CHAPITRE TROISIÈME
SOMMAIRE
Débarquement de la colonne en présence de S. M.,Jé toaULE et de son auguste famnie Sa.n.-Petersbourg.
Le vaisseau sur lequel a ete transporté le fût monolithe de la colonne, a ,47 pieds de longueur et 40 p.eds de bau; sa hauteur, de la quille au pont, est de i3 pieds 3 pouces. Ce fut le r8 ianvier i83o, que la commission chargée de la direction des travaux reçut de la part du ministre de la marine le plan et le devis dressés pour sa construction, sous la direction de l'intendant général Ce vaisseau te construit à Saint-Pétersbourg dans les chantiers du marchand GnOMorr, par M le colonel Glassine, l'un des officiers constructeurs les plus distingués de la marine impériale. Il est à fond plat et peut supporter en pleine charge le poids de 65,ooo pouds ou 2,600,000 livres, qui ne portent son tirant d'eau qu'à 7 pieds 3 pouces, ce qui lui a facilité le passage dans les hauts- fonds nombreux dont est parsemé le trajet qu'il a parcouru ( v. la pl. i5 ). D'après les dispositions qui furent prises alors, le vaisseau se trouva à l'ancre le 5 juin i832, à la carrière de Pytterlaxe. L'entrepreneur J^GOWLEFF, auquel j'avais fait confier l'opération de l'embarquement et du débarquement de la colonne, en commença aussitôt les préparatifs avec 400 ouvriers.
Pour opérer le chargement de la colonne, j'avais fait établir une jetée qui s'avançait dans la mer à une distance de 3o toises; cette jetée fut exécutée avec les débris des granits qui provenaient de l'exploitation. A l'extrémité de cette jetée, était le port, qui avait io5 pieds de longueur sur une largeur de 80. Sa construction consistait en une charpente posée sur pilotis, dont les poutres se croisaient entre elles et formaient des encaissements qui furent remplis en granit. La partie supérieure de ces encaissements était liée par d'autres poutres plus rapprochées, sur lesquelles étaient fixées les deux rangées de planches qui constituaient le sol de ce port, à l'issue duquel l'on avait construit transversalement dans la mer un môle avancé, qui formait avec lui un chenal dans lequel le vaisseau fut maintenu. C'est sur ce môle que furent placés les cabestans lorsque l'on chargea la colonne. I,e môle avait io5 pieds de longueur ainsi que le port; quant au chenal, il n'avait que 44 pieds de large, pour que le vaisseau pût être amarré avec plus de facilité.
Le curage du chenal fut entrepris avec deux compagnies d'ouvriers (|ui se succédaient le jour et la nuit. Il fidiait enlever deux pieds d'une glaise compacle, pour obtenir la prol'ondeur de 10 pieds d'eau nécessaire à l'embarquement. Ce dragage s'opéra assez promptement pour ne pas arrêter les
travaux.
Pour faire arriver la colonne du lieu de son exploitation sur le vaisseau, elle devait franchir, sur un chemin uni, une distance de 36o pieds environ; mais les nombreuses aspérités des roches s'opposaient à son passage; j'ordonnai qu'on les fit sauter par la mine. Après avoir écarté leurs débris, l'on acheva d iiiiir ce chemin en plaçant dans toute sa longueur des poutres, l'une à côté de l'autre, de manière à ce ([u'cllcs fussent toutes (le niveau.
Tandis fjue l'on terminait la partie inférieure du chemin, l'on faisait descendre la colonne vers la jetée. Huit cabestans suffisaient pour mouvoir cette masse, qui, en avançant, prenait une direction oblique, occasionnée par la différence de grosseur de ses extrémités. Comme il était indispensable, pour opérer son embarquement, que la colonne fût placée sur le port parallèlement au vaisseau, l'on fut obligé, pendant son trajet, de la faire pivoter à plusieurs reprises, pour rétablir son parallélisme. Cette manœuvre du pivotement se faisait au moyen d'un fort coin, garni en fer, qui arrêtait la colonne à 12 pieds vers sa base. Entre ce coin et la colonne l'on plaçait successivement plusieurs planches enduites de savon. Six cabestans, aidés par des moufles, tiraient la colonne en avant, tandis que les deux autres, placés en arrière, la retenaient sur le point de son pivotement.
Après quinze jours d'un travail assidu, l'on parvint à placer la colonne sur l'extrémité de la jetée. 28 poutres de 35 pieds de longueur sur 2 pieds d'équarrissage , étaient langées sur la largeur de cette jetée. Ces poutres communiquaient au vaisseau, et formaient dans l'ensemble un chemin en pente, (]ui devait s'abaisser devant la colonne au fur et à mesure qu'elle entrerait sur le bâtiment. 10 cabestans placés sur le môle détaché dans la mer, à un signal donné, devaient agir pour l'embarquement; 60 ouvriers étaient placés au bas de la colonne, en avant et en arrière, pour diriger les câbles qui l'entouraient et les autres câbles qui fixaient le vaisseau au môle et à la jetée.
