CHAPITRE II
Il est tout naturel de penser que, pour bien apprécier la valeur des écoles qui se prétendent issues de Platon, en particulier celle que Ton est convenu d'appeler néoplatonisme, platonisme Alexandrin, la première condition à remplir serait de connaître à fond le platonisme grec, celui de Platon. En attendant que la critique philosophique, mise en si bon chemin par les travaux des savants écrivains dont nous parcourons les ouvrages, instruite par les erreurs même qui ont pu se glisser dans leurs recherches, ait réussi à nous donner une explication complète et satisfaisante de la théorie des idées, il est intéressant d'examiner sur quels titres repose cette filiation intellectuelle qui a joué un si grand rôle dans les âges suivants. C'est toujours aux Alexandrins que Ton a demandé le sens de la doctrine platonicienne, comme à ceux qui avaient qualité pour recueillir directement l'héritage du maître. On
ne peut dire que Platon s'en soit toujours mieux trouvé. Tant qu'il ne s agit que d'attester les aspirations platoniciennes des Alexandrins, cet amour de rintelligible qu'ils ont puisé aux sources académiques, nous y souscrivons bien volontiers. Mais il ne suffit point, pour être platonicien, de Tardant désir, de la ferme intention.de l'être. D'un autre côté, Platon est un de ces hommes qui achèvent toujours la tâche que leur génie a entrevue, pour ainsi dire, tout d'une pièce, et qui la transmettent à la postérité marquée d'un sceau ineffaçable. Ils ne renaissent pas dans leurs successeurs; on ne recommence pas leur oeuvre. Trop heureuses les générations suivantes, si elles n'altèrent pas le dépôt sacré de la pensée qui leur a été confié. Aussi, quand il est question de ce processus historique en vertu duquel on fait de l'Ecole d'Alexandrie comme une seconde hypostase du platonisme, nous restons sur la réserve et nous cherchons des preuves.
Plotin a trouvé de nos jours de dignes interprètes qui ont donné plus de clarté à son style sans lui rien enlever de son éclat, et à son audacieuse pensée tout le relief qu'elle réclame. Ici, la tâche de la critique était plus facile. Plotin a eu la bonne fortune, qui a manqué à Platon, de rencontrer un disciple dévoué, plein de respect et d'affection pour la personne de son maître, d'admiration pour sa pensée, heureux de mettre en ordre ces enseignements qui s'étaient produits au hasard de la discussion et de l'inspiration. Aristote, qui n'avait rien à
envier pourtant, n'a pas su être pour Platon ce que Porphyre fut pour Plotin; il n'a pas témoigné à l'auteur de la plus belle doctrine que la Grèce eût connue jusqu'à lui, le respect mêlé de déférence et de sympathie que Platon lui-même professa si bien pour la mémoire de Parménide, d'un homme qui ne le valait pas et dont il n'avait pas reçu les leçons. Nous ne contestons pas, comme on le fait trop souvent, l'importance des objections d'Aristote. Mais à quoi bon y insister avec tant d'âpreté ? Reproduites deux fois sans aucune raison plausible, elles font tache dans un des plus beaux ouvrages du Stagyrite. Platon les connaissait d'ailleurs; il les avait recueillies peut-être de la bouche même de son jeune disciple; il avait souri sans doute à ce génie naissant qui devait lui paraître si bien préparé pour compléter le sien, et il avait donné un exemple de modestie en même temps qu'un précieux encouragement à leur auteur, en les reproduisant en tête d'un de ses plus importants dialogues. Il n'avait rien laissé à faire sous ce rapport à son successeur, car il avait exposé les difficultés avec une largeur et une force que l'on ne retrouve pas dans la Métaphy sique. Quant à Plotin, la fortune lui a été fidèle jusqu'au bout. Les Ennéades^ traduites et commentées avec autant de science que de conscience, analysées avec une remarquable précision par les divers historiens de l'Ecole d'Alexandrie , n'offrent plus d'autre difficulté au lecteur que celle de se laisser emporter dans les hauteurs vertigineuses où se complaît
kl pensée de Plolin, et la tentative inspire plus d'un scrupule, plus d'une hésitation, plus d'un étonnement. Les historiens de Plotin commencent assez volontiers par exposer sa méthode, ce qui est conforme aux règles de la logique. Mais nous aurions aimé que pour une fois au moins on fît taire la logique. Plotin méritait, ce semble, une exception. Chez lui, ce, n'est point la doctrine qui est le produit de la méthode; c'est plutôt la méthode, si méthode il y a, qui est le fruit de la doctrine. « Plotin, dit M. Fouillée, ne trouvant rien de plus beau dans l'homme que 1 ame, dans l'âme que l'intelligence, dans l'intelligence que l'unité en possession de soi et jouissant de soi, transporte dans la région transcendante la même hiérarchie. » Il serait plus juste de dire : Plotin, dans ses spéculations philosophiques, dans son éclectisme par trop compréhensif, ayant placé au-dessus de tout l'Uu absolu; au second degré, l'Intelligence; au troisième, l'Ame, a réglé tout dans la pensée de façon que l'esprit humain puisse parcourir les divers degrés de ce monde transcendant. Tout en effet dans Plotin, tout sans exception, dérive de la théorie des hypostases, et cette théorie elle-même résulte non d'une méthode quelconque, mais d'une certaine interprétation, fausse d'ailleurs, d'un dialogue de Platon. Voilà une proposition qui pourrait paraître neuve aujourd'hui, quelque peu paradoxale même. Hâtons-nous d'ajouter qu'elle est empruntée trait pour trait à Plotin lui-même.
On pourrait déjà le conjecturer d'après la vie et le caractère de TAlexandrin tels qu'ils nous sont présentés par Porphyre. Cet homme qui rougissait d*avoir un corps, une famille, une patrie; qui faisait tout pour s'affranchir de la condition terrestre, « pour échapper aux vagues amères de cette vie cruelle ; » cet homme qui eut des visions et que les dieux eux-mêmes prenaient soin de remettre dans le droit chemin, quand il s'en écartait, n'était vraiment pas de ceux qui parviennent humblement, péniblement à la science par la logique. C'est Toracle d'Apollon lui-même qui l'a dit, et il faut en croire son autorité sacrée : l'intuition a donné à Plotin ce que l'étude assidue de la philosophie ne procure pas toujours à ses plus fervents adeptes.
Quand le philosophe lui-même n'aurait pas affirmé par deux fois au moins ^ et dans les termes les plus précis, que sa théorie de l'âme est établie sur le modèle de la théorie de l'être, on s'en convaincrait aisément en étudiant sa psychologie. Quel est, en dehors de la réputation, de la vogue, si l'on veut bien permettre ce mot, qui s'attache toujours aux brillantes utopies, quel est le vrai mérite de l'Ecole d'Alexandrie, le service le plus incontesté qu'elle ait rendu à la philosophie ? C'est le progrès signalé qu'elle a fait faire à la science de l'âme bien observée, à la psychologie. Les Alexandrins sont de subtils analystes; ils voient juste, quand l'esprit de