CHAPITRE H
Idée première d’une École générale. — Professions qui réclament des Écoles spéciales. — École générale à créer. — Conditions d’admission. ,
C’est une des grandes idées enfantées par notre révolution , que la création d’une école centrale où tous les hommes destinés à remplir des fonctions différentes devaient recevoir une première instruction professionnelle, commune, utile à tous, harmonieusement combinée, avant de se distribuer dans des écoles d’application, où chaque service public était caractérisé par un cours d’études d’une spécialité plus prononcée.
Cette belle institution fut presque restreinte , sous l’empire , à la seule carrière militaire. L’artillerie et le génie , qui n’avaient qu’une même école d’application, recueillirent la presque totalité des élèves sortis de l’école centrale, qui perdit ainsi son caractère fondamental. Le corps des pontset-chaussées parvint cependant à y recruter ses membres ; mais souvent l’ingénieur civil fut obligé d’endosser l’habit militaire, pour aller remplir les
fonctions de l’officier du génie. Nous ne parlons pas du petit nombre d’élus qui échappèrent presque par surprise , et de loin en loin , à cette direction unique, pour alimenter le corps des mines ou celui des constructions maritimes , si peu nombreux et cependant si utiles.
Sans doute, sou» la Restauration, les élèves de l’École Polytechnique furent distribués plus également dans les différons services; mais l’origine révolutionnaire de cette institution , et le système d’égalité qui lui servait de base , et qui fermait à l’intrigue ou à la faveur l’entrée des corps spéciaux qu’elle alimentait, la mirent souvent en danger de destruction.
Aujourd’hui que tous ces obstables n’existent plus, il est permis de s’étonner qw’on ne revienne pas à l’idée primitive de l’école centrale, si libérale, si vraie , si conforme à cet esprit de conconle et d’association qui peut seid donner de l’ensemble aux travaux d’une nation libre et civilisée.
Les besoins de l’époque ne sont plus les naêmes. Ce n’est plus seulement des officiers d’artillerie et du génie , ni même seulement des ingénieurs des ponts-et-chaussées, que l’école centrale doit donner à la société; il faut qu’elle lui prépare des agriculteurs , des chefs d’industrie, des négocians, des administrateurs; tous ont besoin d’y puiser une instruction commune , concordante.
11 faut niaiutenaiit verser dans la société des hommes instruits qui s’intéressent à la paix et à la tranquillité, parce qu’elles leur seront indispensables pour utiliser leurs talens. Il faut se hâter de corriger des institutions constituées pour la guerre seule, élevant avec soin des hommes qui sont intéressés à ce que la France se jette encore dans la carrière des couabats , ou qui doivent se dévouer à l’inaction et à l’obscurité , si leur patriotisme leur indique que tel ne duit pas être le vœu de la nation.
Toutes les personnes qui ont parcouru les campagnes de l’Angleterre et de la France sont frappées de la 'différence qui existe entre les états de l’agriculture dans ces deux pays.
Là des propriétés , pour la plupart étendues , sont dirigées par des fermiers intelligens et instruits ; l’étendue du but et des moyens permet l’emploi de moteurs, de machines dont les frais de premier établissement, si coûteux qu’ils soient, sont largement couverts par l’économie qu’ils procurent; l’abondance, la bonté, l’uniformité des produits , sont les conséquences de çe mo<le d’exploitation : d’immenses sacrifices peuvent être faits pour améliorer le sol , pour parquer et nourrir les bestiaux, pour acclimater des plantes et des arbustes étrangers , pour des irrigations , pour des clôtures, pour la construction de chemins vicinaux , de routes et même de canaux , dont le but
est de donner un débouché facile aux produits de l’agriculture , ou de faire arriver facilement les engrais et les matériaux qu’elle emploie.
