Timée f 58. — Vov. note 77 de M, Martin
une idée supérieure et antérieure à celles de mouvement et de repos. Voilà pour le côté logique de la question. Si Ton considère le côté ontologique, on voit, en revenant au Timéef que les deux espèces appelées Tauxov et OaTepov existent avant la formation de Tunivers indépendantes Tune de l'autre, jusqu'au jour où il plaît à l'Ouvrier divin de les amener par persuasion à s'unir pour composer l'âme du monde. De toute manière donc il est impossible de faire du même et de l'autre des idées dérivées. Elles sont bien des essences primitives et, dans la pensée de Platon, contemporaines du démiurge lui-même, c'est-à-dire éternelles. Pour la suite de cette classification, on peut dire qu'à partir de l'être elle devient à peu près arbitraire. On a même quelque peine à suivre le mouvement de l'esprit qui conduit de la variété à l'ordre et celui en vertu duquel toutes les idées se confondent insensiblement au sein de Tunité.
Malgré tout, nous admettons volontiers ce nouveau dieu de la dialectique, d'autant mieux que M. Fouillée proclame l'un identique au bien. Mais les doutes déjà exprimés reparaissent plus pressants que jamais ; ils se compliquent même de la question suivante : Par quel procédé a-t-on obtenu l'idée d'unité? Ici, il faut encore laisser la parole à l'auteur lui-même, afin d'écarter toute chance de malentendu : « Considérez, dit-il, dans leur ensemble toutes les idées et cette idée nouvelle, l'unité, en dehors de laquelle il n'y a plus rien d'intelligible, aura un caractère évident d'universalité. Toutes les
déterminations qui, considérées en particulier, constituaient telle ou telle idée spéciale , maintenant rapprochées dans leur ordre véritable, se complètent l'une l'autre et forment un ensemble dont la réalité est achevée. » Si Ton est attentif aux premières lignes de ce passage, on ne voit pas comment l'auteur pourrait mieux dire pour nous montrer la généralisation arrivant à son terme, toutes les déterminations particulières s'évanouissant pour faire place à Fidée la plus étendue sans doute, mais aussi la plus vide. Si c'est la suite que l'on examine, quelle est donc cette faculté inconnue qui a la propriété merveilleuse de faire une seule idée avec tant d'idées si différentes par leurs caractères, simplement en les rapprochant dans le bon ordre?
M. Fouillée paraît avoir reconnu lui-même le vague de ses conclusions. Il abandonne aussitôt Tédifice laborieusement construit, pour nous proposer un ensemble qui ne serait pas une totalité : idée féconde sans doute, si nous pouvions la concevoir. « Les qualités et les formes ne s'opposent les unes aux autres que dans l'état de mélange et d'imperfection; élevez -les à leur degré suprême, et, au lieu de l'opposition, vous apercevez l'harmonie et l'unité. » Comment, au degré suprême, le mouvement et le repos ne font qu un î et de même la grandeur et la petitesse, et tant d'autres choses qu'il est inutile de rappeler ! Mais c'est qu'alors les modèles diffèrent essentiellement de leurs copies. Plolin le professe, il est vrai, en parlant de l'être :
a Le petit même y est grand K » Mais Plotin n'est pas Platon.
