‹ Platon et Plotin: étude sur deux théories philosophiquesChapitre 17 sur 24 · Chem, de la peff.^ ch. XVII · texte numérisé non relu

Chem, de la peff.^ ch. XVII

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antique, Tor avec l'étain, l'argent avec le cuivre. Tout cela se fond, s'allie. Le métal qui en sort est plus éclatant que précieux peut-être, mais à coup sûr c'est une substance toute nouvelle. Il nous reste à chercher comment le philosophe -artiste a composé le moule dans lequel il a coulé la statue.

Plotin s'explique à ce sujet avec une sincérité sans égale au premier livre de la V® Ennéade, Pourquoi n'a-t-on pas voulu l'en croire sur parole? Après avoir exposé avec force allusions mythologiques la génération de l'intelligence par l'unité et de l'âme par Fintelligence, il fait hommage à Platon de cette hiérarchie à trois degrés dans l'être. Il cite d*abord à l'appui de cette affirmation la deuxième des lettres attribuées à Platon. La critique contemporaine en a fait justice, et le jugement demeure sans appel. La lettre est apocryphe. Plotin donne textuellement un extrait de cette pièce controuvée, mais bien faite pour plaire à une imagination comme la sienne. Il interprète ensuite à sa fantaisie divers passages du Timée où Platon aurait établi que Dieu est le père de la cause; que la cause ou intelligence est le démiurge qui compose l'âme dans le cratère. « La cause étant rintelligence, Platon nomme père le bien absolu, le principe supérieur à l'intelligence et à l'essence. » Nous ne ferons quant à présent qu'une réponse, mais elle est péremptoire; il n'existe pas dans le Timée d'autre Dieu que le démiurge, et le bien y est présenté simplement comme

ridée que doit réaliser le divin organisateur du cosmos. Voilà ce qu'il est aisé de vérifier. Les textes du Timée nous sont présentés aujourd'hui dans une savante édition ; ils ont été traduits, puis commentés dans des notes où l'intégrité de la critique ne le cède en rien à la fermeté des décisions. On n'y trouvera rien de semblable à ce que Plotin allègue à l'appui de son système. Au reste, il est sage de n'accepter ses citations que sous bénéfice d'inventaire; non qu'il songe à tromper personne, mais il se trompe lui-même; il croit sincèrement platoniser, quand il ne fait que plotiniser. Le Tintée, qui touche à tant de choses, à la musique et à l'astronomie non moins qu'à la psychologie et à la métaphysique ; le Tintée, où le génie platonicien brille par éclairs dans une cosmogonie touffue et ténébreuse, prêtait plus que tout autre dialogue à la libre traduction de l'Alexandrin. On peut voir au livre VII de la III^ Ennéade avec quelle hardiesse Plotin encadre dans l'exposé de sa doctrine des passages auxquels l'auteur du Tintée ne pouvait attacher le sens qu'on leur attribue. Platon ditil que a Tétemité est immuable au sein de l'unité », Plotin prétend que par là il ne se contente pas de ramener l'éternité à l'unité, son essence, mais que du même coup il rapporte la vie de l'être à l'Un même. Or, on ne trouvera pas un mot dans tout le Timée de la distinction de l'être et de l'un qui tient une si grande place dans d'autres dialogues. Platon, voulant faire connaître le motif qui a poussé

le démiurge à produire Tunivers, dit ces simples mots : « Il était bon. » Cet imparfait inquiète Plotin, qui prend soin de nous dire que rien dans le principe supérieur à l'univers n'a commencé d'être à une époque donnée. On en convient sans difficulté. Mais il prend la liberté d'ajouter que l'univers non plus n'a point commencé d'être dans le temps et que, si son auteur est avant lui, c'est seulement en tant que cause de son existence. On ne citerait pas un mot, un seul du Timée qui confirme une telle opinion. L'univers, le cosmos, suivant Platon, a commencé d'être. Au livre III de la IV® Ennéade, c'est le Phèdre que nous voyons paraphrasé avec une indépendance sans égale. Il est donc bien difficile d'accueillir sur des témoignages produits si légèrement une théorie aussi considérable que celle des hypostases.

