LA VERTU ET LE BONHEUR
Celle identité exagérée par les Sloïciens est commune du resie à toules les écoles socraliques. Platon est le vrai théoricien de cette doctrine par eux exagérée.
Ce qui le distingue encore plus, c'est que, comme il a été dit, non seulement il affirme et démontre ce rapport, mais qu'il établit entre les deux termes \m\q proportion également nécessaire, également rigoureuse et précise. Celle-ci était bien dans l'esprit de Socrate comme pour le sens commun à l'état inconscient; il la lire de son vague habituel et de son indécision qui l'expose à se démentir. Il va si loin qu'il lui donne une forme mathématique et géométrique. Il en fait une sorte de théorème de géométrie morale comme on le voit dans le Gorgias et dans le livre IX de la République. Il établit une gradation et construit une échelle de biens et de maux proportionnels. Au nom de la justice, cette vertu des proportions et de la mesure, il se plaît à calculer les degrés et à mesurer les distances. Les chiffres et les nombres lui viennent en aide (ibid.). L'homme vertueux est-il heureux? Cela est évident. Il l'est d'autant plus qu'il est plus vertueux. L'homme vicieux est malheureux; il l'est d'autant plus à mesure qu'il s'écarte de la vertu et du bien. Le bon sens au fond y croit; la conscience le dit sourdement; mais que de démentis la pratique et la réalité semblent donner à cette vérité, et combien vacillante alors est la croyance humaine!
Platon n'en juge pas ainsi : sa théorie est inflexible autant qu'elle est nouvelle et d'une merveilleuse clarté. En tout et partout il se plaît à la développer et à l'appliquer. Ainsi d'abord il déclare {Gorgias) qu'il vaut mieux souffrir fin^ Justice que la commettre, que si l'on a fait le mal et commis une faute, il faut f expier et toute la théorie de l'expiation n'a pas d'autre base (ibid.). Gela encore ne le satisfait pas. Son besoin de calculer va plus loin. Si cela est vrai pour le Juste et V injuste, on pourra calculer exactement, selon lui, de combien Tun s'éloigne de l'autre, se rapproche du bonheur ou s'en éloigne à proportion qu'ils sont distants de la justice.
Ainsi, par exemple, le tyran, esclave de ses passions, chez lequel l'injustice est arrivée à son plus haut degré, sera aussi
le plus malheureux, précisément parce qu'il fait le mal impunément. Platon va jusqu'à établir ici un calcul géométrique pour le prouver {ibid.). 11 sera 729 fois moins heureux que le roi, qui est le juste par excellence, c'est-à-dire l'homme qui règne selon la raison et commande à ses passions. On peut y voir l'abus des formules chez un admirateur du pythagorisme.
Ce qui est sérieux, c'est la proportion elle-même, celle d'une justice idéale, que conçoit la raison, supérieure à la justice humaine, qui seule saura rétablir le rapport dans son immuable vérité. Cet idéal, la conscience humaine elle-même n'en reconnaît pas d'autre, c'est pour elle le vrai, la vraie vérité dans l'ordre moral comme dans l'ordre mathématique.
Platon a le haut mérite de l'avoir démontré. Ce rapport, il l'a fait sortir du vague où le sens commun le retient exposé par là à se contredire ou à ne pas le voir. En cela, il est supérieur non seulement à Socrate, mais à tous ses successeurs, à Aristote même dont la morale est loin d'avoir cette clarté précise et cette exactitude, bien qu'il emprunte aussi sa langue quelquefois à la géométrie {Eth. Nie. y IV).
Cette thèse favorite de Platon est si bien la sienne que, pour rétablir, il s'y prend de toutes les manières et y emploie tous les procédés de sa méthode : l'' le raisonnement direct ou abstrait; 2"* les hypothèses contraires; 3° les analogies et les comparaisons.
Pour ne citer de celles-ci qu'un exemple, l'homme est une sorte de monstre à plusieurs têtes, un assemblage de diverses natures, les unes d'animaux domestiques, les autres de bêtes féroces {Rép., IV).
Prétendre que la pratique de la justice est avantageuse à l'homme, c'est comme si l'on disait qu'il est avantageux de nourrir le lion, d'affaiblir l'homme et de le laisser mourir de faim {ibid., IX).
Ailleurs la même thèse est soutenue au sujet des plaisirs et des différentes sortes de plaisirs; car il y a des plaisirs vrais et des plaisirs faux. Qu'est-ce que le vrai plaisir? N'est-ce pas de se remplir l'âme des choses conformes à sa nature?
Il y a donc trois sortes de plaisirs : P' les uns grossiers; 2° d'autres plus nobles répondent au Ojijlo;; 3° les autres qui