‹ Plan d'écoles générale et spéciales pour l'agriculture, l'industrie manufacturière, le commerce et l'administrationChapitre 6 sur 9 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Programme de l’École centrale. — Cours et exercices pratiques. — Dessin linéaire. — Manipulations chimiques. — Cours de pratique industrielle ■, ateliers de modèles. — Jardin botanique. — Bureau de statistique. — Bureau d’administration. — Exercices militaires.

Le cours pratique le plus important, celui dont • tous les autres auraient besoin , est sans contredit celui de dessin linéaire, comprenant : l’explication et la confection des épures de géométrie des criptive, d’ombre, de perspective, des cartes et des plans topographiques.

On retire de ce genre d’études l'habitude précieuse de lire dans l’espace, de voir en quelque sorte avec les yeux de l’esprit , les objets de la nature ou de l’art les plus compliqués, de concevoir de tête les altérations qu’on veut leur faire subir. Il nous parait difficile de comprendre exactement ce que représentent des plans et des cartes, si l’on n’a pas étudié et pratiqué le dessin linéaire.

Or cette habitude et celte conception sont in-

clispensables au directeur d’une vaste exploitation agricole, qui a des bâtimens à faire construire, des surfaces de terrain à modifier, des chemins à établir, des canaux d’irrigation à creuser, des instrumens et des mécanismes à diriger et à perfectionner; au chef d’une fabrique, d’une manufacture, d’un grand atelier, où des moteurs, des mécanismes, des fourneaux doivent avoir une forme et une place déterminées, où mille épures sont nécessaires pour le moulage , la préparation et la taille des matériaux, la pose des machines et des métiers ; à l’administrateur, qui doit savoir juger les avantages et les inconvéniens de tous les travaux publics, tels que ponts, routes, alignemens de rues, égouts, conduites d’eau, fontaines publiques. Qui pourrait dire qu’elles fussent toutà-fait inutiles au négociant, s’il veut avoir une connaissance exacte des objets fabriqués qu’il doit expédier ou recevoir, de ses magasins, des vaisseaux qu’il frète, et aussi des projets d’entreprises de chemins de fer et de canaux dont il doit désirer l’établissement , et qu’il voudrait seconder de son crédit et de ses capitaux ?

La pratique du levé des plans , et l’usage des instrumens qu’on y emploie, auraient l’avantage de donner un exemple frappaut de l’utilité du dessin linéaire ; nous l’introduisons dans notre programme, non comme une étude indispensable pour tous les élèves, mais comme un moyen de nourrir

les dispositions spéciales de quelques-uns d’entre eux.

Nous devons placer ici un cours pratique d’une utilité immense, qui emprunterait à la mécanique, à la physique, à la chimie, l’explication de tous les moyens que l’homme a imaginés pour utiliser à son profit les forces et les productions de la nature. A défaut d’un autre nom qui puisse définir cette science , toute nouvelle dans son ensemble et sa généralité , nous l’appellerons Cours de pratique industrielle.

Il comprendrait : les propriétés des moteurs , la théorie, la composition et la confection des machines destinées à les utiliser; les lois connues sur la résistance des matériaux; la coupe des pierres; la charpente; l’art de fabriquer et de travailler le fer et les métaux ; l’art du chauffage ; celui de l’éclairage; la fabrication des produits chimiques; enfin tous les arts dont le but et les moyens peuvent être exposés théoriquement.

Et pour que ce cours ne fût pas une vaine nomenclature facile à oublier, il faudrait que son étude fut accompagnée des exercices et des manipulations pratiques que nous allons indiquer.

