Voir Notes sur le Timée, 22 et
degré le plus humble, les idées propres à chaque genre; plus haut, les idées communes à plusieurs genres; au-dessus encore, les idées universelles qui relèvent de Tidée d'être, laquelle, à son tour, relève de ridée suprême d'unité et de bien.
Ces propositions, non moins précises et non moins autorisées que celles auxquelles il parvient, sont bien faites pour arrêter un instant M. Janet. En ce qui concerne la relation des idées et des choses sensibles, peu lui importe quel mode de communication Ton adopte, imitation ou participation, pourvu qu'il y en ait un. Il sait que Platon faisait de même ; qu'il fuyait la question toutes les fois qu'elle se présentait sur son chemin et qu'il se bornait à affirmer la communication, de quelque manière qu'elle ait lieu. Mais quand on supprime tout rapport des idées avec un principe d'existence, quand on vient parler de modes sans substance, le critique se récrie, et de fait il a raison. Rien n'autorisait le commentateur à prononcer un tel jugement. S'il y a un point bien établi dans Platon, c'est qu'à ses yeux les idées sont avec Dieu les seuls êtres véritables, ovTa. M. Martin a pu s'en convaincre dans le Timée même, qu'il connaît mieux que personne. Or, si l'on s'en lient aux conjectures, il est juste de se conformer aux règles qui régissent le procédé. Toute hypothèse scientifique sur la nature et le mode d'existence des idées devra prendre pour points de départ les affirmations de Platon lui-même et en rendre compte, Avancer, même après Aris-
tote, que Platon s'est plu à, réaliser des abstractions, c'est se payer d'un soupçon, quand la preuve est exigible. Mais si le commentateur du Timée^ au lieu de parler de modes sans substance, avait dit que les idées sont des êtres placés en dehors de Dieu, aussi près de lui que l'on voudra, mais distincts cependant, il serait peut-être difficile de le réfuter, au moins en ce qui concerne un très-grand nombre d'idées. Il faudrait, pour y parvenir, des raisons plus solides que la discussion à laquelle le critique soumet le texte du Timée d'où sort l'opinion qu'il combat. On prend soin de nous faire remarquer d'abord qu'il s'agit de la différence de l'opinion et de la science, et que Platon oppose l'objet de Tune à l'objet de l'autre. Soit; mais ce n'est point là le but poursuivi; c'est le moyen employé par Platon pour résoudre une question qu'il vient de poser. Il s'agit de savoir au juste s'il existe des idées du monde sensible, et jamais cette thèse capitale n'a été présentée en des termes plus clairs et plus pressants : « Tâchons, en précisant davantage nos expressions sur ce sujet, de résoudre la question suivante : Y a-t-il quelque feu existant en lui-môme, et de même pour les autres objets dont nous disons toujours qu'ils ont chacun leur existence à part? Ou bien les objets que nous voyons et tous ceux que nous sentons par nos sens corporels, sont-ils les seuls qui aient une telle réalité, et n'y en a-t-il absolument aucun autre que ceux-là? Est-ce faussement que nous disons toujours qu'à chacun
d'eux correspond une espèce intelligible^ et ne seraient-ce là que de vaines paroles ? » Voilà l'énoncé du problème, et, pour le résoudre, Platon commence par établir, contre le sentiment de certains philosophes qu'il ne nomme pas, mais qu'il est aisé de deviner, que l'opinion vraie et l'intelligence diffèrent par tous les côtés, et quant à l'origine, et quant à leurs caractères essentiels, et quant à leurs résultats; et c'est de la différence bien constatée de ces deux modes de la pensée qu'il conclut la différence de leurs objets.
En présence d'un texte aussi formel que celui que nous venons de produire, quand Platon prend soin de citer lui-môme un exemple particulier pris parmi les objets sensibles; quand il rappelle son opinion bien arrêtée sur la correspondance essentielle des idées et des choses, est-ce bien sérieusement que Ton vient prétendre qu'il regarde les intelligibles comme une seule essence dont il parle, comme si elle était simple et non multiple? Sans doute, il parle en général de l'espèce intelligible; mais il parle aussi en général de l'espèce sensible. Il pourrait s'exprimer ainsi en tout état de cause. Mais il y est tout particulièrement autorisé par le langage qu'il vient de tenir quelques lignes avant, dans la môme discussion et sur le même objet. Il parle des idées au pluriel, de ces espèces qui ne tombent pas sous les sens, qui ne sont accessibles qu'à Tiatelligence et qu'il faut bien reconnaître comme existant
en elles-mêmes, TcavraTuotdtv eTvat xa6' aOrà TavTot avocid-
Orita u<p' ^(xwv efôy) *. M. Janet a-t-il oublié cet autre passage du Timée dans lequel Platon décrit le modèle que le démiurge contemple, pendant qu'il organise le monde : « Ce modèle contient en lui-même tous les animaux intelligibles, de même que dans ce monde- ci nous sommes renfermés nous-mêmes ainsi que tous les animaux produits et sensibles? -»
Mais accordons, malgré la clarté des textes, qu'il en est bien ainsi qu'il convient à M. Janet. Nous le voulons bien, les idées ne constituent pas au sens propre du mot un monde intelligible où tous les objets seraient distincts. Ils se réunissent tous en une seule essence et constituent l'exemplaire éternel un et indivisible. Notre curiosité est-elle satisfaite? Nullement; ce qu'il nous plairait de savoir, c'est si les idées ainsi ramenées à une forme de l'unité assez difficile à concevoir, soutiennent quelque rapport inexplicable peut-être, mais absolument nécessaire et suffisamment démontré avec Dieu et avec les choses sensibles.
M. Janet a le secret de simplifier le problème. L'idée qui constitue l'être unique, c'est le bien. Toutes les autres idées sont en lui, non comme des lignes ou des points dans une sphère, ni comme une collection dans le tout, ni comme des pensées, mais comme des modes divers attachés à une substance une. Le bien, substance des idées, est le vrai Dieu de la dialectique.