‹ PlatonChapitre 209 sur 286 · ONE TT GUN EU · texte numérisé non relu

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méchant »!, que toute faute est une impiété? : ces paroles tant de fois répétées ne font que traduire une conclusion qui découle de sa théodicée. Que signifieraient d'ailleurs les sanctions futures elles-mêmes, si elles n’étaient l'indice de l'intérêt que Dieu porte au bien, et comme la marque suprême de son éternelle volonté? Récompenser et punir, n'est-ce pas d’abord commander?

Pure esthétique que la morale de Platon! — Oui; mais esthétique d’une nature spéciale, esthétique dont le but est d'arriver, par l'élimination de la souffrance, au maximum de la joie. Et cela change tout. Du moment que l'esthétique dont on parle est la discipline du bonheur, elle s'impose au respect de tout être raisonnable et Dieu par suite ne peut pas ne point la prescrire : elle devient deux fois obligatoire.

Si le bien est le beau, il faut aussi que le beau soit le bien; et, par suite, il ne peut avoir d'autres règles que les siennes : l'art perd son autonomie et passe tout entier aux ordres de la morale; il en devient comme un département. La conséquence s'impose; et Platon la développe avec une logique impitoyable, tout heureux qu'il est d’y trouver un principe nouveau de purification sociale.

Dans le Gorgias, il se place au point de vue des faits :

1. Gorg., 507e-508*; — Phæd., 62b4; — Rep., X, 612°-163*; — Phileb., 40v; — Lois, IV, 716°-7172.

2. Cril., 50° et 544. (discours des Lois); — Phæd., 75: — Theæt., 176; — Lois, II, 661», 663; III, 697.; IV, 717*, 721°; X, 899°-900°, 9075. XII, 959°. Dans ces divers passages, les mots δίχαιον χαὶ ὅσιον sont presque toujours accouplés comme se complétant l’un l’autre. Le devoir y apparaît sous une forme religieuse : c’est, suivant l'expression de Kant, « un commandement divin ». — Cf., sur ce point, Gomperz, loc. cit., p. 296.

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il examine les différentes formes qu'a revêtues l’art grec et condamne en bloc la manière dont elles sont pratiquées. La profession du joueur de flûte et celle du joueur de lyre, le dithyrambe et la « vénérable tragédie », la poésie et la rhétorique : tout est englobé dans le même anathème et pour la même raison. En réalité, ces genres artistiques sont tous des « flatteries! » et des « menées honteuses »; car le but que l’on y poursuit, ce n’est pas de « rendre meilleures les âmes des citoyens »; c’est seulement « de procurer du plaisir ». Et, de ce chef, elles sont doublement mauvaises : elles fortifient la sensibilité au détriment de la raison et la corrompent en mêlant aux jouissances permises des émotions malsaines?. « Dismoi : [la tragédie elle-même] se soucie-t-elle uniquement de plaire aux spectateurs? Ou bien, lorsqu'il se présente quelque chose d’agréable mais de mauvais, prend-elle sur soi de le supprimer, et de déclamer et de chanter ce qui est désagréable mais utile, que le public s’en réjouisse ou non? De ces deux dispositions, quelle est, d’après toi, celle de la tragédie? Il est évident, Socrate, qu'elle incline davantage vers le plaisir et l'agrément des spectateurs?. »

Dans la République, Platon revient à la même thèse et d’une manière plus concrète : il rejette à La fois les œuvres « d'Hésiode, d'Homère et des autres poètes ». Le respect des dieux, l’amour de la vérité, le courage, la maîtrise de soi aussi bien dans la prospérité que dans l'infortune, la tempérance et la croyance en l'identité de la justice et du bonheur : voilà ce qu'il faut principalement développer dans les âmes, si l’on veut avoir des

1. 462°-465° (différentes espèces de flatteries : la rhétorique en est une). 2. 501°-503°.

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citoyens achevés. Or, sur tous ces points fondamentaux, les livres des poètes nous ont laissé les récits les plus décevants : le mensonge, la crainte de la mort, la volupté, le vol et la vengeance, le doute touchant le prix souverain de la sagesse y revêtent tour à tour les formes les plus séduisantes; 1l n’est même aucun crime qui n’y trouve son excuse en l'exemple d’un dieu. Il sera donc défendu dans la cité de raconter de semblables fictions et de les représenter sous quelque forme que ce soit; car elles ne peuvent que souiller les imaginations et inspirer à la fois le mépris de la divinité et celui de la vertu.

Mais Platon ne s’en tient pas là. Dans le même dialogue, il passe du fait à la question de principe : après avoir examiné les manifestations de l’art grec, il critique l’art en lui-même et l’immole presque tout entier.