Nous voudrions dans l’établissement de l’école centrale, un atelier où les élèves apprendraient à tailler un voiissoir dans un bloc de plâtre, et à former ainsi les modèles en relief des épures de coupe des pierres qu’ils auraient eux-mémes tra-

cées; où ils construiraient avec des briques de petit échantillon et du mortier, les modèles des fourneaux de toute espèce qui leur auraient été décrits dans le cours de pratique industrielle, et dont ils auraient fait les plans ;

Un atelier de tourneur et de ménuiserie où les élèves apprendraient à travailler le bois , et où ils construiraient eux-mêmes des modèles de machines, d’instrumens aratoires, de constructions en charpente, toujours sur leurs propres épures;

Et même un atelier de fondeur et de serrurerie, où des praticiens habiles enseigneraient aux élèves à mouler des objets en fonte, à forger le fer, à travailler le cuivre, et à façonner eux-mêmes toutes les pièces métalliques qui leur seraient utiles pour compléter leurs modèles.

Il faudrait qu’une machine à vapeur animât ce dernier atelier; que ce moteur y pût être employé à mettre en activité des machines à tourner, à percer les métaux, à diviser, à faire des vis et des écrous, à aléser, à planer; toutes si faciles à conduire , si propres à faire sentir l’immense secours que l’homme peut tirer de la mécanique pratique.

Avec de pareils moyens, nous ne doutons pas que nos élèves ne parvinssent , à la fin de leurs études, à confectionner en commun des machines et des pièces assez compliquées. Nous avons vu des jeunes gens, guidés uniquement par leurs dispositions naturelles, entreprendre seuls la con-

fection de modèles très difficiles, et leur donner toute la fidélité et toute la perfection |désirables , sans avoir d’autre apprentissage préalable qu’une observation attentive dans des ateliers qu’ils avaient fréquentés quelque temps. 11 est permis de croire que des élèves entourés de maîtres habiles et d’instrumens commodes, obtiendraient le même succès, quand bien même ils ne posséderaient pas à un aussi haut degré d’intensité la faculté de construire.

Des laboratoires de chimie seraient indispensables. Là les élèves répéteraient les expériences du cours, fabriqueraient les produits chimiques les plus utiles, apprendraient à reconnaître la présence des substances simples dans les minéraux, à analyser quelques-uns d’entre eux, tels que des pierres calcaires et des minerais de fer, etc. Il est inutile de nous étendre beaucoup sur ces manipulations ; personne ne met en doute leur grande utilité. D’ailleurs nos premiers chimistes les ont introduites depuis long-temps dans plusieurs écoles, en dirigent eux-mêmes la marche et l’étendue, et l’on ne saurait mieux faire que de suivre leurs instructions.

Le cours de pratique industrielle, et les exercices qui l’accompagnent, ont, indépendamment de leur but spécial, un but général sur lequel il est d’autant plus nécessaire de nous étendre, qu’il nous parait n’avoir jamais été bien compris.

Sans cloute la connaissance des machines et des arts que l’homnie a imaginés pour exploiter la nature, l’habitude et l’adresse que contractent des mains exercées à manier des instrumens et des matériaux , sont des acquisitions précieuses, et que l’on ne saurait acheter par trop de temps et de sacrihces; mais ce ne sont là que des buts spéciaux ; le but général, que nous allons définir, nous semble autrement important.

Un jeune bomme qui n’a suivi que des cours théoriques, destinés à le préparer à remplir une fonction spéciale dans la société , éprouve ordinairement une sorte de timidité quand il se trouve chargé pour la première fois de diriger une opération pratique. Plein du souvenir des efforts qu’il lui a fallu faire pour acquérir la connaissance des sciences et surmonter les difficultés qu’elles lui présentaient, il croit que la pratique eût exigé de lui lia pareil travail et des études aussi pénibles.

I.arsqu’il se trouve entouré de praticiens auxquels une longue habitude adonné l’assurance qui lui manque, qui ne connaissent rien au-delà du travail manuel et routinier qu’ils effectuent, et qui témoignent pour la plupart un dédain profond pour les sciences théoriques , notre jeune théoricien sent naître en lui une grande méfiance de ses moyens; il parait emprunté, ignorant, maladroit, à ceux mêmes qu’il devrait diriger, et souvent repousse , en prétextant sou incapacité , les premiè

res missions que ses supérieurs le cliargent de remplir.

