LE BIEN ET LE BONHEUR
aussi, sans doute, ne sépare pas le bien du bonheur, ni le bonheur du bien; mais il veut que, dans l'esprit de celui qui agit, ils ne soient pas les mêmes, et qu'il y trouve sa règle. Il veut que l'un passe avant l'autre. Cette distinction du motif dans la pensée de l'agent moral est, disons-nous, capitale. Ce que Socrate ne paraît pas avoir vu, Platon en fait le point essentiel de sa doctrine entière. Avec quelle force de dialectique éloquente il le démontre, on l'a vu plus haut.
Il le fait avec une clarté, une précision, qui, j'ose le dire, n'ont pas été depuis égalées. C'est ce qu'Aristote, avec son empirisme rationnel [Eth. Nie, I, II, III), ne fera pas, en quoi sa morale est fort au-dessous de celle de son maître. Les Stoïciens le feront, mais en exagérant la vérité, ce qui a pour effet de la compromettre. Kant seul, dans les temps modernes, usant de sa critique [Raison pratique)^ a rétabli la distinction, sans savoir peut-être qu'en cela il avait un précurseur. Par là, on ne peut le méconnaître, Platon crée une doctrine originale aussi belle que neuve et vraie, que Kant en rigueur n'a pas dépassée. Elle apparaît, il est vrai, sous forme purement réfutative [Rép.^ II). Elle n'est pas moins positive et conserve toute sa valeur théorique. Cette doctrine, fondée sur l'accord des deux termes, Xd, justice et le bonheur^ est celle qui, admettant leur identité, maintient leur essentielle différence. Cela seul suffirait à marquer au moraliste qui l'a établie une place éminente dans l'histoire des idées morales.
Dans Platon, d'autres idées se rattachent à la première, qu'il n'a pas su aussi bien distinguer. Elles sont pour lui presque identiques et les termes qui les désignent comme synonymes : le hmu^ Injuste, le vrai^ le sainte to xà).ov, to Swaiov, To aArjGs;, TO o(t[q^^ ; chez le maître, elles s'offrent aussi de même et dans le même sens, non toutefois avec la même intention précise et systématique.
Ces notions fondamentales, qui reviennent sans cesse dans sa langue, sont présentes dans toutes les œuvres de Platon, les petites comme les grandes, dans celles qui contiennent la partie négative aussi bien que dans les autres où la doctrine positive est.exposée et développée. C'est pour elles, c'est pour établir les vérités qui s'y joignent, que Platon institue souvent
toute sa polémique, qu'il réfute et combat les doctrines contraires ou qui s'écartent de la sienne.
III. — Afin de voir comment elles se relient à la première et en sortent comme déduction naturelle, il est nécessaire de montrer comment l'idée du bien elle-même, dès qu'elle descend de la sphère spéculative, pour s'appliquer au monde réel, se détermine et revêt des formes différentes tout en restant identique à elle-même dans sa généralité.
1*" Le bien pris en soi ne se définit pas et ne saurait se définir, puisqu'il est l'idée première ou suprême, TcAsJTala losa (Rép.^ Yll, 533). Mais en passant de la sphère idéale dans celle du réel, il se manifeste et se réalise, et, alors, il peut jusqu'à un certain point se définir. Au moins, peut-on distinguer ses formes principales. Il ne suffit pas alors, comme le dit Platon, de dire que le bien est bien, il faut dire ce qu'il est, en quoi il consiste. Or, le bie?î, dans sa détermination ou manifestation réelle, la plus immédiate, celle où l'idée devient en quelque sorte visible, c'est V ordre, Ta;;.;, c'est aussi la mesure, t6 iJ-ÉTpov, la symétrie, o-j^jjisTp'la, c'est aussi la loi. vô-jloç, le convenable, xa'.oov, émanés de la raison '. C'est au même titre le beau^ 'zo xà).ov; car le beau lui-même réside dans la mesure ou la symétrie, ou dans Y harmonie (voyez itifra). Platon ne distingue pas non plus le bien au juste, oUa'.ov. La justice pour lui, on le verra, réside dans la. juste proportion, qui règle les parties d'un tout, de l'âme comme d'une société. Le bien, c'est aussi le vrai^ -zo ylrfiz:;, c'est-à-dire la vérité en acte. Le prend-on par le côté religieux, le bien, c'est le saint, oTiov, oo-ioTr.ç; le mal, c'est l'impiété, to xàxov, àvÔTiov, etc.
Ainsi, toutes ces idées, le bien, le beau, le juste, le vrai, le saint, au fond, pour Platon, sont identiques. Les termes qui les désignent s'accompagnent sans cesse dans ses écrits. De sa langue, c'est la partie la plus haute; aussi doivent-ils être pris comme de véritables synonymes.
1. « Nous sommes bons, nous et les autres choses qui sont bonnes, par la présence de quelque qualité, soit meuble, ?oit corps, soit animal. Kllc doit sa présence à rarranp;emcnt, à la rcglc et à l'art qui convient à chaque chose, àXXà TÔ^ei xal 6pb6'r^-i xal liyyi) x6'j\Lo:i tI;. » {Gorgias, 507.)