‹ Plans et details du monument consacre a la memoire de l'empereur AlexandreChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

SOMMAIRE

Moyens employés par les anciens et les modernes pour élever leurs monolithes, comparés avec ceux dont on scsl servi pour h colonne Alexandnne. De l'érection du monolithe en présence de LL. MM. Lnpériales, des premiers corps de l'État et de MM les ambassadeurs et ministres étrangers. -Spectacle imposant de celte opération. - Artistes et amateurs venus de' l'Angleterre et de I Allemagne pour y assister. - Ordre établi et précautions prises contre les accidents. - Programme de l'opération" - Le monolithe placé sur son piédestal; enthousiasme des assistants.

Avant Sixte V, plusieurs papes avaient eu le désir d'élever sur la place de Saint-Pierre l'obélisque du cirque de Néron, le seul qui fïit resté debout après le sac de Rome en 1547. Le pape Nicolas V est le premier qui eut cette idée. Son projet était de faire soutenir l'obélisque par quatre fiiçures colossales en bronze, qui devaient représenter les apôtres évangélistes , et de placer sur son sommet l'image sacrée du Rédempteur appuyé sur sa croix. Jules II et Paul III voulurent également élever cet obélisque sur la même place, et chargèrent de ce travail Michel-Ange Buonarota , qui le refusa, parla crainte qu'il eut d'échouer dans cette entreprise, et de perdre la réputation qu'il avait acquise par ses beaux et nombreux ouvrages. Grégoire XIII dans les mêmes intentions, consulta les gens de l'art et fit faire des modèles; mais n'ayant pas été satisfait dé ce qu'on lui présenta , il abandonna ce projet. H semblait que la hardiesse des Egyptiens déconcertât les artistes modernes, de sorte que la munificence des papes manquait d'énergie et de ressort.

Il était réservé à Sixte V d'exécuter ee que ses prédécesseurs avaient conçu. Par ses soins, les plus habiles architectes, ingénieurs et mathématiciens de l'Europe, au nombre de 5oo, furent invités à lui présenter des plans. Ce furent ceux de Dominique Fontana qui eurent la préférence. Selon les mémoires du temps, ce pontife donna une certaine solennité à l'élévation de son obélisque. D'immenses préparatifs furent faits sur la place de Saint-Pierre, et jamais pape, jusqu'alors, n'avait déployé autant de pompe et de magnificence. Plusieurs princes souverains furent priés d'assister à cette opération, et l'entrée dans Rome du duc de Luxembourg , ambassadeur de Henri IV, fut retardée et n'eut lieu que le jour même que l'obélisque fut élevé (le 3 juin i586), afin d'ajouter encore à l'importance de la cérémonie qui eut lieu à cette occasion.

L'abatage de cet obélisque , son transport et son érection furent une époque remarquable pom- les arts , et l'architecte Fontana, qui dirigea cette entreprise, en acquit une célébrité qui subsiste encore.

Deux cents ans après, l'impératrice Catherine II offrait un spectacle à peu près semblable aux habitants de Saint-Pétersbourg, en ordonnant le transport du rocher sur lequel est fixée la statue de Pierre le Grand. Cette

opération, non moins remarquable, fut exécutée alors par le comte de Carbury, sous les ordres de M. de Betzky. Je connais plusieurs personnes qui se souviennent d'avoir assisté à l'arrivée de cette roche, et de l'enthousiasme qu'elle produisit, lorsqu'après son débarquement, elle fat dirigée au moyen dun chemin en métal , à l'endroit qui lui était destiné.