Ici les pièces de terre, pour la plupart divisées, sont exploitées par des fermiers ignorans, ou par des propriétaires pauvres et désunis , chez lesquels la routine et le défaut de moyens pécuniaires s'opposent à l’introduction des procédés économiques et perfectionnés : aucune précaution ne peut être prise pour remédier à la sécheresse, à l’âpreté ou à la paresse du sol , ou pour abriter suffisamment les bestiaux ; la famine , la mauvaise qualité et l’hétérogénéité des produits; l’abandon des terres qui exigeraient des sacrifices pour être mises en valeur, les épizooties, l’abrutissement, la misère et la mortalité de la population agricole, sont les conséquences désastreuses de ce mode d’exploitation ; peu de clôtures , point d’irrigations , des chemins vicinaux impraticables , des débouchés nuis , lents ou incertains , des engrais ^ chers et difficiles à se procurer.
N’existe-t-il pas de moyens de tirer l’agriculture française de l’état déplorable dans lequel elle se trouve ?
Ici se présente la question de la grande et de la petite culture. L’un et l’autre système ont été préconisés exclusivement. Les partisans de la première ont fait valoir l’état prospère de l’agriculture de la Grande-Bretagne ; les défenseurs de la
seconde se sont appuyés des progrès incontestables qu’a faits l’agriculture en France, depuis que la révolution a détruit les grandes propriétés. Nous pensons que la conclusion à tirer de cette controverse est qu’il existe un moyen de combiner les avantages de la petite culture, où le paysan, sûr de trouver un emploi utile de son temps en améliorations de sa propriété, ne vend son travail qu’à de meilleures conditions, avec ceux de la grande culture, où des moyens mécaniques mieux entendus, une division du travail plus complète, des connaissances plus étendues dans le chef des travaux agricoles , permettent de recueillir plus de produits avec moins d’efforts. Ce moyen consiste à éclairer et à associer entre eux les petits propriétaires.
Que le gouvernement encourage , favorise la création des fermes- modèles ; qu’il les multiplie lui-même sur tout le territoire , au moyen des fonds du budget ( et quel emploi plus profitable pourrait-il en faire ! ) ; qu’il place à la tête de chacun de ces établissemens un homme ayant reçu une instruction spéciale, dont la mission sera d’appliquer, sous les yeux de nos paysans, des moteurs économiques, des procédés de culture rationnels et efficaces ; de secourir les propriétaires et les fermiers voisins; de leur donner des plantes, des graines ; de leur indiquer les moyens d’en tirer parti ; de leur prêter ses machines , ses chevaux ,
ses cliamies ; d’exciter et d’encourager parmi eux l’esprit d’association ; de les grouper en compagnies, dont il sera l’âme et la ressource, pour entreprendre des défricbemens , des travaux d’irrigation, des chemins vicinaux, des routes, de vastes magasins, des bergeries , des pressoirs communs.
Que ces hommes , indépendamment des garanties que donnent les épreuves par lesquelles ils auront passé, trouvent une partie ou la totalité du prix de leur travail dans le succès de l’exploitation qu’ils dirigent. En adoptant ce système, le gouvernement ne ferait que suivre la direction indiquée par un petit nombre de philantropes qui épuisent leurs talens et leur fortune à faire dans quelques localités ce qu’il devrait organiser partout; et l’agriculture française n’aurait rien à envier à l’Angleterre; et en peu d’années l’aisance, le savoir, la concorde et le bonheur relèveraient notre popidation agricole , si nombreuse et cependant si oubliée.
Yoilà une oeuvre importante que la France attend de ceux qui se disputent le pouvoir. Ils acquerraient ainsi le droit de conserver leurs places, et leurs noms seraient inscrits sur la liste immortelle des bienfaiteurs de l’humanité. Non , il est impossible qu’un si grand bien ne soit pas bientôt à l’ordre du jour. Et nous plaçons en tête des carrières auxquelles notre école centrale devra foiir-
air des sujets , celles de l’agriculteur, du directeur, ou du sous - directeur d’une ferme - modèle telle que nous venons de la définir.
