‹ Platon et Plotin: étude sur deux théories philosophiquesChapitre 21 sur 24 · Cf. Bossuet, De (a conn, de Dieu, ch. V · texte numérisé non relu

Cf. Bossuet, De (a conn, de Dieu, ch. V

gine première, la divinité dresse vers les cieux le corps tout entier. Aussi celui qui se laisse aller aux appétits grossiers et aux passions brutales, et qui dépense toute son énergie dans de semblables excès, doit-il devenir de plus en plus mortel autant qu'il est possible et sans qu*il y manque rien, puisqu'il a pris plaisir à développer en lui la partie périssable. Quant à Thomme qui a porté tous ses efforts vers Tamour de la science et la contemplation de la vérité, et qui en a fait sa principale occupation, il est juste que, s'il parvient à saisir le vrai, il n'ait que des pensées éternelles et divines; qu'il participe à l'immortalité autant que le comporte la nature humaine, et, comme il s'applique sans cesse à cultiver la partie divine de son être et à posséder dans un ordre parfait le génie qui habite en lui, il doit jouir d'une félicité parfaite. »

Mais si la théologie apporte dans la dialectique la vie, l'activité; si elle fait de cette bonté suprême un démiurge, de cette puissance et de cette sagesse infinies une providence, il est juste de reconnaître aussi que la dialectique rend service pour service en maintenant la vraie doctrine de Platon, malgré les concessions que le théologien est obligé de faire aux croyances populaires. Grâce à elle, personne n'essayera, malgré l'éloquente défense du maître présentée par le disciple, de mettre en doute que Socrate et Platon aient cru fermement à l'unité de Dieu. On l'a dit avec beaucoup de finesse, Socrate croyait à Dieu; dès lors il ne pouvait croire aux

dieux : « c'était son crime alors, c'est aujouM'hui sa gloire, et il est heureux pour lui que ses accusa-^ teurs aient eu raison ^. » Quant à Platon, il est certain que presque partout il nomme indifféremment Dieu et les dieux. On citerait même telle phrase unique du Parménide dans laquelle il passe de Dieu à des dieux, puis à la divinité en général, pour revenir finalement à des dieux ^. Le Timée pourtant fait exception à la règle. Le démiurge, l'architecte divin, y occupe sans conteste le rang suprême. Au commencement, il n'y a que lui et les idées, ses créatures éternelles; au-dessous rien que le chaos. Une bonté infinie le presse de produire; il procède à l'arrangement de l'univers sans sortir de son repos accoutumé. Il crée d'abord, non pas les dieux, remarquons-le bien, mais l'âme destinée à être le principe vital de ce grand tout, le nœud, le lien qui en unit toutes les parties entre elles et les rattache à un centre commun. C'est là le premier dieu engendré, l'univers ordonné, le cosmos;

1. p. Janet, Dict, des sciences philosophiques, art. Socrate.

2. Il est juste de remarquer que longtemps avant Platon, même avant Socrate, Hérodote disait to 6eîov, la divinité. Beaucoup de bons esprits dont Fautorité fait loi en pareille matière, estiment que, sous les formes multiples du polythéisme, dans l'Inde, en Egypte, en Grèce, avait survécu une tradition primitive du monothéisme plus ou moins couverte de nuages et enveloppée de mystères impénétrables pour le vulgaire. Ce n'est pas amoindrir le génie de Platon que d'avancer, comme Ta fait M. Martin dans son livre de la Vie future (3» éd. t. III, p. 544-545), que le philosophe croyait à la nécessité d'une doctrine révélée. On peut l'inférer de divers passages des dialogues, notamment du Parménide,

son âme est la fine fleur de l'essence; il réalise toute la perfection à laquelle peut aspirer un être qui est né; il existe avant les divinités de l'Olympe. Il semble que le paganisme soit ici bien maltraité. Au contraire, quand il vient à parler de la Providence dans les Lois, Platon nomme aussi souvent, ^inon plus, les dieux que le Dieu unique; et cette apparente contradiction est facile à expliquer. Dans 3a cosmologie, Platon rencontre naturellement le ciel et ces grandes forces naturelles, ces corps lumineux que la foi instinctive de Thomme, trompée par une imagination enthousiaste, a transformés en objets de ses hommages. Il les fait rentrer comme il peut dans le système, en leur assignant toutefois une place tellement secondaire que la raison n*en saurait concevoir ombrage. Amené ensuite, par une politique qui ne se sépare point de la morale, à traiter de nos devoirs envers la divinité, il devait nécessairement» modeler ses lois, non sur un idéal philosophique qui était le partage de quelques esprits d'élite, mais sur les croyances et les pratiques nationales. Ce qu'il importe de savoir, c'est de quel poids cette nécessité de concilier des dogmes inconciliables pèse sur la théologie platonicienne. Seraitelle moins énergique à prouver l'existence de Dieu que la dialectique à prouver l'existence de l'être un? D'un autre côté, même les mieux intentionnés à regard de Platon vont répétant avec regret que dans le X« livre des Lois il s'est arrêté à l'âme. De là à conclure que Plotin et les Alexandrins étaient