Depuis cette époque, à l'exception des 48 colonnes de l'égUse de Saint-Isaac et de l'obélisque de Luxor que l'on a érigé, il y a peu de temps, sur la place de Louis XVI à Paris, je ne connais aucun monolithe assez remarquable pour figurer auprès de celui de la colonne Alexandrine, qui les surpasse tous par sa hauteur et par son poids. Les moyens que j'ai mis en usage pour soulever cette masse énorme, ont quelque analogie avec ceux dont les anciens se sont servis pour transporter leurs monolithes, et dont l'on retrouve la représentation sur plusieurs monuments égyptiens, entre autres, à Constantinople , sur la base de l'obélisque que l'empereur Théodose fit placer dans Thippodiome. Ce bas-relief, publié parSpon, représente l'appareil des machines employées pour élever et placer l'obélisque, opération qui dura trente-deux jours. L'on y voit des treuils verticaux, traversés par des leviers auxquels sont attachés des câbles qui correspondent à l'obélisque. Quatre hommes, appliqués à ces leviers, font tourner chaque treuil pour mouvoir le fardeau par le moyen du câble qui s'enroule dessus. Un autre homme, assis par terre, tire le câble pour le faire filer, comme cela se pratique encore aujourd'hui pour nos cabestans.

Ce même principe de l'emploi des cabestans et des moufles pour soulever de grands poids, connu des anciens, imité par les modernes, a été suivi par Fontana pour élever l'obélisque du Vatican: amsi que cet artiste, j'en ai fait usage; mais ayant un poids beaucoup plus fort à soulever ', j'ai dû nécessairement employer d'autres combinaisons dans la disposition des forces, plus d'unité dans le système des charpentes, et plus de perfection dans les machines".

Ce fut le 3o août i832, jour fixé par sa Majesté l'Empereur, que je plaçai la colonne Alexandrine sur son piédestal. Dès le matin une partie des habitants de la ville se dirigeait vers la promenade de l'Amirauté, tandis que l'autre se rendait à l'église de Saint-Alexandre Nevski, pour assistera la célébration du service divin en l'honneur de ce prince guerrier qui a illustré la Russie. Après cette pieuse cérémonie, toutes les avenues qui aboutissent sur les places du Palais d'hiver, de l'Amirauté et du Sénat, furent encombrées d'une multitude attirée par la nouveauté d'un spectacle aussi extraordinaire. La foule en peu de temps devint si grande, que les chevaux et les voitures y restèrent confondus. Les maisons étaient garnies de monde jusque sur les toits. Pas une fenêtre, pas une lucarne qui ne fût envahie, tant était grand l'intérêt que l'on portait au monument. Le bâtiment circulaire de l'État-Major, assez semblable ce jour-là à ces amphithéâtres de l'ancienne Rome, contenait, à lui seul, plus de 10,000 personnes qui, pour la plupart échelonnées sur la partie la plus élevée des combles, s'avançaient jusqu'à la balustrade de l'entablement, et se groupaient en foule autour du sextige colossal du char de la Victoire qui couronne l'arc de triomphe. En face, au bel étage du palais, l'on admirait les dames de la cour, dont la beauté, l'élégance et les riches parures offraient l'aspect le plus ravissant. Je ne crains pas d'être taxé d'exagération en avançant que jamais

■ Selon Fontana , le poids de l'obélisque de Saint-Pierre est de 674,00» '/i livres. Ce même obélisque, avec les armatures en fer, les moufles, les poulies et autres agrès qu'il fallut pour lelever, pesait 751,844 '/a livres.

Le fut nu de la colonne Alexandrine pose ^Ç),6()ï pouds, ou un million 587,640 livres, et ce même fût, avec les bossages en granit que j'y avais laissés, les moufles, les poulies et les câbles, pesait un million 847,000 livres.

' Parmi les personnes avec lesquelles je me suis entretenu sur les moyens que je complais employer, j'en rencontrai plusieurs qui ne partagèrent pas mes idées, tout en convenant, cependant, que je devais réussir. Le lieutenant général du génie Carbonier aurait préféré que le nionolitlie fut soulevé sur lui-même, au moyen d'un point dappui pivotant sur sa base. .le possède le croquis que me traça cet babile ingénieur pendant la discussion que nous eûmes à ce sujet. Ce croquis représente à peu près la même idée que, quelques années après, M, fingénieur Lebas a mise à exécution pour soulever le Luxor.

