Id. V
3. Pascal croyait peut-être copier un néoplatonicien. Mais, selon toute vraisemblance, c'est Empédocle qui a le premier donné cette définition. Quoi qu'il en soit, c'est bien Pascal qui Fa consacrée. (Voir à ce sujet la note de M. Havet, p. 2, n» 8.)
Consultez aussi (Mémoires de l'Académie des Inscript., t. XXIX , 2« part.) VHistoire des hypothèses astronomiques grecques, par Tb. H. Martin. La conclusion évidente du savant critique au sujet de Parménide est la suivante : avec son monde sphérique et limité, qu'il décrivait sans y croire, Parménide ne pouvait pas avoir l'idée du cercle infini.
sphère est un point unique. -— Sortons des métaphores, dit-on. Parménide n'affirme-t-il pas que l'être et la pensée ne font qu'un? Dès lors, le dieu du philosophe éléate n'est-il pas la pensée même indissolublement unie avec l'être ? — Soit ; mais la pensée ne vaudra toujours que ce que vaut son pbjet : abstraction vide, si l'être n'est que le repos exclusif de toute vie, de tout mouvement. Il ne faut point confondre l'intention avec l'effet. Parménide veut très sincèrement emporter la pensée au delà de l'univers. Au lieu de s'attarder, triste et silencieux, comme Heraclite, devant le flot tumultueux des choses qui s'écoulent, il relègue tout ce monde des apparences dans une région inférieure, bien au-dessous de Têtre et de la pensée. Mais quand il veut échapper à cet univers qui Fétreiht, l'effort est impuissant. L'encens qu'il brûle s'adresse toujours au Dieu inconnu.
Que dit, de son côté, Platon, quand il passe en revue dans le Sophiste les écoles qui l'ont précédé? Après avoir épuisé en l'honneur de Parménide la aérie des épithètes les plus respectueuses, il avoue cependant qu'il ne trouve pas assez de profondeur chez lui, non plus que dans tous ceux qui ont jamais traité de l'être. Chacun d'eux a l'air de réciter sa fable, l'école d'Elée aussi bien que les autres, quand elle vient présenter comme un seul être ce que nous appelons Vunivers. Voilà qui est clair et ne laisse guère prise à la discussion. Un peu après, il fait comparaître devant lui les adversaires, Ioniens
et Eléates. Il laisse à ces derniers, toujours à ceux qui disent que Vunivers est un, le choix entre deux partis : ou s'^enferraer étroitement dans la conception jalouse d'un être qui, parfaitement identique à Tun, ne peut s'affirmer sans se détruire; ou admettre que l'être et l'unité sont les parties d'un tout. Alors, ajoute Platon, « si le tout est ce que dit Parménide, semblable à une sphère parfaitement arrondie^ qui du centre projette en tous sens des rayons égaux, il est évident que l'être a un milieu , des extrémités; il est composé de parties. » Comment Platon aurait-il pris plaisir à élever contre le philosophe d'Elée une hypothèse si éloignée de la doctrine qu'on lui attribue aujourd'hui, si le système n'avait point prêté le flanc à une critique indispensable? Un examen désintéressé des textes autorise donc les deux opinions qui font de la doctrine éléatique soit un système d'abstraction pure, soit un pur naturalisme. Il ratifierait mieux encore une opinion mixte suivant laquelle Parménide passe insensiblement d'une de ces notions à l'autre. Dans tous les cas, le Dieu de la raison ne s'est pas encore révélé à l'âme du philosophe. De Pythagore à Parménide il y a eu progrès ; le symbole a disparu pour faire place à l'idée. Mais la pensée métaphysique n'a pas réussi à se dégager complètement du monde sensible; elle n'a échappé aux détails que pour retenir l'ensemble, renoncé aux parties que pour s'attacher au tout, qu'elle ait fait du tout une simple idée ou un quelque chose d'intermédiaire entre l'idée et la réalité