Il existe en France beaucoup de directeurs de mines, de forges et de fonderies, d’ateliers, de fabriques et de manufactures. Sont-ils de véritables chefs d’industrie ? ont-ils tous le savoir et la sagesse que réclament leurs fonctions ? Pourquoi tant de faillites , tant d’établissemens ruinés ou languissans ? Sans doute le manque ou l’imperfection de nos voies de transport , l’incertitude de notre état politique, l’inconvénient d’une concurrence illimitée, occasionent ces destructions ou cette stagnation; mais une autre cause puissante s’ajoute à celles-là, plus cachée, moins facile à saisir : c’est le défaut d’une éducation professionnelle, positive et variée, qui permette aux chefs de nos industries d’apprécier les moyens dont ils disposent, le but qu’ils doivent remplir, l’étendue de leurs ressources et de leurs débouchés, la valeur d’une découverte, d’une nouvelle machine , d’un nouveau procédé ; l’importance de l’expérience , et des perfectionnemens qu’elle amène à sa suite ; la limite des sacrifices qu’ils peuvent consacrer à faire des essais; l’économie et la bonté des produits qui naissent de la division du travail, de la régularité et de l’homogénéité d’un mode de fabrication.
Ces fonctioiis sont remplies pour la plupart par
(les ouvriers intelligens qui s’élèvent au-dessus de leurs camarades , mais auxquels il manque d’avoir vécu au milieu d’immenses ateliers , comme en Angleterre ; ou par des hommes que la nécessité de faire valoir les richesses dont ils héritent, pousse forcément dans une carrière pour laquelle ils ne se sentent aucune vocation; ou enfin par des hommes à qui la nature a donné une sorte de faculté de découvrir des procédés ingénieux, mais qui n’étant nourrie et dirigée par aucune instruction solide, ne les conduit qu’à compromettre leur fortune et celle des autres.
Nous citerons un seul exemple qui fera sentir toute notre idée, et combien l’absence d'une bonne éducation professionnelle est funeste à l’industrie.
Le gouvernement français a eu besoin , à une certaine époque , de plusieurs bateaux à vapeur. Pour être plus sûr de remplir le but désiré , et en même temps pour ne pas décourager l’industrie nationale , on se détermina à commander plusieurs machines à vapeur des nouveaux Pyroscaphes , dans des ateliers anglais ; d’autres furent demandées à des mécaniciens français.
La commande faite en Angleterre a parfaitement réussi. Les directeurs des fabriques de machines à vapeur auxquels on s’adressa, se contentèrent de donner à leurs chefs- ouvriers l’ordre de construire des machines de la force désirée ,
Diç jzf hy Goo»;
et de prendre à cet effet , dans les magasins de modèles , des moules confectionnés depuis longtemps, pour faire fondre et façonner les différentes pièces des machines en question. Elles sortirent de ces ateliers toutes semblables à celles des mille bateaux à vapeur employés par la marine militaire , par le cabotage et le commerce de l’Angleterre. Quand elles furent montées , elles produisirent sans incertitude l’effet qu’on en atten dait, et les bâtimens à vapeur qu’elles devaien' faire mouvoir purent être mis de suite en activité/ Et comment pouvait-il en être autrement ? tant d’essais tout-à-fait semblables avaient réussi ! tant de perfectionnemens indiqués par l’expérience avaient été apportés à la confection uniforme de ces machines !
Il n’en fut pas de même des machines commandées à nos mécaniciens. Flattés d’avoir été choisis dans cette circonstance , ils donnèrent un champ libre à leur faculté d’inventer; ils voulurent faire du nouveau ; ils dédaignèrent de se traîner dans la voie routinière des Anglais: les machines qu’ils firent construire ne ressemblaient à aucune de celles construites jusqu’alors; les dispositions plus ou moins ingénieuses qu’ils imaginèrent brillent de cet esprit inventif et aventureux qui appartient à notre nation. Mais , à part quelques succès contestés, qu’arriva- t-il en général ? c’est que leur invention , qui n’était qu’un
essai , dont il était nécessaire que l'expérieiice mûrit tous les détails , donna lieu à des bateaux à vapeur qui marchèrent un peu , puis rentrèrent au port pour être raccommodés , et finalement restèrent au rebus comme incapables de servir.