DiALECTIQUE ET THÉOLOGIE DANS PLATON 145

autorisés à faire de l'âme leur troisième dieu, il n'y a pas bien loin. Il faut donc s'assurer encore si Tâme qui régit le monde, et dont nous avons vu la créa-* tion dans le Timéey serait devenue dans les Lois un être supérieur à celui que nous connaissons, et c'est par un examen de ce beau livre, un des plus admirés de Platon, que nous trouverons une réponse à ces deux questions. Aussi bien est-il difficile de terminer autrement une étude sur le Dieu platonicien.

Platon débute, il est vrai, en réclamant le respect et Tadôration pour tous les dieux de la patrie. Les arguments qu'il invoque, dépouillés de toute rigueur philosophique, sont de ceux qui s'adressent au cœur et qui par cela même ont été dans tous les temps au service de toutes les religions. En réalité, ils ont inspiré plus de convictions que la dialectique et les syllogismes. Quoi de plus juste après tout que de rappeler à l'homme qu'au temps heureux où son âme était jfraîche et pure, où ellerne s'était pas encore desséchée au vent du doute et des passions, elle s'ouvrait d'elle-même à l'amour de Dieu, comme le calice de la fleur aux premiers rayons d'un soleil de printemps? Pourquoi cet âge privilégié ne fixerait-il pas l'attention du philosophe? N'est-ce pas là qu'il trouve les preuves qui doivent le moins à nos efforts personnels et qui par conséquent sont moins sujettes que toutes les autres à porter l'empreinte de notre misère et de notre faiblesse? Rappeler à l'homme les joies pures, les douces émotions

avec lesquelles la religion a bercé son enfance, les ingénieuses leçons que les mères accompagnent d*une caresse, la pompe des cérémonies sacrées si bien fsdte pour parler au cœur de l'enfance, la majesté du culte entretenant l'ardeur de la piété, les v<Bux, les supplications adressées à la divinité par les parents pour eux-mêmes et pour leurs familles, les prières répétées par des lèvres pures que le mensonge et le blasphème n'ont pas encore souillées; en un mot, ramener les âmes fatiguées des luttes de la vie vers le souvenir de ces jours pleins de fraîcheur, de candide innocence et de naïf enthousiasme, c'est établir simplement que l'homme est né pour aimer et pour adorer; que l'éducation et l'exemple ne font que développer et affermir une disposition toute naturelle, l'instinct religieux.

A ces raisons tirées de l'éducation domestique, de cette si douce chose qui s'appelle la famille, Platon en ajoute immédiatement une autre que fournit l'expérience et qui ne semble guère avoir plus vieilli que la précédente : « Aucun de ceux qui, dans l'ardeur de la jeunesse, ont nié l'existence des dieux, n'a persévéré jusqu'à la vieillesse dans cette opinion. » Après cela vient l'adhésion unanime des Grecs et des barbares, qui tous adressent des prières aux dieux au commencement et à la fin du jour, dans toutes les circonstances importantes, heureuses ou malheureuses, de leur. vie.

Ce sont là des arguments d'une haute valeur, une éclatante confirmation de l'existence de la divinité.

Ce qu'un besoin instinctif produit dans l'âme de chacun de nous, il l'opère également chez tous les hommes; la conscience unanime du genre humain est pleinement d'accord sur ce point avec la conscience de l'individu. Il faut convenir cependant que ce mode de démonstration prouve l'existence de la divinité, quelle qu'elle soit, « ignoret qualem deurrij tamen habendum sciât *, » coçnme dit Cicéron faisant l'éloge du consentement universel. Or, ce n'est point ce qu'il nous importe de savoir en ce moment au sujet de Platon. L'auteur du Parménide est-il en contradiction avec lui-même dans le X® livre des Lois? N'a-t-il établi avec un soin jaloux, non seulement contre les partisans de la pluralité absolue, mais contre l'éléatisme lui-même, la nécessité d'admettre l'Unité personnelle absolument indépendante de l'univers, que pour diviniser ensuite les astres et les forces physiques, pour éparpiller ainsi le divin à travers la nature entière? Ces pieux souvenirs d'enfance qu'il évoque n'ont-ils pas tourné au profit d'une autre divinité que celle qu'invoquaient ses parents et qu'il priait avec eux?

Sans doute, n'eût-il dit qu'une fois Dieu contre dix fois les dieux, ce qui est bien loin de la proportion exacte, Platon serait monothéiste. Cette unité vaut mieux que cette pluralité. Or, on ne prêtera à personne, et à Platon moins qu'à tout autre, cette bizarrerie de l'esprit qui consisterait à atteindre le

Page 1