Ce qui m'empêcba de me rendre aux raisons du lieutenant général Carbonier, ce fut la difficulté que je trouvais à fixer d'une manière inébranlable la partie inférieure du monolitbe, pour la faire arriver exactement sur sa base en bronze; difficulté que je crois plus grande que celle de le soulever entièrement, ainsi que je l'ai fait.

dc tro,s cent ™.lle personnes seta.ent donné .ende.-vous pour assister à lerection de la colonne Ai;ran-

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a ^evé ou ' : " , ' ' ""^ '"1"'=' ™ attendant ,u.l

ft.t d-<; P°- P-pctner aux siècles h venir, avec le souvenir des vertus d'Alexandre l", le tén.oi Ja^e de la puissance et du génie de sa nation. lenioi^na^.

C'est après avoir franchi les 80 marches d'un escalier de parade tendu de drap rouge, c, traversé deux yas es tentes, dressées sur ce chemin dont j'ai parlé précédemment, c.ui de l'extremi.: s;perK.ure du pl ^ ..ne me se d.r.gea.t vers la place du Palais, que l'on arrivait à la plate-forme , sur les limites de laquelle se trouvait une troisième tente destinée à LL. MM. II. Cette tente en cachemire, de coulem^ vives et var.ees, placée a peu de distance et en face de l'échafaudage, était soutenue dans son centre par un pilier en argent dore, et entourée de douze colonnettes de même métal, surmontées chacune d'un orneme,.t du medleur gout. Des divans et des tapis précieux ornaient l'intérieur de cette tente u.agnifique, qui rappelait ce luxe oriental, disparaissant chaque jour sous l'influence de notre civihsation européenne Près de la seleva.ent deux pavillons, dont l'un, réservé pour S. M. l'Impératrice et les dames de sa suite eta.t décoré de plusieurs dessins, offrant la colonne Alexandrine sous ses différents aspects. L'autre pavilloii était a jour et occupé par MM. les ambassadeurs d'Autriche, de France et d'Angleterre, MM. le comte de F.cquelmont, le maréchal duc de Trévise et lord Durham; MM. les ministres et chargés d'affaires, composant le corps diplomatique étranger, étaient placés dans ce même pavillon. Deux enceintes particulières avaient été réservées, aux angles de la plate-forme, pour les académies des sciences et des arts, les corps enseignants, les étrangers et les artistes, venus exprès d'Italie, d'Angleterre et d'Allemagne pour assister à cette opération.

Sur la plate-forme, tout au pourtour de l'échafaudage, ainsi que je l'ai dit à la fin du quatrième chapitre, étaient fixés sur deux plans circulaires 60 cabestans en fer de fonte disposés en échiquier. Les cables de ces cabestans formaient autant de rayons également espacés, qui aboutissaient au centre des charpentes, et de là, s'élevaient verticalement, au moyen de 60 poulies de renvoi, jusqu'aux moufles qu'ils entouraient à'plusieurs reprises, en se rattachant avec ceux fixés autour du monolithe. Ces cabestans formaient quatre divisions; ils étaient servis chacun dans l'ordre suivant. ( Voir les planches 19 et 39 pour la disposition et la construction des cabestans ).

' Seize soldats devaient manœuvrer aux barres, cinq matelots tirer le câble et le ranger. Huit autres soldats composaient un peloton de réserve qui se tenait à une petite distance eu arriére. Un sous-officier maintenait l'ordre à chaque cabestan. Il devait diriger les soldats en les faisant marcher d'un pas égal, plus ou moins accéléré, selon le besoin. Ce sous-officier avait l'ordre de remplacer les hommes fatigués par ceux de la réserve, mais sans interrompre le mouvement.

Dix dessiatniks ( dizeniers ) étaient placés dans l'espace compris entre l'échafaudage et la première ligne des cabestans. Ils avaient chacun l'inspection de six de ces machines, et communiquaient avec les sous-