Et il en sera toujours ainsi, tant que nos mécaniciens ne sauront pas qu’un nouveau procédé , qu’une invention , ont besoin d’être travaillés par de longues et de nombreuses expériences, avant de donner tous les effets utiles qu’on en attend ; que, quand on est pressé, il est plus certain de se servir d’im instrument éprouvé, que d’un autre plus ingénieux qui promet beaucoup plus, mais dont l’usage n’a pas encore réglé l’emploi.
Quand on voit le petit nombre de machines à vapeur construites et employées en France ( par exemple, celles des abattoirs de Paris), presque toutes basées sur des principes différens et plus ou moins spirituels, mais aussi presque toutes hors d’état de donner toute la force qu’on s’en promettait ; quand cependant on entend dire que tel ingénieur ou mécanicien vient d’élever une fabrique de machines à vapeur imaginées par lui sur un principe nouveau, et qu’il prétend être plus économiques et plus parfaites que les autres , avant que l’expérience ait confirmé ses prévisions , un est forcé de conclure, qu’au moins dans cette
p.irtie, on ne se doute pas en France de ce que doit être nn chef d’industrie (*).
Eh bien , si nous voulions les examiner avec le même esprit de critique, beaucoup de nos indus* tries nous cond ui raient aux mêmes con cl usions. Ces simples considérations nous paraissent démontrer suffisamment qu’il y a urgence de s’occuper de l’éducation générale et spéciale des chefs d’industrie.
Sans doute il existe en France , dans la capitale, dans les principales villes de l’intérieur, et surtout dans nos ports , des maisons de banque et de commerce recommandables par le savoir, l’intégrité et la pénétration qui président à leui-s opérations ; et cependant les plaintes que font entendre les négocians réunis de tel ou tel port , de telle ou telle branche de commerce; les causes
(*) Que l’on ne croie pas que notre intention soit de préconiser l’industrie anglaise aux dépens de la nôtre. Les exemples que nous venons de citer prouvent seulement que l’Angleterre, habituée depuis long-temps i l’exploitation de certaines industries, a profité des leçons de l’expérience pour les perfectionner. Nous aurons l’occasion , dans le cours de cet ouvrage , de faire remarquer que si nos voisins , favorisés par des circonstances toutes particulières, nous ont devancés dans la pratique des arts , leur plus grande ignorance dans les sciences théoriques a posé une limite aux progrès de leur industrie , qui n’arrêtera jamais l'essor de la France dans La inétac carrière.
singulières auxquelles ib attribuent la décadence ou le malaise de leurs affaires ; l’importance que nos banquiers attachent à certaines opérations improductives, qui ne sont qu’un jeu de bourse et d’agiotage au profit du plus adroit ou du plus liche ; le but qui fait désirer aux commerçans la création d’un entrepôt ou d’une loi de douanes , prouvent jusqu’à l’évidence, qu’ils ignorent les fonctions qui leur appartiennent dans l’œuvre sociale , les véritables sources de leurs profits et de leurs pertes, les institutions qui pourraient étendre et faciliter leurs opérations , les avantages réels de celles qu’ils réclament.
Que de richesses détruites improductivement seraient conservées à la société, si les personnes qui dirigent notre commerce et ses moyens de crédit connaissaient généralement l’économie politique, l’histoire agricole, commerciale et industrielle de tous les peuples ; si des connaissances en chimie , en physique, en mécanique, les mettaient à même d’apprécier la nature et les défauts des denrées et des marchandises , les avaries que telles circonstances, tel moyen de transport, peuvent leur faire subir; si des études positives et suivies en commun, leur avaient inspiré cet amour de l’ordre , de la justice, et cet intérêt réciproque que l’on remarque si souvent dans les corps qui se recrutent aux mêmes écoles spéciales !
Il y a donc lieu de désirer que les négociaus
fassent les mêmes études générales que nos agriculteurs et nos chefs d’industrie, et qu’ils aient aussi leurs écoles spéciales.
Nous voici arrivés à l’administrateur, à celui qui doit protéger , diriger , juger et mettre d’accord les agriculteurs , les industriels, les négocians, toutes les classes de la société; dont les actes sont critiqués par tous ; qui doit connaître tous les besoins et toutes les ressources de la nation ; qui peut user de notre force militaire , des fonds de notre budget.