sensible. Il est juste de reconnaître que les attributs énoncés dans les vers de Parménide sont ceux qui conviennent à un Dieu véritable, et c'est pour cela que son naturalisme est d'un ordre à part, que son être abstrait fait illusion. L'éléatisme est la dernière halte de la pensée philosophique sur le point d'arriver au but. Elle le pressent déjà; elle le fait pressentir. Ainsi s'explique l'admiration que Platon professe pour Parménide, tout en le critiquant. Ainsi s'explique aussi sans doute que M. J. Simon ait pu condamner Platon à n'avoir pas d'autre Dieu que celui qui était connu à Elée et la dialectique à se consumer sans fin à la poursuite de l'abstraction. Mais il y faut surtout prendre garde, quand il
s'agit d'un de ces noms dont l'étymologie se recommande par un caractère d'antique simplicité. L'usage a quem pênes arbitrium, » n'a montré nulle part plus que dans la langue philosophique l'indépendance de ses arrêts et la bizarrerie de ses caprices. Il a donné un sens profond autant que précis au mot métaphysique, simple abréviation d'un titre par lequel le Stagyrite lui-même ou peut-être quelqu'un de ses disciples immédiats marquait la place réservée à la science de l'être dans le catalogue de ses ouvrages. Il a, au contraire, privé de toute acception propre le mot dialectique en le pliant aux emplois les plus divers. Aristote a été en cela un dangereux complice de l'usage. Le mot change complètement de signification suivant que vous consultez les Analytiques ou la Métaphysique, la Rhétorique ou les
Topiques. Le sens étymologique donné par ^énophon et par Platon est aussi large que possible. « Le nom de dialecticien, d'après Socrate, venait de l'habitude de dialoguer en commun. » Or, il est avéré que Parménide et Zenon procédaient par interrogations. Le second avait même, selon toute vraisemblance, composé des dialogues. Mais quelle conséquence tirer de là en ce qui concerne soit la doctrine éléatique, soit la théorie des idées? Ce serait faire injure à Téminent écrivain dont l'opinion est ici en jeu, de supposer un seul instant qu'il ait pu se laisser influencer par une simple question de mots. Sous cette ressemblance tout extérieure, quelle différence profonde entre Parmenide et Platon ! Les Eléates ne sont qu'un de ces partis adverses , également obstinés , également exclusifs, qui déchirent la philosophie naissante et en font une proie toute préparée pour les frivoles attaques des sophistes. Dans sa naïve ambition, la pensée a rêvé de s'élever tout d'abord à la connaissance du principe des choses. Lancés dans deux voies opposées, les Ioniens parviennent à la multiplicité infinie, au mouvement absolu, les Eléates à l'absolue immobiUté de l'être. Les Sophistes n'auront qu'à opposer l'une à l'autre ces doctrines incomplètes, à les ruiner l'une par l'autre, pour arriver à conclure qu'il n'y a point de vérité, ou, ce qui ne diffère pas au fond, que l'homme est la mesure de toutes choses. Il faudra, pour sauver la pensée du naufrage, que Socrate détache du fron-
tispice du temple d'Apollon l'inscription qui était là comme le symbole d'une sagesse supérieure et divine, pour en faire la devise de la philosophie.
Placée en quelque sorte au milieu entre Dieu et le inonde, une comme Dieu dans son essence, variée et multiple comme l'univers dans ses pouvoirs et dans ses actes, Tâme réfléchit en quelque sorte les images des deux mondes. C'est en l'étudiant elle-même que Ton trouve et les données exactes et les solutions justes de tout problème métaphysique. Voilà, résumée en quelques mots, la première évolution de l'esprit humain à la recherche du vrai, Ce qui suivra, c'est Platon qui opposera bien encore Tune à l'autre les écoles rivales, mais non plus, comme les Sophistes, pour les user l'une contre l'autre; au contraire, pour montrer que chacune d'elles ne présente qu'un côté de la vérité, qu'elles sont faites pour s'unir, pour se compléter Tune l'autre, nullement pour se combattre et se détruire.