Mais Plotin va beaucoup plus loin. Il prétend que cette doctrine a été professée de tout temps; qu'il n'est lui, Plotin, que l'interprète des premiers sages, et il entreprend de montrer, sur la foi du témoignage de Platon lui-même, que les anciens professaient les mêmes dogmes que lui. Le premier en date est Parménide, qui dit déjà de fort belles choses dans ses vers, mais qui parle avec beaucoup plus d'exactitude dans le dialogue de Platon qui porte son nom. Là, il distingue trois principes : au premier rang, l'un absolu : au second, l'un multiple; au troisième, Tun et multiple.

Nous voici enfin parvenus à la source des sour-

ces, et c'est Plotin lui-même qui nous la révèle. M. J. Simon l'avait dit hardiment : c< Platon est conséquent dans le Parménide; il ne l'est pas dans les Lois et dans la République. » Soit, mais alors ditesnous quel est le vrai sens du Parménide. Quatre hypothèses au moins y sont discutées. Or, pour M. J. Simon, la vraie solution de Platon est à la fin de la première; M. Janet préfère la seconde; M. Fouillée les embrasse toutes dans une généreuse synthèse dont la légitimité est sans doute mieux démontrée pour lui que pour ses lecteurs. Il ne reste vraiment plus qu'un parti à prendre : c'est de les écarter toutes. Mais, avant de nous prononcer sur cette grave question, disons quelques mots d'un si important ouvrage.

Parmi les trente-trois dialogues que l'on rapporte à Platon, il en est un qui a eu plus que tous les autres le privilège de diviser les esprits et d'exercer la critique. Les uns le proclament sublime, et ils épuisent en son hommage les formules admiratives. Chaque partie de l'ouvrage recèle un sens mystérieux, une pensée profonde, la vraie, la dernière opinion de Platon sur la plus haute question qu'il soit donné à Tesprit d'atteindre au terme de ses plus hardies conceptions. D'autres au contraire n'y voient qu'un passe- temps frivole, un exercice bon tout au plus à montrer jusqu'où allait chez les Grecs le goût des subtilités, un essai de sophistique commis en un jour de belle humeur ou de découragement. Ces critiques chagrins prennent alors quelquefois un

parti énergique ; ils retranchent hardiment du catalogue des ouvrages de Platon un dialogue qu'ils jugent si peu digne de lui appartenir. Il parait que cette division régnait déjà dans les esprits du temps même de l'auteur. Si cela est, Platon dut éprouver parfois une secrète satisfaction; car il avait atteint un but où il était malaisé de toucher. Il léguait sa pensée intime enveloppée de voiles assez transparents pour que la postérité cherchât à pénétrer jusqu'à elle, assez épais pour que ses contemporains ne lui fissent pas subir le sort de Socrate. Il faut des générations de martyrs pour fonder un dogme. Mais la philosophie est la science par excellence livrée aux débats des hommes, et la mort de Socrate suffisait pour laisser au monde l'image accomplie de la mort d'un sage.

Le dialogue dont il s'agit est celui dont M. P. Janet a dit, avec beaucoup de raison, que les Alexandrins, ceux de tous les anciens suivant lui qui ont recueilli le plus fidèlement la pensée de Platon , voient Platon tout entier dans le Parménide. Il semble que le philosophe, pressé de corriger ce qu'il y avait d'excessif dans les tendances ultra-spiritualistes de l'école d'EIée, ne s'y soit résigné qu'à la condition de placer dans la bouche de celui qu'il appelle le vénérable, le redoutable Parménide, et sous l'autorité de ce nom respecté, la réfutation d'une doctrine si digne d'estime, malgré ses excès et ses dangers.