Mais qu’une volonté soutenue, que le «courage ou la réflexion lui fassent surmonter l’effet fâcheux de ces premières impressions , il ne tarde pas à reconnaître toute la supériorité (le l’instruction théorique qu’il a reçue, sur l’aveugle routine des praticiens exclusifs, se place de lui-même au rang qu’il doit occuper, et acquiert facilement et en peu de temps toutes les connaissances pratiques qui lui sont nécessaires. Il est même â craindre que la réaction de ses idées ne le porte à abuser de ses forces mieux senties , et que , comme le meunier de la fahle , il ne conduise trop rudement au moulin l’âne revêtu de la peau du lion, dont l’aspect l’avait effrayé.

Qu’im ingénieur en chef envoie un jeune aspirant récemment sorti de l’École des Ponts-et-Chaussées, et en même temps un conducteur éprouvé, faire des levées de terrain , ou conduire et diriger des constructions ; il n’est frappé d’abord que de l’incapacité pratique du premier, et de l’imperfection de ses premiers essais; il élève même des plaintes contre l’abus des sciences théoriques , et l’absence de données pratiques dans le cours d’études précédemment suivi par son apprenti; il lui préfère son conducteur qui lui fait une besogne à laquelle il n’a rien à reprendre, et qui rend si facile sou propre travail. Mais patience : au bout

de quelque temps l’apprenti a fait un chemin rapide ; il devient ingénieur, laisse loin derrière lui le conducteur stationnaire, et est bientôt en état de donner d’utiles conseils à son maître, qui doit même souvent s’estimer heureux qu’on ne veuille pas lui donner des leçons.

Et c’est pour éviter ces premières indécisions et leur réaction fâcheuse , qui font tant de tort à la science aux yeux du vulgaire; c’est pour donner à des élèves destinés à conduire des hommes et des travaux, une conhance sage et motivée dans la puissance de leurs talens acquis; c’est surtout pour cela qu’il est indispensable de mélanger avec leurs études théoriques , des cours et des exercices pratiques.

Quand ils seront bien pénétrés du but des inventions humaines, qu’ils auront conduit euxmêmes les machines et les instrumens qui simplifient, facilitent et perfectionnent les travaux manuels ; quand ils auront surtout saisi la puissance de ces machines dans le travail du fer, le plus difficile de tous, le plus varié, celui qui étonne le plus au premier abord, ils se feront une idée exacte des arts industriels; ils envisageront, sans crainte de faiblir, ce prétendu colosse, la pratique, si monstrueux pour des théoriciens purs, étourdis par les clameurs des ignorans.

Pour continuer la marche que nous avons suivie jusqu’ici, nous devons indiquer l’utilité réelle di*

cours de pratique industrielle, dans les carrières que notre école centrale devrait alimenter. L’agriculteur, placé souvent loin des villes et des ateliers de travail, y puiserait des connaissances précieuses pour se tirer d’affaire lorsque ses bâtimens, ses instrumens aratoires ou ses machines exigeraient de promptes réparations. Pour le chef d’industrie , il serait indigne de l’être s’il ne comprenait pas lui-même tout ce qu’il retirerait du cours dont il s’agit. Le négociant ,qui sert d'intermédiaire entre le producteur et le consommateur, doit connaître tous les besoins des hommes, et les moyens qu’ils ont imaginés pour les satisfaire, s’il veut donner à sa carrière toute l’étendue et toute l’utililé désirables. Enfin l’administrateur, qui est destiné à veiller sur la vie et la santé des hommes, doit connaître les arts industriels, pour démêler ce qu’ils ont de pernicieux et y porter remède : combien d’industries minent la santé et abrègent la vie de ceux qui les exploitent! On a constaté, observé, analysé leurs effets destructeurs ; mais est-ce là tout ce qu’il faudrait faire ? l’administrateur est complice de toutes ces destructions d’hommes, quand il reste impassible devant elles > et qu’il ne témoigne pas au moins par ses efforts , tout le désir qu’il a qu’on pi)isse les éviter.