Ainsi, par quelque côté que Ton envisage la question, on ne saurait admettre un seul instant que la dialectique soit sortie de l'école d'Elée sous une forme définitivement consacrée ; que Platon fût tenu d'en faire le même usage que Parménide ou Zenon ; qu'il soit répréhensible pour les dogmes qui ne sortaient pas et ne pouvaient sortir d'une méthode défectueuse et incomplète. Non, si une méthode n'est pas simplement un ingénieux essai des forces de l'esprit, une tentative audacieuse et bril-
lante, un hardi coup de main; si elle est avant tout un instrument combiné avec règle et mesure', de façon à produire une science féconde et des applications importantes; si elle appartient de droit à celui qui en a tiré le meilleur parti possible, la dialectique est bien la fille légitime de Platon. Le dialogue appartient à tout le monde. On y déploie plus de variété ou plus de rigueur, plus de souplesse ou plus de fermeté. Mais on ne l'invente pas ; car il a existé le jour où il y eut en présence deux êtres capables de se comprendre. Il ne faut pas que les gracieuses qualités que Platon a su imprimer à ce genre de composition donnent le change sur le fond des choses, et que, pour avoir été un aimable et spirituel discoureur, il soit suspect d'avoir manqué de fermeté ou do logique. D'ailleurs, s'il y avait nécessité de ruiner cette espèce de solidarité que l'on a prétendu parfois établir entre le dialogue et la dialectique, la tâche ne serait pas difficile. Que Ton se reporte aux passages des dialogues dans lesquels Platon a exposé les caractères de la dialectique, ou donné de la méthode des exemples d'une certaine étendue, on verra que l'interlocuteur est réduit le plus souvent au rôle de simple auditeur, comme dans le VP livre de la République^ ou bien, comme dans les discussions du Sophiste et du Parmenide, il se contente de répondre par monosyllabes à toute une longue suite de questions posées.
Tout autres sont les conclusion^ auxquelles par-
t^LATON DEVANT LA CRITIQUE CONTEMPORAINE 17
vient ]^. p. Janet dans l'ouvrage qu'il a consacré à la dialectique de Platon. Il établit, par une savante discussion de textes qui ne laisse guère prise à la réplique, et par un examen approfondi des théories de la réminiscence, de la connaissance et de l'amour, que la méthode platonicienne n'est point un procédé logique dont la fonction serait de s'élever d'abstractions en abstractions, en éliminant toute différence particulière, jusqu'à un dernier abstrait qui n'a plus de l'être que le nom. Pas un mot de la langue platonicienne ne désigne une opération de ce genre, et l'esprit général de la méthode se refuse à l'admettre. Tout s'accorde au contraire pour attester un mouvement ontologique qui va d'être en être et qui ne prend fin qu'à l'être par excellence. La généralisation, qui part de l'abstrait et qui s'en nourrit, aspire sans cesse après un plus indéterminé. La dialectique part du réel, atteint le parfait et cherche toujours un plus haut degré de perfection idéale. La première aboutit à l'unité morte, la seconde à la plénitude de l'être.