« L'artiste ne fait pas seulement les ouvrages qui relèvent de l’industrie humaine: 1] fait aussi tout ce qui sort du sein de la nature, les plantes, les animaux, toutes les autres choses, et lui-mème enfin. Bien plus, 1] fait la terre, le ciel, les dieux, tout ce qui existe au ciel et sous terre, dans les enfers. — Voilà un artiste bien étrange. — Tu doutes; mais... ne vois-tu pas que tu pourrais toi-même opérer les mêmes merveilles?.. Prends un miroir et présente-le de tous côtés : en un clin d'œil, tu vas faire le soleil, les autres astres du ciel, la terre, toi-même... et tout ce que nous avons dit. — Oui; mais en apparence seulement. — Fort bien. Tu entres complètement dans ma pensée » ; et voilà le rôle de l’artiste? : il fait des images. Et ces images ne sont ellesmêmes que l’imitation d’autres images; car il ne prend point pour modèle l'intelligible, mais seulement la copie qu’en trace la nature ou la main de l’homme. L'artiste,

1.11, 3774-383° ; III, 386*-292°: — Cf. Lois, X, 88604. 2. X, 596be; — Cf. Soph., 2351-236°, 265», 267.

quel que soit le caractère de ses œuvres, travaille toujours à trois degrés au-dessous de l’Étre!.

De plus, et du fait qu'il na point le regard tourné vers l'Étre, il n’acquiert aucune science des choses qu'il représente; et, par ailleurs, on ne peut pas mème dire qu'il en possède « une opinion juste ». C’est d’abord à celui qui se sert d’un objet, qu'il appartient de se prononcer sur sa valeur; puis à l’ouvrier qui le fabrique. Quant au simple imitateur, comme 1] n’en ἃ aucune expérience, il se trouve incapable de discerner s'il est approprié ou non à son usage, de bonne ou de mauvaise qualité?.

Au troisième degré au-dessous de l’Étre, l'artiste est également au troisième degré au-dessous de l’opinion vraie; et, par là même, son œuvre devient doublement funeste. D'abord, vu qu'il s’en tient à l’ombre de l'ombre, il détourne les âmes de la dialectique; puis, comme 1] ne connait ni de science ni d'opinion « ce qu'il y a de bien ou de mal dans ce qu'il imite », il cède tout naturellement au désir de plaire et suit pour ses inspirations les goûts dépravés d’une foule ignorante ?.

Outre ces deux vices que l’on trouve dans tout art, 1l y en ἃ d’autres qui sont particuliers soit à la tragédie soit à la comédie.

La tragédie veut émouvoir; elle s'adresse à cette « partie inférieure de notre être » contre laquelle nous nous raidissons dans le malheur, qui est affamée de larmes et de lamentations, qui voudrait s’en rassasier et les recherche d’un élan tout instinctif : elle cultive « la partie pleureuse de l’âme ». Et, par suite, elle affaiblit d’autant « cette autre partie de nous-mêmes, qui est la

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plus excellente » : son effet naturel est « de détruire l'empire de la raison » et de mettre ainsi « le désordre dans notre gouvernement intérieur ». Elle y réussit d’autant mieux qu'il s'agit pour elle d'obtenir les suffrages de la multitude. Car la foule ne s'intéresse pas « au caractère sage et tranquille, toujours semblable à lui-même » : « c'est une disposition qui lui demeure absolument étrangère ». Il lui faut des gémissements et des larmes; elle réclame « des caractères passionnés et mobiles ! ».

La comédie se présente sous un autre aspect, mais qui n'est pas plus rassurant. Elle développe le besoin de plaisanter et se traduit par des habitudes bouffonnes ?; 1l sy glisse presque fatalement des allusions méchantes qui divisent les citoyens entre eux°. On peut même dire que le fond en est essentiellement mauvais; car elle consiste à rire des travers de nos semblables : en définitive, cette peinture du ridicule est une forme de la jalousie ὁ.

Que reste-t-il donc des genres poétiques? Le récit, les hymnes aux dieux et les éloges des grands hommes. Encore faut-il qu'ils n'enferment rien que l’on ne puisse regarder » comme une imitation de la vertu »5. « Quant aux hommes habiles dans l'art de prendre divers rôles et de se prêter à toutes sortes d'imitations, s'il en venait un parmi nous qui voulüt faire entendre ses poèmes », il faudrait « le saluer comme un être sacré, merveilleux, plein de charmes »; « puis le congédier après avoir ré-

1. PLAT., Rep., X, 602°-605° (c'est Euripide surtout qui se trouve visé dans ce passage). — Cf. J.-J. Rousseau, Lettre à M. d’Alembert, pp. 139, 166, 167, éd. Garnier, Paris; Bossuer, Max. et réflex. sur la comédie, X, 753 et sqq., éd. Méquignon et Leroux, Paris, 1846.

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