Cet étrange dialogue comprend deux parties d*un

caractère bien différent. La première est une scène majestueuse d'Aréopage, la seconde une longue et sèche discussion sur laquelle Platon semble à plaisir amonceler les nuages. Deux illustres étrangers que le bruit de leurs noms, d'une doctrine éloquemment exposée, vaillamment défendue, a de'^ancés dans Athènes, y viennent assister aux grandes fêtes de Minerve. Parménide et Zenon ont rencontré dans cette capitale du génie grec Taccueil dû à leur haute renommée. Platon remonte à cet événement pour placer dans la bouche du chef de Téléatisme un examen critique de sa théorie de prédilection. Les idées sont discutées à tous les points de vue, dans leur nature propre, dans leur relation avec Dieu, dans les rapports qu'elles soutiennent soit entre elles, soit avec les objets du monde sensible. C'est Socrate qui sera chargé de les défendre, comme si Platon ne voulait confier la discussion de ce point fondamental de sa doctrine qu'à ceux dont il honore le génie et le caractère. Peut-être même a-t-il dû en venir à forcer quelque peu les dates, afin de se procurer cette satisfaction. Mais la défense sera molle; car on tombe bientôt d'accord qu'il faudrait un homme admirablement doué pour comprendre qu'à toute chose correspond une espèce existant par elle-même, et qu'il le faudrait plus merveilleux encore pour donner aux autres une connaissance profonde et complète de cette vérité supérieure. Toutefois, s'il est difficile d'atteindre à cette science parfaite de la nature des idées, de leur communication

avec Dieu et avec le sensible, il n'est pas moins vrai que, quand on cesse d'assigner à chaque être une idée déterminée, la pensée ne sait plus où se prendre, le langage devient impossible. Il faut donc s'exercer à la discussion dialectique et lui demander tout ce que l'on peut savoir par son concours sur une question ardue autant qu'importante et qui ne peut pas plus être délaissée que complètement résolue.

Ce n'est point ici le lieu de poursuivre dans Tinfinie complication de ses détails la ténébreuse discussion qui s'ensuit. Encore moins faut-il songer à en donner un commentaire. Seul Proclus a pu se laisser aller à cette ambitieuse entreprise. Commenter le Parménide! C'est plutôt le résumer qu'il &ut dire, le saisir dans ses lignes principales, sans se laisser détourner à droite ou à gauche par un guide capricieux qui se joue à l'aise au milieu des difficultés. Or, il faut lui rendre cette justice, Platon a si ingénieusement disposé toutes les parties de sa laborieuse argumentation qu'on peut le suivre en quelque sorte du dehors, sans le perdre de vue un seul instant, alors même que, nouveau Protée, il semble s'évanouir à nos yeux. Que Ton en jugé plutôt. Parménide a proposé au jeune Socrate d'appliquer la méthode dont ils sont convenus, à l'examen de sa propre doctrine, c'est-à-dire de la doctrine de Funité. Il discute à l'égard de cette idée quatre hypothèses principales ; nous disons principales, parce que Proclus et beaucoup d'autres in-

terprètes anciens et modernes du Parménide ont jugé à propos de les subdiviser. Trois de ces hypothèses sont affirmatives ; la quatrième est négative. Or, cette dernière donne exactement les mêmes résultats que les trois premières. Que conclure de là, sinon qu'aucune des hypothèses discutées dans le dialogue ne représente la pensée de Platon, puisque tout ce qui sort de l'un qui est sous une forme ou sous une autre, ou sous cette troisième encore, suit également bien de Tun qui n'est pas? Ce point essentiel établi, on doit reconnaître avec nous que Platon démontre nettement les propositions suivantes :

1° L'unité principe n'est pas abstraction pure, car l'esprit ne parvient logiquement à une notion de. ce genre qu'en écartant toute détermination, tout attribut. Il reste donc en présence d'une idée dont il ne peut rien affirmer, qui ne soutient aucun rapport ni avec elle-même ni avec les autres choses. C'est le vide dans la pensée et dans l'existence.

S*» Si, admettant un seul instant un principe ainsi conçu, vous affirmez son existence, vous faites pénétrer en lui un élément qui n'y était pas, et avec l'être c'est la multiplicité qui s'introduit au sein de l'unité même, et avec la multiphcité c'est la différence que vous élevez à la dignité de premier principe. Or, si l'unité abstraite est exclusive de tout rapport, avec la multiplicité absolue tous les rapports les plus contradictoires deviennent également possibles.