La disposition hiérarchique, si promptement écartée, offrait du moins l'avantage de rendre plus sensible la distance qui sépare la fange du bien, en multipliant les degrés intermédiaires. Mais elle avait ce double inconvénient : que jusqu'à l'être les degrés sont trop marqués pour n'être pas des degrés au sens propre du mot, par exemple celui qui va du corporel au spirituel, celui qui passe (Ju non-être à l'être; qu'ensuite, à partir de là, on ne rencontre plus guère qu'une substitution de mots correspondant à quelques transformations d'idées; en sorte que, parvenu au sommet, l'esprit ne trouve plus qu'une puissance isolée, établie sur un trône assez mal affermi. La chaîne d'or part de la terre et va se perdre dans la nue, sans qu'on sache au juste si un doigt la soutient. On le pense; on l'induit de la nécessité, car une chaîne ne se soutient pas seule, et la distance est grande de la terre au ciel. Les expressions que M. P. Janet emprunte à Thistoire pour désigner un travail analogue, la suzeraineté, la vassalité, marquent des différences trop accusées pour qu'on puisse ensuite en faire abstraction. Qu'estce que le régime féodal, sinon l'unité collective des éléments sociaux les plus disproportionnés? Non, Tordre ne fait pas l'unité véritable , car il implique la diversité, la différence. Mais « la perfection d'une
chose, dit M. Fouillée, est au fond la même que la perfection de toutes les autres choses. » Il faut s'entendre. La perfection en soi, la perfection idéale, ridée même de la perfection, pour parler le langage platonicien, n'est susceptible ni de plus ni de moins. C'est là ce que nous attendions précisément, le Dieu parfait, celui dont Platon parle au II® livre de la République. On nous offre une idée de perfection recueillie dans la comparaison d'une certaine chose avec celles qui ne sont pas elle; il y a là une idée générale et abstraite qui se prête au contraire aux usages les plus divers. Ainsi la perfection de la petitesse, une des idées citées souvent par Platon, sera d'être l'infiniment petit, comme la perfection de la grandeur sera d'être Tinfiniment grand. On ne peut nier cependant que grandeur et petitesse ne soient des contraires. M. Fouillée a remarqué ailleurs avec beaucoup de sagacité qu'il ne faut pas exagérer, comme on a trop de tendance à le faire aujourd'hui, la séparation de l'idée et du genre dans Platon; que le philosophe eût souri, si l'on avait attribué devant lui à l'esprit humain le merveilleux pouvoir de tirer de son propre fonds des idées purement logiques; que la généralisation s'explique par l'idée qui la rend possible. C'est là un aperçu tout nouveau, très profond et très juste, qui montre beaucoup mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'ici, comment Platon a été conduit à élargir outre mesure l'acception du mot idée ; comment il lui a donné des synonymes bien faits pour tromper la critique. Mais
M. Fouillée n'a-t-il pas exagéré dans la pratique la portée d'une observation si exacte? S*il est vrai de dire que Tidée tient lieu de tout à Platon, qu'elle emporte le genre, la réciproque ne serait pas vraie.
En résumé, nous ne connaissons au juste ni le dieu de Platon ni les idées. Ou Ton fait des idées de pures abstractions, soit qu'on le veuille, soit qu'on ne le veuille pas; ou Ton fait de Dieu un être collectif qui s'efforce vainement de s'assimiler, de dissimuler les éléments les plus disparates. Le mal paraît venir de ce que nos critiques s'obstinent à traiter de même sorte toutes les idées, à les comprendre toutes dans une seule et même unité.
Nous ne manquerons de respect ni à l'un ni à l'autre, en ajoutant que M. Fouillée offre plus d'un trait de ressemblance sur les questions indiquées avec M. Vacherot, dont il ne fait guère que développer la pensée. Toutefois ils se séparent sur un point essentiel. Tandis que l'historien critique de l'école d'Alexandrie reproche à Platon d'avoir cédé à des tendances diverses, de n'avoir pas imprimé à sa doctrine l'unité qui devait être au fond de sa pensée; tandis qu'il dresse avec une certaine complaisance la liste des contradictions que l'on prétend rencontrer dans la doctrine, M. Fouillée s'attache au contraire à prouver que le caractère vraiment original de Platon, le tçait le plus saillant de son génie, c'est d'avoir tout embrassé, tout concilié dans un tout harmonieux, sous la loi de l'idée, essentiel-
lement médiatrice, à la fois forme de Têtre, de la pensée et de l'activité, « moyen terme entre la réalité éternelle de Dieu qui par lui-même est, et le monde qui par lui-même n'est pas, » de Tidée qui est en même temps « perfection de Dieu, pensée de Dieu, puissance de Dieu. » Mettez en présence ces deux jugements recueillis dans une même page \ et demandez-vous comment une seule chose, s'appelât-elle ridée, peut être à la fois un des termes du rapport, Dieu, sa pensée, sa puissance, sa perfection, puis le moyen terme entre les deux, entre Dieu et le monde. Vous reconnaîtrez que le vent souffle vers Alexandrie et nous invite à chercher sur d'autres rivages le secret des mystères qui restent impénétrables chez nous.