• Le 4 août, j'.-ivais été prévenu, pai- sun Aiti-ssc Sérénisbliiie Mimseigncur le Ministre de la maison de l'Empereur, que Sa Majesté avait daigné commander, pour lereclion de la <oloiuic Ale\;mdrinc, raille quatre cent quarante soldats, soixante sous-officiers et trente tambours, des divers régijuents de la garde, ainsi que Mois cents matelots el quinze sous-o/I!ciers de l'équipage de marine rie la garde, me le nombre nécessaire d'<ifïiciers du bafaillun des sapeurs de la garde. Il était dit dans l'ordre de Sa M.ijesté, que le Cdinjnandement de ce détachement devail être conlié à M. le générai-major Schildci , el mis à ma disposition deux jours avant l'opéralion. C'est avec ces troiq)cs que le iiionolilhe lut élevé; aussi je saisis a\ec plaisir celte nccasion pour témoigner toute ma reconnaissance à M. le gériéial Scliilder, ainsi qu'à MM. les olllciers qui faisaient partie du détachement, pour leurs bons soins cl la grâce avec laquelle ik mit bien voulu m'aider à disposer leurs soldats, à leur faire comprendre la manœuvre des cabestans, et à faire observer un ordre (pii m"a été si utile pendant l'opération.

officiers qui les commandaient. Ces dessiatniks devaient avoir soin que les câbles fussent toujours égale-

ment tendus. ,,

Quatre de mes aides étaient placés aux angles de lecLafaudage. Ils avaient chacun la survedlance dune division de cabestans, avec l'injonction de veiller particulièrement aux moufles qui y correspondaient.

L'échafaudage contenait cent matelots qui maintenaient les moufles dans leur direction et empêchaient qu'il ne se mît de la confusion dans les câbles. Soixante de mes plus forts ouvriers étaient sur la colonne, entre les câbles, pour maintenir les moufles dans leur direction. Cinquante charpentiers étaient répartis à diverses hauteurs pour les besoins du service. Soixante tailleurs de pierre étaient placés près des poulies de renvoi, avec ordre de n'en laisser approcher personne. Trente autres ouvriers devaient diriger les rouleaux et les enlever au fur et à mesure que la colonne s'élèverait. Six maçons se tenaient près du piédestal pour verser le ciment sur l'assise en granit destinée à recevoir le monolithe. Un dessiatnik, placé à vingt pieds de hauteur sur l'avant des charpentes, tenait en main la chaîne d'une cloche pour donner les signaux. Un sous-officier de marine était au plus haut point des échafaudages pour arborer le pavillon impérial, lorsque le monolithe serait debout. Un chirurgien se trouvait près de l'échafaudage pour porter seroius aux travailleurs en cas d'accident. Enfin, une compagnie d'ouvriers de réserve, avec des instruments et des matériaux convenables, avait été commandée pour les cas imprévus.

Lorsque tout fut disposé ainsi que je viens de le décrire, je fis une inspection de toutes les machines; je m'assurai que les pieux auxquels elles étaient amarrées, restaient solidement fixés au sol de la place; je fis attention à ce que les câbles fussent dans leur direction et que les moufles correspondissent bien entre eux. Puis, après avoir parcouru les charpentes en tout sens et m'étre convaincu que tout était en ordre, j'allai me joindre à MM. les Membres de la Commission chargée de la direction des travaux, qui attendaient LL. MM. II. sur la place à la principale entrée des enceintes.

C'était une chose intéressante à voir que ce beau fût de colonne en granit rouge, de 84 pieds de hauteur et 12 pieds de diamètre, entouré d'une foret de câbles, de laquelle surgissaient ces soixante courageux ouvriers à larges encolures, véritables Hercules, ayant un levier de fer pour massue, attendant l'instant de leur ascension avec le monolithe , aussi tranquillement que l'équipage du brick le Mercure recevait, trois années auparavant, le commandement du branle-bas de combat, en présence de deux vaisseaux ennemis de cent dix et de soixante-quatorze canons. Bien plus intéressants encore étaient ces braves compagnons d'armes de l'Empereur Alexandre, le cœur tout ému de souvenirs, et se préparant à élever son monument de leurs mains. Chacun était ainsi à son poste, lorsque LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice, accompagnées de S. A. I. Monseigneur le Césarévitch, Grand-Duc Héritier, de S. A I. Monseigneur le Grand-Duc Michel, et de LL. AA. II. Mesdames les Grandes-Duchesses Marie et Olga, suivies des principaux personnages de la Cour et d'un nombreux État-Major, arrivèrent sur la plate-forme, après avoir été reçues au bas de l'escalier par S. E. M. le Président de la commission, assisté de MM. les membres de cette commission, avec lesquels je me trouvais en ma qualité d'architecte en chef du monument.