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3* Essayez-vous.de combiner les deux points de vue précédents? Vous ne faites que multiplier les difficultés ; car, outre celles qui se présentent dans rhypothèse de Tunité absolue et celles qui accompagnent rhypothèse de l'absolue multiplicité, il y a encore les conséquences inadmissibles qui résultent de la transformation de Tune en l'autre. A cet instant insaisissable et pourtant bien réel où l'unité cesserait d'être abstraction pour devenir multiplicité, elle se serait complètement évanouie. Il y aurait dans Texistence universelle, des alternatives de vie et de mort, des intermittences, des moments où rien ne serait plus, ni unité ni multiplia cité.

¥ Si de ces hypothèses qui considèrent l'unité sous une forme positive, vous passez à la négation de l'unité, vous arrivez exactement aux mêmes résultats que précédemment et de plus à cette conviction acquise que, si l'unité n'existe pas, rien n'est.

En d'autres termes. Dieu, l'unité parfaite, ne saurait être atteint ni par un procédé d'abstraction qui épuise son idée même en éliminant successivement toutes les existences individuelles pour ne retenir . qu'une ombre, un semblant d'être absolument inconcevable; ni par une synthèse illicite qui, en introduisant violemment la multiplicité au cœur du principe lui-même, n'en fait plus qu'un germe fécond qui va se reproduisant dans toutes les existences possibles.

Le Parménide est une démonstration indirecte, ce que nous appellerions aujourd'hui une démonstration par Vimpossible. Platon épuise la série des hypothèses auxquelles a donné lieu la recherche de l'unité première. Il les réduit toutes à l'absurde; l'une, parce qu'eUe ne comporte aucun des rapports qui sont objet de la pensée ; l'autre, au contraire, parce qu'elle admet généreusement tous les rapports les plus contradictoires ; une troisième, parce qu'elle présente la somme des impossibilités déjà reprochées aux deux premières et, de plus, toutes celles qu'entrsdne avec lui le devenir, en pénétrant au sein du principe. Non seulement Platon écrase Tune après l'autre ces conjectures malvenues sous le poids des absurdités qu'elles enferment ; mais il achève leur ruine en montrant que toutes les conséquences qui suivent de l'unité conçue sous une forme erronée résultent également de la négation de l'unité. Par là, il nous amène à reconnaître que Tun principe ne peut exister à l'état d'abstraction pure; que l'existence ne saurait lui être prêtée à titre d'élément étranger; qu'elle en est inséparable ; que la pensée, parvenue au but de ses investigations, ne va pas se perdre dans le vide de l'indétermination qui serait le triomphe du néant ; qu'elle ne reste pas davantage partagée entre deux éléments distincts qu'elle peut à son gré séparer par analyse ou rapprocher par synthèse . Non : la pensée, arrivée au terme sublime de ses démarches, se repose au sein de l'unité vivante, de l'unité qui ne

fait qu'un avec l'être. Plutarque a exprimé la pensée de Platon sous une forme aussi vraie que naïve, et le vieux traducteur français l'a reproduite avec une heureuse fidélité : « Fault que ce qui est soit un et que tin. soit ce qui est i. » Le Dieu légitime de la pensée, celui que trouve la dialectique comme la seule solution du problème, n'est ni le tout abstraction faite des parties composantes, ni le tout avec l'infinie pluralité des éléments qui le constituent. Il n'est que lui-même, oux I<itI tcXyiv aùxo, être-un, plénitude de rétre et de la vie.

Pourquoi s'est-on toujours obstiné à chercher une démonstration directe dans le Parménide, non seulement à Alexandrie, à Athènes ou en France, mais en Allemagne, en Angleterre, partout où l'on s'est occupé de ce dialogue? Pour ne parler que de nos Français, on comprend que M. J. Simon donne la préférence à la première hypothèse, puisqu'il regarde la plus haute abstraction possible comme le seul fruit légitime de la méthode dialectique. Mais on saisit moins bien comment M. P. Janet, après avoir écarté la première, a cru pouvoir s'en tenir à la seconde. Sans doute la conclusion définitive de cette seconde partie de l'argumentation est aussi énergiquement affirmative que l'autre était franchement négative. Maïs ne l'est-elle pas trop? Quand Platon vient nous dire : « Donc il peut y avoir science de l'un et opinion et sensation, » il faut

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