Est-il besoin de s’étendre beaucoup sur la nécessité d’exiger de lui des connaissances étendues? Ne doit-il pas tout savoir ? Peut-il ignorer quelque chose , s’il tient à remplir ses fonctions avec le plus de perfection possible ; s’il veut mériter l’estime et l’amour de ses concitoyens; s’il veut éviter tout abus des moyens puissans que la loi lui confie ?
L’administrateur!.. Quand on sent profondément tout le bien ou tout le mal qu’il peut faire , on doute qu’il soit permis de trouver ou de former un homme qui soit digne de l’étre. Mais qu’au moins ceux qui ambitionnent ce genre d’emploi , auxquels la nature a donné, sans doute à dessein, le désir de dominer sur les autres hommes , prouvent, par la généralité de leurs études, qu’ils ont fait tous leurs efforts pour atteindre le plus près possible la perfection désirable, et pour être
moins incapables que tout autre honime de prendre la direction de nos affiiires publiques.
Cette carrière , la plus importante de toutes , cette haute influence qui embrasse l’universalité des besoins physiques et moraux de la nation , est livrée de nos jours presqu’au premier-venu. Il faut des années d’épreuves, un luxe d’études approfondies, pour être capable de mener des artilleurs au combat, de diriger les travaux d’un siège, pour réparer une route et construire un pont ; et tout homme qui sait sa langue et a l’habitude des salons, est jugé souvent apte à interpréter les lois, à diriger l’administration des intérêts matériels et politiques de portions considérables du territoire , à connaître de l’état des esprits , des besoins du commerce et de l’agriculture, et de mille autres questions les plus délicates et les plus compliquées de la science sociale ! Aussi , qu’arrive-t-il? des sous-ordres , doués de connaissances locales, administrent, et les places supérieures sont considérées comme des récompenses dues aux chefs du parti qui triomphe, ou sont données à des Aristarques incommodes , pour prix de leur coopération ou de leur silence ; aussi , depuis que l’on essaie en France du gouvernement représentatif, on a vu trop souvent les fonctions administratives , qui se bornaient à une vaine représentation ou à des influences scandaleuses , exercées sans pudeur, pour faire triompher dans les élec-
tions le parti qui était au pouvoir, passer à chaque secousse politique entre des mains incapables ou souvent indignes; elles se sont dépouillées de plus en plus de ce prestige d’honneur ou de considération qui, dans un gouvernement régulier, doit revêtir les magistrats dépositaires du pouvoir, et qui est indispensable pour assurer l’observation des lois et le respect qui leur est dû.
Nous croyons que ces inconséquences , que ces graves inconvéniens disparaîtraient d’eux-mêmes , si les places de l’administration étaient accordées à des hommes qui , après avoir suivi à l’école centrale le cours complet d’études , et avoir fait preuve de capacité par l’étendue de leurs idées et la généralité de leurs connaissances, auraient étudié ensuite dans l’école d’application , les sciences sociales, la législation, l’histoire, la statistique, l’économie politique, et posséderaient ainsi l’ensemble des connaissances humaines. Nous croyons qu’une haute considération suivrait ces hommes dans leur carrière ; et sans prétendre qu’ils fussent exempts des imperfections inséparables de notre organisation , nous pensons que la nécessité de soutenir une réputation acquise de bonne heure , l’idée que leurs amis et leurs condisciples ont les yeux fixés sur eux pour applaudir à leurs succès ou blâmer leurs erreurs , donneraient de leur moralité une tout autre garantie que celle qui pourrait résulter du choix d’un ministre , s i
éclairé et si bien intentionné qu’on le supposât ; et ceci n’est pas une utopie : l’esprit de corps est le gardien de l’intégrité et de l’honneur. Des preuves de cette assertion ne nous manqueraient pas dans l’armée, la magistrature, le corps des anciens élèves de l’École Polytechnique , partout où se conservent ces souvenirs d’amitié et d’estime réciproque qui ont pris leur source dans tout ce que la jeunesse a de plus noble et de plus désintéressé. Les dignités de l’Etat devenant la récompense du talent, et cessant d’être le prix de l’intrigue, la corruption cesserait alors d’être un moyen de gouvernement, et la probité politique ne serait plus un vain mot.