Sa Majesté l'Empereur étant arrivée sur la plate-forme, considéra l'ensemble imposant des travaux, et se dirigea vers les charpentes sous lesquelles M. le Président de la commission eut l'honneur de lui présenter une médaille en platine portant l'effigie de son auguste frère. Cette médaille m'ayant ensuite été remise, je la renfermai dans une demi-splière en bronze et la déposai au même moment dans un renfoncement pratiqué au centre du piédestal. Après avoir examiné le monolithe et en avoir fait le tour, S. M. l'Empereur ordonna une prière à laquelle tous les assistants s'empressèrent de prendre part avec le plus profond recueillement. Cette prière achevée, l'Empereur, S. A I. le Césarévitch, Grand-Duc Héritier , et S. A. I., M. le Grand- Duc Michel, prirent place aux bancs du premier cabestan, près de l'endroit où se tenait S. M. ITrapératrice.

Deux heures sonnaient à l'horloge du Palais d'hiver, quand l'Empereur m'ordonna de commencer la manœuvre. L'on entendit aussitôt le tintement trois fois répété d'une cloche; le signal était donné, l'on élevait le monolithe.

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L'érection du monolithe s'opérait par deux mouvements : l'un ascensionnel, et l'autre horizontal Ce

allait quuter son eI,anot, pour ne peser que sur ses cibles, trois cabestans s'arrêtèrent presque en même temps, par su.te de l'embarras qu'éprouve.ont quel-iues poulies entre elles, et que dans cet .nstant crU.que, un moufle cassa et fut lancé avec force du haut en bas de l'échafaudai^c, au milieu de plusieurs personnes dont la retraite précipitée causa un peu de contusion parmi les ouvriers qui m'en touraient. Heureusement que les soldats qui servaient les cabestans près de l'endroit o,', cite .Icrte eut heu, nen furent nullement déconcertés et continuèrent leur marche avec la même tranquillité ce nui rétablit aussitôt la confiance et fit rentrer chacun à son poste. Un instant après, la colonne qui'ttait son chanot et se trouvait suspendue à sept pieds au-dessus de son piédestal. Ayant fait arrêter la manoeuvre je m'empressai de lui faire prendre sa position verticale au moyen de plusieurs cabestans que je fis mouvoir séparément. Cela fait, à un nouveau signal les troupes firent volte-face aux cabestans, et la manœuvre recommença en lâchant les câbles. L'on vit aussitôt la colonne descendre lentement sur son piédestal et s'y poser, sans avoir éprouvé aucune secousse et sans qu'il se fût manifesté le moindre mouvement dans les charpentes.

Il me serait difficile de décrire ce passage subit d'une anxiété profonde au contentement dont chacun se sentit saisi, lorsque la colonne fut debout et que toute idée de danger eut disparu.

Des hourras bruyants retentirent alors de tous les côtés de la place; l'enthousiasme fut à son comble et porté à un tel point, qu'un grand nombre de ceux qui avaient eu accès sur la plate-forme, se précipitèrent sur les débris de quelques rouleaux écrasés et en emportèrent les fragments , comme souvenir d'un si heureux résultat.

S. M. l'Empereur, après avoir témoigné sa satisfaction aux grands qui l'entouraient, eut la bonté de m'adresser les paroles les plus flatteuses '. J'eus également l'insigne bonheur de recevoir les félicitation; de S. M. l'Impératrice, et de S. A. I. M" le Césarévitch, et de S. A. L M" le Grand-Duc Michel. S. M., avant de se retirer, daigna témoigner sa satisfaction à mes aides, ainsi qu'aux autres employés qui avaient coopéré à ce grand ouvrage, et ordonna que les soldats et les ouvriers reçussent, ce même jour, des preuves de sa munificence.