Le 19 juin à 4 heures du matin, toutes ces dispositions achevées, et l'entrepreneur Jacowleff étant venu prendre mes ordres pour procéder à l'embarquement, la colonne fut mise eu mouvement : déjà elle avait gagné le bord du bâtiment, et l'opération touchait à sa fin, lorsqu'un accident imprévu vint jeter la consternation parmi les ouvriers. Les 28 poutres qui servaient de passage au monolithe, par un mouvement que fit le vaisseau, se trouvèrent simultanément porter à faux; ne pouvant plus alors résister à un poids aussi énorme, elles rompirent toutes à la fois, et la colonne alors s'enfonça avec fracas entre leurs débris ( v. la pl. 16 ). Au premier craquement des poutres, le sieur Jacowleff et son père, ainsi que les ouvriers qui dirigeaient les câbles, s'étaient retirés précipitamment, en sorte que cet accident, qui aurait pu devenir funeste à beaucoup de monde, ne coûta la vie à personne; et ce qu'il y eut de plus extraordinaire, c'est qu'aucun ouvrier ne fut blessé.
Remis de l'étonneraent que lui avait causé la chute du monolithe, le sieur Jacowleff, sans se décourager par ce nouvel obstacle, et malgré la fatigue des ouvriers qui n'avaient cessé de travailler toute la nuit, prit aussitôt des précautions pour maintenir la colonne sur le vaisseau, qui, en chavirant du côté de la jetée, s'était fortement enfoncé dans la glaise. Après quarante-huit heures de peines inouïes, et avec une augmentation de force habilement combinée, la colonne fut remontée sur le vaisseau, qui reprit son équilibre et se trouva à flot.
Pendant les derniers jours que dura l'opération de l'embarquement de la colonne, la carrièie fut visitée par plusieurs personnes de distinction, qui y vinrent exprès de Saint-Pétersbourg. Parmi ces personnes, l'on fut assez heureux pour en rencontrer une qui n'hésita pas à prendre sur sa responsabilité de demander au commandant militaire de Frédériksham 600 hommes du régiment qui alors y était en garnison. Ces braves soldats, avec MM. leurs officiers, arrivèrent au pas de course à la carrière en moins de quatie heures, après avoir franchi une distance de 36 verstes à travers les montagnes. Malgré la chaleur excessive du jour et la fatigue que dut leur causer une marche aussi accélérée, ils ne s'en mirent pas moins tout de suite et avec enthousiasme à l'ouvrage. Le succès couronna leur zèle, et je crois devoir déclarer ici que, sans leur assistance empressée dans une circonstance aussi critique^ il pouvait s'ensuivre un malheur irréparable; car il était à craindre qu'en attendant des secours plus tardifs, la colonne ne tombât entièrement à la mer.
^eter.,bou s le ■ ju.llet, jour de l'heureux anniversaire de la naissance de S. M. l'Impératrice Dès lors j ordonna, eue Ion soecupât de son débarci„ement; et comme dans les eond fo d ce^t! opération d etaU stipulé que l'entrepreneur Jagowlepp suivrait les nhns n„e ., """^ effet ie veilln! i -i .■ ■ . ^'l'viait les plans que j avais proposes a cet
effe je ,olIa, a ce quds fussent exécutés strictement; et je me plais à reconnaître ci qu'il ne négligea nen de ce qui pouvait en assurer le sucées : son premier soin ta de faire arracher sou leau dans lemplacemcnt que devait occuper le vaisseau, les pnlplanches, restes du batardeau prat qu pour la construction du quai; puis, sur l'empâtement des constructions inférieures de ce quai il fi instruire une forte charpente, afin de faire disparaître, par un plan vertical, l'inconvénient de son talus en granit; ce qui facilita l'approche de la colonne, en ne laissant aucun intervalle entre le vaisseau et le quai.
