont nullement désorganisées ; elles sont tout simplement ponctuées ; on dirait qu'a l'aide d'un pinceau un liquide rouge y a été déposé. Dans le second degré , un sang noir et rouge baigne plus abondamment les parties lésées; il est comme extravasé sous l'arachnoïde et la pie-mère, dans les anfractuosités comme dans l'épaisseur des circonvolutions , et donne aux deux substances un aspect marbré bien tranché.
Enfin, dans un troisième et dernier degré, la désorganisation est portée a un tel point, que l'œil le mieux exercé ne saurait reconnaître la structure primitive des deux substances. Elles semblent mêlées , combinées avec le sang , et simulent une sanïe épaisse et gluante. Plus d'apparence fibreuse; tout est confondu, a part quelques débris membraneux qui flottent au milieu de cette espèce de bouillie noirâtre : on croirait voir de la lie de vin a demi corrompue.
Eh bien ! dans les cas de plaies des centres nerveux par les projectiles , on peut retrouver ces trois degrés isolés ou réunis, mais le plus souvent le dernier domine. Nous reviendrons sur ce sujet quand nous en serons aux plaies par régions, et alors nous aurons soin d'indiquer les divers symptômes que produisent les lésions , suivant qu'elles portent sur telle ou telle partie de ces organes ; alors aussi nous essaierons d'éclairer quelques points de physiologie restés encore dans le doute , et nous donnerons quelques détails sur les fonctions de la masse encéphalique, véritable dédale, où souvent la raison du plus habile trébuche et se perd.