1 Moutferraud, vous vous êtes immortalisé!» Telles furent les expressions de l'Empereur

Le lendemain de l'opération je vérifiai la position du monolithe, et, ayant reconnu qu'il était perpendiculairement posé dans l'axe de sa base, je fis enlever les câbles et les machines; puis Ion soccupa sans relâche à abattre le plan incliné, la plate-forme et le grand échafaudage, dont je ne conserva,, pour achever le monument, que quatre montants. ( Voir la planche 29). Ces ouvrages, ainsi que la démolition du massif en maçonnerie qui entourait le piédestal, se prolongèrent pendant l'hiver, et ne furent termines qu'au printemps suivant, époque à laquelle je fis commencer à polir le monolithe. Ce dernier travail tut exécuté en cinq mois avec 200 ouvriers chaque jour.

Vw'i^ Jl'âimiiBirfleuiiip die liai ïemitqs Jtm^éipâal© »

SOMMAIRE

De la construction du piédestal. Sujets des bas-reliefs; manière don. ils ont été traités.

- De l'exécution des bronzes.

Lh p edestal de la cobnne AJexandrine a trente-deux pieds de hauteur; sa construction, au-dessus du monolithe qui lu. sert de soubassement, se compose de trois assises formées par huit blocs en granit qui pesen ensemble ..,400 pouds ou 896,000 livres. Ce piédestal est revêtu en bronze et orné de quatre bas-rehefs de même métal Le bas-relief qui est placé en face du palais est composé de deux fîsures allées qm soutiennent une tablette sur laquelle est gravée linseription; au-dessous de cette inscription est un trophée pnncipal accompagné de deux autres figures assises, représentant le Niémen, sous les traits d'un homme dans la force de l'âge, et la Vistule, sous ceux dune jeune et beUe femme penchée sur son urne Autour de ces figures sont groupées d'anciennes armures russes, parmi lesquelles on remarque le casque d Alexandre Nevsky, la cuirasse du ezar Alexis Mikaëlowitch, l'armure de Jermark, le bouclier qu'Oleg appendit aux murs de Constantinople, et beaucoup d'autres armes qui ont appartenu à des héros dont les faits glorieux ont illustré la Russie (voir la planche 33.)

Les trois autres bas-reliefs représentent les figures allégoriques de la Victoire et de la Paix, de la Justice et de la Clémence, de la Sagesse et de l'Abondance, ajustées avec d'autres armures qui n'appartiennent pas à l'Europe moderne et ne peuvent blesser l'amour-propre d'aucun peuple. La figure de la Victoire porte un bouclier sur lequel elle trace les dates de 1812, i3 et 14, qui font reconnaître ce monument; Sa Majesté

■ Ce bronze est composé de cinq livres d'étain, trois livres de zinc, pour quarante-trois livres de cuivre rouge. Sa retraite, sur sept pieds, est d'un pouce.

■ C'est aux soins de S. E. M. le président de r,\c.->démie Impériale des beaux-arts que l'on doit le choix de toutes ces armes, qui prêtent tant d'intérêt .i ce bas-relief; la plupart font partie du musée des antiquités russes de Moscou , et ont été dessinées avec la plus scrupuleuse fidélité.

3o CHAPITRE VI.

l'Empereur ayant voulu qu'il fût grand, noble et simple, ainsi qu'était le prince vertueux auquel il est consacré. Ces quatre bas-reliefs (voir les planclies 33 et 33 bis, 34 et 34 bis), dont j'ai donné la composition , ont ( lé exécutés d'après des cai tons de grandeur naturelle par MM. Swintzoff et Lépée; ils sont de haut relief et traités avec une énergie (jui fait honneur au talent de ces deux sculpteurs. Les figures sont nobles, bien posées, et d'un dessin pur et large qui rappelle le beau temps de l'art chez les Grecs. Mais ce que ces bas-reliefs offrent de plus remarquable encore, c'est la beauté des trophées, qui ne le cèdent pas aux plus belles sculptures antiques, et surpassent beaucoup les ouvrages modernes du même genre.

Les quatre aigles, placées aux angles du piédestal, sont d'un beau style; elles ont été modelées d'après nature par M. Lépée, qui a réussi à leur donner cet air noble et fier qui leur convient. Les ornements des moulures, les guirlandes de chêne, les sculptures de la base et du chapiteau, ont été exécutés avec beaucoup d'art et d'effet par M. le sculpteur ornemaniste Baline.