Hâtons-nous de reconnaître cependant que cette perfection est encore impossible de nos jours , et qu’elle ne pourra être atteinte de long-temps : la nécessité de maîtriser les partis qui s’agitent encore en France, et d’éviter de nouvelles crises politiques, ne permettrait peut-être pas de confier les fonctions de l’État à des hommes uniquement recommandables par leurs talens et leur intégrité ; une sorte d’adresse et d’aptitude à l’intrigue peut être encore utile pour déjouer les complots des partis vaincus, et peut déterminer le choix de plusieurs de nos administrateurs. Mais lorsque le temps et le renouvellement des générations auront diminué la vivacité des résistances opposées à l’ordre de chose établi , ces nuances accessoires
<1ans la capacité de nos gouvcrnans , iront en diminuant d’importance; et ils devront posséder surtout les connaissances spéciales et la moralité que ne pourrait manquer de leur donner le système d’instruction que nous proposons.
Avant d’entrer dans la discussion des sciences qui doivent composer les cours d’études de l’école centrale et des écoles spéciales destinées à formel des agriculteurs, des chefs d’industrie, des négocians et des administrateurs , nous devons écarter d’avance le reproche qu’on pourrait nous faire d’avoir introduit dans nos programmes trop d’ohjets différons, et d’avoir ainsi rendu trop difficile à suivre les études compliquées que nous proposons.
Quand on observe les qualités et la manière d’être de chacun des individus qui composent une grande masse d’hommes, on est forcé de convenir que la nature n’a pas accordé la même énergie à toutes leurs facultés , puisque , malgré tous les efforts de leurs instituteurs , malgré l’uniformité de leurs études, ils présentent une variété infinie, non-seulement de talens et de spécialités différentes, mais même de nuances dans le degré d’intensité , et en quelque sorte dans la couleur ou le timbre de chacune des facultés qu’ils exercent.
Il serait absurde de vouloir façonner l’esprit d’un grand nombre d’hommes sur le même moule, ou de prétendre qu'ils pussent savoir tous les
mêmes choses avec la même perfection ; aussi telle n’est pas notre prétention.
Les examens d’entrée à l’école centrale devront porter sur un grand nombre d’objets différens, et l’on pourra y recevoir des candidats qui satisferont complètement à quelques-unes des conditions exigées, quand bien même leur examen sur les autres points serait médiocre. On doit concevoir qu’il est possible de combiner les objets à exiger , le. mode d’examen , et l’âge des élèves , de telle manière que l’examinateur puisse s’assurer que leur passage à l’école centrale ne sera pas sans fruit, et qu’il n’ait à rejeter que les sujets dont l’incapacité générale lui serait démontrée.
Pendant la première année d’études à l’école centrale , les spécialités des élèves se dessineraient d’une manière plus prononcée. De nouveaux examens pourraient déjà faire entrevoir la direction que chaque élève choisirait de préférence ; et s’il reconnaissait clairement lui-même le but qu’il lui serait donné d’atteindre , il pourrait obtenir d’être soumis à moins d’exigences sur certaines parties du cours des études, pour s’adonner davantage, au contraire, à celles vers lesquelles il se sentirait le plus porté.
Enfin , à l’examen définitif qui devrait décider du choix et de la distribution des élèves dans les différentes écoles d’application, les examinateurs feraient principalement porter leurs ques-
tions et leur sévérité sur les objets les plus iudispeusables à la carrière à laquelle chaque élève aurait indiqué qu'il serait le plus propre , par la nature de sa capacité et par le genre d’études qu’il aurait paru affectionner le plus particulièrement.
Dans chaque école spéciale, de nouveaux examens d’entrée, et une marche analogue à la précédente , particulariseraient encore davantage les talens des individus, et assigneraient leurs professions définitives : car , comme on le verra par la suite, il y aurait encore bien des variétés dans les carrières qui pourraient recruter leurs membres dans nos écoles spéciales.