Ce travail achevé, l'on plaça l'une à côté de l'autre, dans toute la longueur de la colonne, trentecinq poutres qu, communiquaient du quai au vaisseau. Onze de ces poutres passaient sous la colonne et traversaient le pont du bâtiment, aux extrémités duquel étaient encore fixées six autres poutres tres-grosses, liées entre elles et appuyées, d'un côté, sur le quai qu'elles dépassaient de six pieds et de autre cote, sur un second vaisseau pesamment chargé, dont le but était de former un contrepoids qui empêchât le chavirement lors du débarquement. Douze câbles embrassaient en outre le vaisseau et le fixaient fortement au quai. Vingt cabestans étaient disposés en sorte que quatorze d'entre eux devaient tirer la colonne à terre, tandis que les six autres servaient à maintenir le vaisseau
Depuis l'arrivée de la colonne, une grande quantité de monde venait chaque jour la visiter Le 3 juillet, LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice, accompagnées de S. A. I. m le Grand-Duc Héritier de LL. AA. Mesdames les Grandes-Duchesses, et de S. A. R. le Prince Guillaume de Prusse avaient daigné venir la voir et se rendre à bord du vaisseau. Le débarquement ayant été annoncé 'pour le 12, dès le matin de cette journée une foule immense couvrait le boulevard et la place de l'Amirauté. Le plan incliné par lequel la colonne devait être montée sur la plate-forme au-dessous du »rand échafaudage, avait été transformé en un vaste amphithéâtre, qui en un instant fut envahi p«r le public; des gradins qui avaient été disposés pour des personnes de marque, furent de même aussitôt remplis (v. la pl. 17 ). A midi, une prière, à laquelle assistait la commission des travaux, fut chantée, pour attirer les bénédictions du ciel sur l'heureuse réussite du débarquement.
S. A. L M»- le Grand-Duc Michel, et feu S. A. R. W le duc de Wurtemberg, étaient venus d'avance sur les lieux, et avaient examiné en détail les travaux, qui ne leur avaient laissé aucun doute sur le succès du débarquement, lorsqu'à deux heures LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice et leur auguste famille, accompagnées deS.A.R.M^' le Prince Guillaume de Prusse, arrivèrent de Pélcrlioll en pyroscrphe, et descendirent au Palais d'hiver. Un violent orage et une forte pluie qui survinrent alors, suspendirent l'opéiation pendant trois quarts d'heure. Cependant l'Empereur ayant daigné se rendre dans l'enceinte des travailleurs et examiner avec intérêt les préparatifs autour du monolithe, S. M. ordonna au sieur Jacowleff de commencer le débarquement. A l'instant même, le signal s'étant fait entendre, les ouvriers se prosternèrent, et, après une courte et fervente prière, Tordre fut donné de mettre les machines en mouvement. Alors l'on vit la colonne s'ébranler, se mouvoir sans effort, puis descendre sans bruit de dessus le vaisseau qui la portait, pour s'arrêter près du Palais, sous la fenctie d'où S. M. l'Impératrice avait vu l'ensemble de l'opération ( v. la pl. 17).
Le débarquement, qui ne dura que dix minutes, étant achevé, S. M. l'Empereur daigna témoigner à l'entrepreneur sa satisfaction des bonnes dispositions qu'il avait suivies, et de leur résultat; puis.
i8 CHAPITRE III.
s'adiessaut à moi, S. M. me dit : Le travail de Jacowlepf est terminé, les opérations difficiles qui vont suivre vous legardcnt ; je ne doute pas que vous n'en ayez autant de succès que lui.
Depuis l'embarquement de la colonne Alexandrine, la carrière de Pytterlaxe a été bouleversée de fond CD comble : c'est avec peine, et eu cliercliant bien, que l'on trouve encore quelques traces du monolithe. Cette belle surface, si également coupée dans le roc vif, qui représentait un mur uni en granit de loo pieds de longueur, et devait encore, après une longue suite d'années, attester au voyageur la puissance et le courage infatigable des Russes, n'existe plus!... Elle a été brisée, sans que ses fragments irréguliers, amoncelés au bas, aient été profitables a la cupidité de ceux qui l'ont détruite ! ! !
L'inscription suivante , gravée sur ce roc qui n'est plus , eût été si intéressante !
Bij IS31 rOAy ilsrL ceù cKa.ihi 6tiL.ia I13cbieita K0.40i)a, nocBflUteRHOj] liunepaTopoMi. Hiikoiaemi 1 na»«Tii A/1EKCAH4PV I.
De ce rotliei' a été lirée, en i83l, la colonne consacrée par l'empereur Nicolas I" à la mémoire d'ALEXAfiDBE 1".
Trois ans sont à peine écoulés, et il ne reste plus de Pytterlaxe que le souvenir de son nom, et des ruines de main d'homme, qui vous froissent le cœur. La petite chapelle a disparu: si ce n'étaient quelques huttes de nos bons ouvriers et quelques trous de soude retrouvés au sommet de la roche, que le temps, plus généreux, n'a pas encore fermés, l'on n'aurait aucun indice qui pût faire reconnaître cette carrière, à laquelle j'ai fait mes adieux pour toujours, en déplorant qu'une aveugle et coupable avidité ait ainsi fait perdre au pays jusqu'à la trace d'un grand souvenir.