Les bronzes du monument ont été coulés et ciselés dans l'établissement de M. Baird, qui a dû construire exprès une fonderie de quatre-vingts pieds de longueur, dans laquelle l'on a pratiqué deux fourneaux qui communiquaient à une cheminée de cent douze pieds de hauteur. Ces fourneaux ont été élevés à seize pieds au-dessus du sol de la fonderie pour faciliter l'écoulement du métal. Chacun des ces fourneaux contenait vingt-quatre mille livres de cuivre, qui était mis en fusion en deux heures et demie de temps. Dans cette fonderie l'on a pratiqué deux grues, soulevant chacune quarante mille livres, et dont le principal service était d'enlever et transporter les moules garnis en fonte. ( Voir la planche 4o. ) Les bas-reliefs ont dix-sept pieds de largeur sur dix pieds de hauteur : voici le procédé que M. Baird a employé pour les couler ainsi que les autres bronzes'.

Les modèles en plâtre étaient solidement assujettis et couverts d'une composition de terre glaise préparée en petits morceaux peu épais, placés l'un à coté de l'autre. Un appareil en fer de fonte, divisé en trois parties qui se démontaient et se réunissaient ensemble, servait a couvrir la surface en terre glaise posée sur le modèle; l'intérieur de cet appareil en fonte était ensuite rempli par une maçonnerie en briques et en plâtre. Lorsque cette première opération était faite, l'on détachait, à l'aide des gi ues dont j'ai parlé plus haut , les trois parties ou caisses de l'appareil en fonte; l'on fixait dans chacune d'elles les morceaux de terre glaise que l'on avait soin de réparer, puis on assemblait de nouveau les trois caisses, et l'on avait alors l'empreinte exacte du modèle. L'épaisseur que l'on a donnée aux bronzes a été obtenue au moyen d'une couche de terre glaise que l'on appliquait dans le creux; l'on ajustait, après cela, d'autres caisses en fonte contre les premières, en les remplissant également d'une maçonnerie en briques, puis on les séparait, l'on enlevait la couche de glaise qui était adhérente au creux, l'on faisait sécher les deux côtés du moule que l'on rejoignait après, et le vide que laissait la terre glaise enlevée, formait l'épaisseur du bronze qui en prenait la place.

Ce procédé est préférable à l'ancienne méthode de l'emploi de la cire; car alors les moules étaient fermés, ce qui empêchait de se rendre compte des défauts d'une pièce , que l'on n'apercevait que' lorsqu'elle était coulée. Actuellement, par le moyen ingénieux de M. Baird, le moule est ouvert, on peut ré])arer les défectuosités d'empreintes autant qu'il en est besoin, et les égaliser de manière à obtenir une surface unie et sans défauts. La cire n'offrant qu'une faible résistance à la terre lui laissait prendre une empreinte graveleuse à laquelle on ne pouvait retoucher; en outre, comme il faut que le noyau qui fixe l'épaisseur du métal, dans la partie intérieure du moule, soit plus brûlé à l'extérieur, et que l'on ne pouvait le retirer, il arrivait que le feu gâtait l'empreinte avant la fonte, sans qu'on le sût; inconvénient qui ne se rencontre plus avec le nouveau procédé'.

, La g,ille en bronze qui entoure le monument est riehement ornée avec les aigles de l'empire; aux coins de cette grille l'on a placé quatre candélabres de forme antique, qui ont dix-huit pieds de hauteur et qui éclairent le monument au moyen du gaz.

• Ce procédé m'a été communiqué, tel que je le transmets ici, par l'habile ingénieur anglais William Handyside, qui a dirigé toutes les fontes du monument avec le plus ^and succès. °

CHAPITRE VI. 3, Lon voit dans la galerie de S. E. M. le comte de Strogonoff, à Saint-Pétersbourg, une tète colossale de Jup.ter en gran.t de Ser.lobolski, qui a été sculptée avec tant d'art par un ouvrier ^sse, que longtemps je 1 a. pnse pour un bel ouvrage grec. Tel est le sujet de la vignette ci-dessous.

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