LES BASES DE LA MORALE
humaine, privée et sociale, à faire voir comment les autres idées morales s'y rattachent et en dérivent : le bonliew\ le mérite^ la justice^ la vertu et toutes les vertus, les devoirs de la vie, et à résoudre les questions qui s'y rapportent.
L'idée suprême, a-t-on dit, n'est pas une abstraction pure, uniquement destinée à être contemplée par l'intelligence capable de s'élever jusqu'à elle. Des hauteurs de la science où la dialectique l'a placée, elle descend dans le monde réel, soit physique, soit moral. Mais c'est surtout Tordre moral qui la réalise; il en est la manifestation véritable. On peut dire qu'il est tout entier créé par elle.
Ce monde, en effet, est celui des êtres raisonnables, capables de la comprendre et par conséquent aussi de la réaliser dans leurs actes. La raison qui la conçoit la propose à la volonté qui, par cela seul qu'elle la voit, doit la prendre pour son but, s'efforcer de l'accomplir et de s'y conformer. L'homme, être intelligent, reconnaît en elle sa loi, comme elle est sa vraie nature et sa fin. Car elle est la raison même. Toutes ses déterminations et ses actes doivent s'ordonner, se régler d'après cette idée. Elle est pour lui le modèle à suivre, dont la vie entière doit être l'image la plus fidèle. Vers ce but sans cesse il doit tendre pour être bon lui-même, c'est-àdire vertueux. Il ne le sera qu'autant qu'il l'aura en vue, qu'il l'embrassera et la pratiquera en elle-même, comme étant sa fin, sans autre considération que sa beauté, sa vérité, son autorité souveraine.
Prise ontologiquement, cette idée, c'est Dieu même, le bien souverain ou absolu, to àvaGov, Dieu, la source et le principe, Tr/.yTj xal àpyy,, des êtres comme des idées. Toute bonté, toute beauté, toute justice, comme toute vérité, en dérivent {Rép.j VI). Tous les êtres lui doivent leur existence et sont sous sa perpétuelle dépendance. L'homme, le seul être de la création terrestre qui ait la notion de Dieu (Timée), doit s'efforcer de l'imiter, de lui ressembler. La ressemblance avec Dieu., 6|jLoitoTt.ç Bsw, dans la mesure du possible, xa-àTo o-jvaTov, est ici la plus haute formule; elle indique le terme et la mesure de tout le perfectionnement moral [Rcp.., VI, 500; Théét., 167, B).
II. — Au bien est attaché le bonheur. C'est le second principe, qui, sans se confondre avec le premier, en est la naturelle et nécessaire conséquence. Les deux idées, quoique distinctes, sont inséparables, liées entre elles par un rapport nécessaire. Le rapport de plus est proportionnel. Ce qui a priori se démontre. En observant sa loi qui est aussi sa nature, rhomme, être sensible, mais avant tout raisonnable, ne peut manquer d'être heureux. Il serait absurde de supposer le contraire. De même, en violant sa loi, il va contre sa nature, il doit être malheureux. Il le sera d'autant plus qu'il sera plus méchant, plus criminel ou plus vicieux. De tels rapports sont, dans Tordre moral, l'équivalent des lois mathématiques. Platon, grand moraliste, mais aussi géomètre et mathématicien, le dit et le répète en maint endroit de ses écrits (voy. Gorgias, Rép., IX).
Sur cette double base, disons-nous, repose, dans sa partie pratique, tout le système platonicien. La morale proprement dite, privée et sociale, la politique, l'éducation, l'esthétique, etc., ne sont que des applications diverses de ces principes.
En cela, sans doute encore, Platon ne fait que continuer Socrate et sa doctrine est conforme à la sienne. Mais les différences ne sont pas moins réelles et, au point de vue de la science, d'une grande importance. Le devoir de l'historien est de les signaler.
Chez Socrate, en effet [PhiL anc, 145), les deux idées n'offrent ni cette distinction ni cette clarté précise. Elles sont plutôt confondues et s'identifient. Platon non seulement les distingue, mais il assigne à chacune la place et le rang qui lui conviennent. L'une est le principe, l'autre est la conséquence, bien que celle-ci soit nécessaire. Or, cela est essentiel au point de vue de la théorie et encore plus delà pratique. La conduite morale tout entière change de face et d'intéressée devient désintéressée. 1" Le but de la volonté est différent, 2° le motif l'est encore plus, car il est désintéressé. Là où Socrate reste dans l'équivoque ou l'indétermination dont l'eudémonisme ne sort pas et qui le caractérise, Platon précise et distingue; il fait plus : il subordonne et coordonne. En distinguant les deux termes, il précise leur accord et au fond leur identité. Lui