La conséquence qui sort tout naturellement de ce jugement porté sur la méthode, c'est que l'idée n'est pas un genre, mais un type. Le genre exprime ce qui appartient en commun à plusieurs êtres, tandis que le type est Tessence idéale de chaque être, la perfection même du genre. Celui qui ne recherche que le général, se condamne à ne pas sortir du réel. Celui qui s'attache à l'idéal, s'élève au-dessus du
réel; car le réel n'est qu'une imitation de l'idéal, et,
comme toute copie, il est inférieur au modèle. L'auteur prouve cette distinction profonde, en l'appliquant à toutes les idées fondamentales de la raison. De cette multiple démonstration nous empruntons la forme la plus importante, celle qui a pour objet l'idée de justice : « Imaginez que l'on veuille fonder la morale sur l'idée générale du juste; cette idée sera tirée des différents actes justes dont nous aurons été témoins et sur lesquels nous aurons pro* nonce des jugements particuliers. Qui ne voit que c'est détruire l'idée même de la justice? Car comment prononcer que telle chose est juste, si nous ne possédons pas une idée de justice, type et mesure de toutes les justices d'ici-bas ? Sans cette idée, nos jugements sur le juste seront mobiles, variables, incertains, et par conséquent l'idée générale de justice, à laquelle nous n'arrivons que plus tard et seulement à travers une série d'expériences et d'observations, sera elle-même mobile et incertaine, loin d'être la règle inflexible de nos jugements et de nos actions. La justice en soi, au contraire, est un principe précis et fixe, antérieur et supérieur à tous nos actes, à tous nos jugements. :» Or, cette idée du juste et toutes celles qui s'imposent à nous, soit dans la spéculation, soit dans la pratique, le beau, le vrai, le bien, sont les idées que Platon cite partout avec complaisance et dont il proclame hautement la nécessité. Mais on ne peut méconnaître en même temps qu'il admet aussi des idées qui n'expriment que de simples rapports, l'égalité, l'iné-
galité, la ressemblance, la différence et autres du même genre ; puis, des idées des choses sensibles, même de celles qui sont reconnues ignobles. Ainsi, la boue, l'ordure n'ont pas moins leurs idées que l'homme ; l'eau et le feu, pas moins que le beau et le saint. Avec une sincérité dont il faut lui savoir gré, puisqu'il en devait résulter pour la suite de son étude une difficulté insurmontable, M. Janet reconnaît que c'est là une conséquence nécessaire, l'application rigoureuse de la méthode dialectique. Arriver en tout et pour tout au permanent, à l'absolu, à l'intelligible; trouver, sous l'infinie mobilité des phénomènes qui s'écoulent sans trêve, l'élément fixe où la pensée et le langage puissent se prendre : telle devait être la préoccupation constante du philosophe qui était à la fois disciple d'Heraclite et de Socrate.
ïusque-là, tout est bien. Mais voici où les difficultés commencent : c'est quand il s'agit de juger la dialectique par ses résultats. Quelle est au juste la condition de ces essences supérieures? Quel est leur mode d'existence? Sont-elles en Dieu ou hors de Dieu? Dans l'un ou l'autre cas, quelle relation soutiennent-elles avec le principe suprême? M. Janet, d'accord avec le savant et judicieux doyen de Rennes, écarte l'opinion de Stallbaum, qui fait des idées de Platon les pensées divines. La raison donnée est concluante, bien qu'elle soit présentée sous la forme d'une simple hypothèse. Si Platon avait conçu les idées à l'état de pensées en Dieu, il
âO PLATON ET PLOTIK
n'eût pas manqué de le dire. Or c'est ce qu'il n'a fait nulle part. Remarquons en effet qu'une telle doctrine eût deux fois séduit Platon, s'il l'avait entrevue : d'abord, parce qu'elle écartait la plupart des difficultés qui l'inquiétaient au sujet de sa chère théorie; ensuite, parce qu'elle était faite pour captiver son âme éminemment religieuse et pour ajouter à son poétique langage quelques-unes de ces images brillantes au milieu desquelles il se complaît. Mais, à son tour, le traducteur du Timée hasarde une conjecture qui met quelque peu en péril l'efficacité de la dialectique, et il n'est pas facile de le réfuter, car il appuie son opinion d*un passage qui ne paraît pas susceptible de diverses interprétations. Platon dit de l'espèce toujours la même, éternelle et impérissable, c'est-à-dire de l'idée, c qu'elle ne reçoit rien en elle-même qui vienne d'ailleurs, et qu'elle-même ne va point en autre chose. » M. Martin en conclut * qu'Aristote avait raison quand il affirmait l'existence séparée et indépendante attribuée aux idées par Platon ; que les idées n'existent ni en Dieu ni dans les choses, mais en elles-mêmes; que ce sont des modes sans substance, auxquels la philosophie se plaît à donner une existence propre et individuelle; qu'elles constituent, dans la pensée de Platon, une vaste hiérarchie dont les degrés sont réglés d'après le plus ou le moins d'extension de chacune : au