LE BIEN, LE BEAU, LE JUSTE
On doit y ajouter Vutile^ to yor^^i[xo-/, mais non l'utile au sens vulgaire. Il ne faut pas s'y tromper. Futile est mis à la suite du bien, sa légitime conséquence. Il n'en est pas, comme dans d'autres systèmes, où, usurpant sa place, il devient le principe comme il est le motif premier et déterminant des actes, cause du bien et sa mesure; c'est précisément l'inverse. Le bien engendre le bonheur; et la félicité même en cette vie en est le résultat. Changer cet ordre, c'est renverser l'ordre moral (Jlép., I; Gorgias\ Philèhe\ etc.). Ce sont là les faces principales sous lesquelles apparaît, dans Platon, l'idée du bien. Elles se retrouvent, je le répète, dans toutes les parties de sa philosophie pratique ou de sa science des mœurs.
On a dit de l'idée du beau qu'elle en est le trait caractéristique et le vrai but, le dernier mot de sa doctrine qui serait avant tout esthétique. C'est, selon nous, méconnaître l'essence de toute la doctrine platonicienne aussi bien que socratique (voyez Phit, anc, 183). 11 y a ici malentendu. Chez Platon, comme chez Socrate, le beau et le bien sont identiques. Mais, malgré tout, la distinction subsiste. Or, dans le rapport des deux termes, quel est le premier? c'est toujours le bien. Le beau lui-même y est engendré par le bien. Celle-ci, l'idée du bien, reste toujours l'idée souveraine ou maîtresse. Le bien, dit Platon, est le père du beau, comme on le verra ailleurs.
On a beau répéter, comme preuve, que l'État lui-même est une œuvre d'art, que la justice est définie par lui une proportion, que Platon lui-même est artiste, etc. Cela est vrai sans doute, mais à une condition, c'est que Tart lui-même soit ramené, subordonné et soumis à la loi morale ou au bien. Et l'on sait jusqu'où va la sévérité du moraliste, homme d'Etat, éducateur à l'égard des poètes et des artistes qui prétendent se soustraire à la loi morale ou s'en écartent. L'idée morale doit présider à toutes les œuvres. C'est au point qu'il retire à l'art toute liberté et toute indépendance, ce qui est excessif et préjudiciable à Part, mais conséquent à la doctrine totale. C'est donc intervertir ici l'ordre des idées. Or ce point, encore, est capital. Toute la révolution qui s'opère en Socrate dans la pensée ancienne, en opposition avec l'idée et la civiUsation grecque, y est contenue (P/^zY. anc.^ p. 129, 182).
IV. — Le principe posé, qui sert de base à toute la morale platonicienne, et les idées qui s'y rattachent également marquées dans l'ordre où elles s'en déduisent, il s'agit de savoir comment, s'appliquant à la vie humaine, ce principe engendre et réalise ce qui peut être, pour l'homme, considéré ici-bas comme bien souverain, sa plus parfaite réalisation, quels sont les éléments qu'il comporte, dans quel ordre ces éléments doivent être groupés et coordonnés pour former ce bien total en qui résident à la fois le bonheur et le bien.
La doctrine de Platon sur ce sujet, si souvent débattu depuis dans les écoles grecques et chez les morahstes de la période romaine, est encore très claire et très positive. Implicitement ou incidemment partout contenue, spécialement dans le Gorgias^ la République et les Lois, elle est régulièrement exposée et discutée dans le Philèbe^ un des principaux dialogues.
Sous ce titre du plaisir^ Trspl r,SovY,;, c'est du souverain bien qu'il s'agit dans ce dialogue. Or le souverain bien dans cette vie, qu'est-il? Platon démontre, selon sa méthode, ce qu'il n'est pas et ne peut pas être dans l'opinion commune ou selon les faux systèmes. Nous n'avons pas à y revenir. Il n'est pas d'abord dansle/?/«2<9/r ou la jouissance sensible donnée comme but aux actions humaines. Il n'est pas non plus dans d'autres éléments pris séparément, qui sont pourtant et avec raison regardés comme des biens véritables, la science, la mémoire, la sagesse, etc. « Ni l'un ni l'autre de ces biens n'est le bien parfait, le bien désirable, pour tous le souverain bien *. »
Quel est-il donc pour l'homme et quelle est son idée? Ce sera un mélange (jj^'-s'-;), mais un mélange fait avec choix, mesure et discernement, l'accord parfait de choses éloignées et dissemblables et dans certaines conditions , où soit l'harmonie, la mesure, usTpioTr,;, essence du beau comme du bien, toO xàXou csuo-'.;.
Là-dessus, Platon établit une gradation, une sorte à! échelle des biens. Dans ce mélange, donc, aucun élément ne sera exclu. Le vrai bien sera dans la sagesse, dans l'accord ou la
1. Ojxojv tô yé TÉÀeiov xa\ Tiàjiv aiperov xai to îzavxaitaaiv àyaObv oùôcTcpov av toÛtwv EÎr,. {Phili'he, 01, E.)