Ainsi la variété et le nombre des objets d’étude que nous proposerons, auront pour résultat d’offrir à chaque élève les moyens de manifester d’une manière plus certaine la spécialité dans laquelle ses dispositions organiques et l’étendue de ses facultés peuvent lui promettre le plus de succès et de cUstinction.
Tel n’est pas cependant le but unique que nous envisagions. Nous croyons que des élèves doués d’une intelligence plus active et plus variée que leurs camarades, pourront suivre également bien tous les cours d’étude de nos programmes; et leur nombre fnt-il très restreint, se réduisit-il à deux ou trois par centaine, ces hommes plus complets que les autres, répandus dans les différentes carrières , ou occupant plus particiiliè-
remeut les places de l’administration , y seraient d’une immense utilité. La généralité de leurs connaissances les mettrait en état d’apprécier plus efficacement que les hommes spéciaux, les progrès des sciences et des arts, dont les points de contact se multiplient de plus en plus. Instruits du but et des moyens des carrières étrangères à celles qu’ils adopteraient, ils serviraient à les harmoniser , à les coordonner , pour les diriger toutes vers le même but , et les faire concourir, sans chocs mu-
tels et sans incertitude , à l’organisation de la société nouvelle.
Nous dirons encore quelques mots sur les connaissances que l’on pourrait exiger des candidats à notre école centrale. Nous supposons qu’à seize ou dix-sept ans un jeune homme ait fini ses études collégiales ordinaires ; qu’indépendamment des langues mortes , il ait étudié quelque langue vivante, de l’histoire, de la géographie, de la physique , et même un peu d’histoire naturelle , l’arithmétique , de la géométrie , et le dessin de la figure. Les modifications qui ont été sagement apportées, depuis quelques années, à l’ancien système d’études de nos collèges , et surtout le bon esprit de beaucoup de nos chefs d’institution, rendent cette supposition facile à réaliser.
Nous pensons qu’une seule année suffirait ensuite à notre candidat pour compléter ses connaissances en mathématiques générales et spé-
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ciales, et le préparer à subir nos examens d’entrée, qui porteraient en outre sur tous les objets de ses études antécédentes. Nous aurons l’occasion d’indiquer par la suite les moyens d’obtenir le dernier résultat, par des modibcations convenables dans l’enseignement des sciences abstraites , et par le rejet des inutilités qui .s’y sont introduites. Ainsi, 4 dix-huit ans au plus, un jeune homme pourrait se présenter à notre école centrale.
Les objets de l’enseignement à l’école centrale se diviseraient en cours théoriques et pratiques. Nous allons indiquer, dans les deux chapitres suivans, l’utilité générale et spéciale de chacun d’eux. Nous entrerons plus tard dans quelques détails sur leur distribution.
Trois années nous semblent indispensables pour que les élèves puissent profiter d’un système d’instruction aussi complet et aussi étendu. Si les développemens qui vont suivre font bien comprendre toutes nos pensées et nos intentions , la complication et la longueur de notre plan d’éducation professionnelle n’auront rien d’effrayant. Des études ne sont longues que lorsqu’elles sont ennuyeuses , et nous sommes convaincus qu’en montrant seulement les sciences qu’il est bon de connaître, en élaguant de chacune d’elles ce qui n’aurait pas un but d’utilité réel , et surtout en accompagnant leur enseignement d’exercices pratiques variés ,
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ou pourrait rei^dre leur étude facile et agréable , en inspirer le goût , et donner du charme au souvenir des années qu’on leur aurait consacrées.
D’ailleurs, à vingt-un ans au plus les élèves de l’école centrale seraient distribués dans les écoles spéciales , et auraient dès ce moment une place déterminée dans la société. Or aucune des carrières offertes aux jeunes gens qui ont reçu une éducation libérale, ne présente des résultats plus prochains ni plus complets.
Passons maintenant à la discussion de la paétie théorique du programme de notre école centrale.