Les études pratiques que nous avons indiquées ne sont pas les seules qu’il serait important d’introduire à l’école centrale.

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Cet établisseiuent devrait conteuir un jardin uu seraient cultivés les plantes, les arbustes et les arbres utiles de nos climats; des serres où pourraient croître les végétaux des régions équinoxiales, dont l’homme a tiré parti. Les travaux d’entretien de ce jardin et de ces serres seraient conhés aux élèves, sous la direction de praticiens habiles.

Un immense bureau de statistique serait organisé de manière à y employer tous les élèves. Là ils recueilleraient, classeraient, coordonneraient, tous les renseignemens relatifs à l’agriculture, à l’industrie et au commerce du monde entier, qui leur parviendraient par les journaux, et par la correspondance qu’ils établiraientt à cet effet, avec nos consuls, nos administrateurs, nos négociaiis, les chefs de nos industries, nos ingénieurs, et les directeurs de nos fermes-modèles. Ib publieraient le résumé de leur travail à différentes époques de l’année. Ib seraient chargés de répondre aux questions de statistique qu’on adresserait à leur bureau.

Le droit de recevoir un exemplaire de leurs publications , de puiser dans les archives de leur bureau , et de lui adresser des demandes de renseignemens, serait uniquement accordé aux anciens élèves de l’établissement, à ceux qui auraient obtenu à la sortie uu brevet de capacité. On pourrait toutefois l’accorder aussi , mais pour un temps

limité , à toute personne qui aurait fourni des données utiles.

Enfin, comme un dernier cours pratique, nous voudrions que les élèves fussent employés dans les bureaux d’administration de l’établissement luimérae, après avoir été suffisamment préparés à ce genre d’occupation , par quelques leçons sur la tenue des livres et la correspondance commerciale et industrielle. Nous ne voyons guère que le bureau des études et celui de la caisse qui dussent être conduits par des étrangers; et encore, dans ces parties , il y a bien des cas où l’avis des élèves serait indispensable.

On remarque dans certaines écoles où un grand nombre de jeunes gens vivent en commun, une tendance à se grouper, à se réunir en masse, pour faire des réclamations , des demandes qu’ils croient justas; à envoyer des députations pour remercier leurs professeurs ou leur faire d’humbles représentations , ou même pour honorer des hommes qu’ils croient dignes de la reconnaissance publique ; au lieu de craindre et de réprimer cet esprit de corps et d’association , il nous semblerait plus adroit et plus rationnel de le tolérer, et même de le régulariser.

Pourquoi les relations mutuelles des élèves, les conflits qui peuvent survenir au milieu d’eux , cette éducation de sociabilité et d’égalité quelquefois si nécessaire à leurs nouveaux camarades , la part

d’action et d’influence, quelque faible qu’elle soit, qu’ils peuvent avoir sur les évèneniens qui se passent en dehors de leur petite société, ne seraient ils pas conduits, réglés jugés, par des institutions dont la création leur appartiendrait , où le système de l’élection aurait certainement la plus grande part, et qui leur donneraient l’idée, et en quelque sorte l’apprentissage du monde et du gouvernement extérieurs ? Nous sommes persuadés que la tolérance que les chefs de l’école centrale apporteraient dans ces occasions, donnerait plus de poids à leurs conseils et à leurs raisons, lorsqu’ils voudraient arrêter les abus de cet esprit de liberté.

Nous voudrions enün que nos élèves fussent exercés au maniement des armes , même de l’artillerie, et qu’ils formassent une partie active de la garde nationale , afin qu’au jour de l’émeute et du danger de la patrie, ils eussent une place déterminée que l’honneur ne leur permettrait pas d’abandonner. C’est suivant nous le seul moyen de maîtriser, au profit de l’ordre et de la discipline, la fougue et la témérité de la jeunesse , qu’une sorte de fièvre de courage et d’audace entraîne sur la place pu^ blique quand la guerre civile menace d’y éclater, et qui la pousse à se joindre aux perturbateurs, plutôt que de rester inactive dans les momens de crise politique.

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