PLAT., Tim
LA NATURE. l 111
de la vie la plus noble et la plus harmonieuse; chacun d'eux possède une âme en commerce éternel avec l’intelligible et éternellement dominée par le charme qu'il exerce : le ciel est plein de dieux !.
Quand tous les astres eurent recu la naissance, l’ordonnateur de l’univers leur parla ainsi : « Dieux issus d’un Dieu, vous dont je suis l’auteur et le père, il reste encore à naitre trois races mortelles. Sans elles, le monde serait imparfait; car ilne contiendrait pas en soitoutes les espèces d'animaux, et il doit les contenir pour être parfait. Si je leur donnais moi-même la naissance et la vie, ils seraient semblables aux dieux. Afin donc qu'ils soient mortels et que cet univers soit réellement un tout achevé, appliquezvous, selon votre nature, à former ces animaux, en imitant la puissance que j ai déployée moi-même dans votre formation ?. » La naissance des astres n’épuise pas la richesse de l'être ; et par là mème, ces corps brillants, si beaux que soient «leurs chœurs de danses », ne suffisent pas à constituer l'univers. Après eux, vient la race humaine qui participe encore de la raison *; après la race humaine, les animaux proprement dits qui participent encore du « cœur », ce principe d'émotions et d’élans généreux ὁ; après les animaux, les plantes qui n’ont plus que des sensations ©. C'est alors seulement que se ferme le cycle des générations primitives, parce que c’est alors que la hiérarchie des espèces possibles se trouve entièrement réalisée.
Si variés que soient les corps qui forment l'univers,
1. PLAT., Tim., 38e, 39°, 402€; — Lois, X, 886“, 898" et sqq. ; XII, 966d4e — CF. Cratyl., 3974.
. Id., Tim., 412€.
. Id., Ibid., 41%, 42° et sqq., 69%-70*, 73c-4, +Id., Lac, 1967 et 966:
NAIL TIM ATP:
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ils se ramènent tous à quatre genres, comme on l’a déjà ; vu ! : la terre, l’eau, l’air et le feu; car l’éther n'existe 3 pas ou n'est que l'air à son plus haut point de fluidité?. Chacun de ces genres se compose de particules qui ont une figure spéciale : celles du premier sont cubiques, celles du second octaédriques, celles du troisième icosaédriques et celles du dernier pyramidales”*. Ces figures elles-mêmes dérivent de deux triangles originels, la première du triangle rectangle isoscèle et les 1 trois autres du triangle rectangle scalène dont l'hypothénuse est double de son petit côté. Elles sont d’ailleurs indivisibles et qualitativement immuables, comme les atomes de Démocrite : c’est là que se rejoignent, dans
At
ᾧ leurs théories physiques, le mécaniste d’Abdère et le + fondateur de l'Académie. De plus, si tels sont les élé- 3 ments des corps, la loi de l’universelle transformation ' subit une entorse que Platon d’ailleurs avoue lui-même : À l’eau, l'air et le feu peuvent se convertir l’un dans l’autre ; 3 mais de la terre aux autres corps, 11 n'y ἃ pas de pas- ? sage.
# En quoi consistent les triangles originels? Ce n'est pas Ρ chose facile à préciser. Probablement, ils ne sont pas de ; simples abstractions géométriques: Aristote, en cette quesà tion, nous semble passer à côté du vrai‘. On ne peut non plus les comparer « à des feuilles minces d’un métal quel- Ε 1. V. p. 120.
+ 9, PLAT., Tim., 58%; — Phæd.,109v-<, D'ailleurs, tous les éléments cor-
porels se composent, d’après Platon, de triangles rectangles; la cinquième combinaison, au contraire, est le dodécaèdre (Tim., 55°) qui est formé de 4 pentagones, surfaces indécomposables en triangles rectangles: elle ne peut à donc constituer aucun élément (V. ZELLER, loc. Citf., p. 800, note 6). — Sur | ce point, Platon diffère d'Aristote, pour lequel l’éther est un cinquième élément (V. notre Aristote, 124-126).
| 3. PLAT., Tim., 53°-55°.
À 4. ARIST., De CœL., T, 1, 298», 33; 7-8, 805-307"; — De gener.etlcorr., A, ἵ 2, 3150, 30; B, 1, 529", 21 et 564. ; --- ALEx. Aphr., Quæst. nat., IL, «γ΄, éd. L. Spengel, Monach., 1842.
conque », qui, par leur assemblage, formeraient « un intérieur complètement vide » !; car 1] n’y ἃ pas de vide, d'après Platon. Pour comprendre les triangles originels, il faut se reporter à la notion du « fini », dont elles sont un aspect. Ils apparaissent alors comme des formes irréductibles de la matière; ce sont des moules de nature intelligible, qui demeurent à travers le flux du devenir et lui donnent sa mesure *.
Quoi qu’il en soit de ce problème ardu, les particules élémentaires des corps demeurent imperceptibles. « Il faut les concevoir dans une telle petitesse, que, quelle que soit l'espèce dont elles relèvent, nous ne pouvons les discerner une à une 3. » La raison les devine; l'imagination se les représente; les sens ne les atteignent pas. Pour qui sait envisager les choses du point de vue de l’entendement, le monde se compose de rubis dont le dessin varie d’après une loi fixe; c'est comme un palais d'émeraudes tout irisé de lumière et habité par des dieux.
Ce temple de la beauté est éternel : 1] ἃ toujours existé et 1] existera toujours, image mouvante mais impérissable de l'immobile vérité. Le monde est le meilleur possible. Or, pour avoir cette excellence, ce n’est pas assez qu’il
1. Marin (Tu. H.), Études sur le Timée de Plat, p. 241, Paris, 1841.
2. Cette conception résulte de l’idée que Platon se fait du « fini » : c’est toujours une mesure, une proportion de « l'infini » (V. plus haut, p. 126 et sqq.). De plus, Platon, dans le Ménon, définit ainsi la figure (76*) : τοῦτο λέγω, εἰς ὃ τὸ στερεὸν περαίνει, τοῦτ᾽ εἶναι σχῆμα. Ici, la figure n'est que la limite du solide, ce qu’Aristote appellera sa forme. Or jamais Platon n’a dit qu'il ait abandonné cette manière de voir; tout au contraire, il n’a fait que la développer dans le Philèbe, en analysant le πέρας et ᾿᾿ἄπειρον. C’est aussi ce que nous révèle le Timée à propos de la formation de l'âme; et l’on ne voit pas que les expressions qu’emploie ce dialogue au sujet de la composition des corps, soient de nature à formuler une doctrine nouvelle.
La figure est donc la limite de la matière. Or quel en est le principe? L'âme elle-même : c'est l'âme qui la construit du dedans ; la matière ne fait qu’en rendre accessible aux sens l’invisible dessin.