‹ Platon [microform]Chapitre 146 sur 287 · Phileb · texte numérisé non relu

Phileb

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qui peut aller jusqu’à la persuasion, et la seconde qui est une simple vraisemblance, s’échelonnent d’ailleurs un nombre incalculable de degrésf.

Le domaine de l'opinion est immense, puisqu'elle a, par définition, le devenir pour objet. Elle enveloppe à la fois dans sa zone : la stratégie, la nautique, la gymnastique et la médecine; l'inspiration esthétique? ; la pratique des beaux-arts ; les mathématiques et la politique appliquées’ ; la connaissance des phénomènes et des lois de la nature*. Tout ce qui contient de « l'infini » est de son ressort, et dans la mesure où il en contient. Vaste est l'empire de l'irrationnel dans la doctrine du plus grand des rationalistes.

Au-dessus de la sensation et de l'opinion, s'élève un nouvel ordre de connaissance, qui est « la science » proprement dite °.

Protagoras, il est vrai, a prétendu que la science se ramène à la sensation 6. Et son système est assez impor-

1. V. sur cet alinéa : Gorg., 454c-e, où Platon distingue la μάθησις et la πίστις; — Rep. VI, 511%; VII, 533-684",

2. L'inspiration esthétique est une sorte d'enthousiasme : le sujet qui l'éprouve ne connaît clairement ni d'où elle vient ni quel est l’enchaîinement des représentations par lesquelles elle se traduit ; il est, sous son influence, comme le « canal » par où s'échappe une coulée d'images et d’idées qui le dépassent. De plus, l'inspiration esthétique est inférieure par son objet à la simple opinion. Car elle ne porte pas même sur le devenir naturel, elle n’en est que limitation; et de ce chefelle se meut au troisième degré au-dessous de l'être (Apol., 22%; — Men., 99°; — Rep., X, 597-602"; — J0, 8385 et sqq.; — Lois, IV, 719). Ce n’est pas que l'art ne puisse gagner en conscience (Phèdre, 270*-271°), à la lumière de la dialectique. Mais cette lumière, il ne l'a que d'emprunt et ne la recoit que dans une certaine mesure.

3. PLarT., Rep., VII, 521°-531°; — Phileb., 55%-59*; — Cf. Gorg., 462" (la théorique en usage est regardée ici comme une «sorte d'expérience », ἐμπει ρίαν γέ τινα).

4. Id. Phileb., 59s<: — c’est en ce sens qu’est comprise aussi la philosophie de la nature qu’expose le Timée.

6. PLAT., Theæt., 151° : οὐχ ἄλλο τί ἐστιν ἐπιστήμη À αἴσθησις.

tant pour mériter une critique. Mais il contient une erreur de fond, qui se trahit de toutes parts lorsqu'on le soumet à l'examen.

Ce sophiste a entrepris de « bannir du langage le mot être ». D'après sa doctrine, la pensée n’est pas; 1} ΠῪ ἃ que des sensations. Ces sensations elles-mêmes ne supposent ni sujet ni puissances dont elles sortent pour y rentrer ensuite; il n’existe que des visions, des auditions et des apparences de chaleur : il n'existe que des phénomènes sensibles. De plus, ces phénomènes n’ont absolument rien de fixe. Ils fuient sans cesse sous l'influence du tourbillon universel; si bien que l’on ne peut jamais dire d'aucun d’entre eux : il est ceci ou cela. Car au moment même où nous essayons de le dénommer, il est déjà devenu quelque autre chose.

Le premier inconvénient de cette doctrine est de mettre son auteur en contradiction avec lui-même, et de deux manières à la fois. Si tout se ramène à la sensation, elle devient son propre critère. Et, alors, il ne suffit pas d'affirmer que « l’homme est la mesure de toutes choses » ; il faut en dire autant du cynocéphale et du pourceau, car on convient d'ordinaire que ces animaux sont des êtres sensibles. Protagoras cependant s’est gardé « d'un début si magnifique », et pour une bonne raison sans doute : «ileüt donné à entendre que, tandis que nous l'admirons comme un dieu pour sa sagesse, il n’est pas plus intelligent qu’une grenouille gyrine »?. De plus, s’il n'y a que des sensations, toutes les opinions se valent : elles sont toutes également vraies. Et, par suite, il faut que les contradictoires le soient aussi; car c'est un fait manifeste : il arrive sans cesse que, sur le même point, les

1. PLaT., Theæt., 151°-161°; — Cf. Cratyl., 385°-386°; — V. aussi Socrate, p. 26 (Collection des Grands Philosophes).

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