‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 115 sur 168 · LA LIBERTÉ MORALE OU LE LIBRE ARBITRE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ MORALE OU LE LIBRE ARBITRE

véritable importance en ce qui concerne cette partie de l'éthique platonicienne '.

Le vrai moyen aussi, selon nous, d'y voir clair et de se préserver de toute opinion trop systématique, c'est encore moins le rapprochement des textes (ce qu'il est très bon de faire) et leur interprétation, qui peut être plus ou moins arbitraire, même en s'appuyant du témoignage d'Aristote {Et/i. Nie), que d'avoir sous les yeux l'ensemble de la doctrine et la théorie qui sert de base au système, de se conformer à ce qui en est le véritable esprit. Un autre critérium non moins sûr, ce sont les conséquences que Platon lui-même a tirées de sa manière de voir dans l'application qu'il fait du principe à •toutes les autres parties de l'éthique ou de la science des mœurs (la politique, la législation, etc.). Telle est la règle qui doit nous servir de guide là où la divergence des opinions qui prouve combien le sujet est délicat (Ed. Zeller, Teichmlil- •1er) exige que Ton soit très réservé dans les affirmations sur l'ensemble de la doctrine totale et les contradictions dont l'histoire de la philosophie, même chez les plus grands penseurs, offre si fréquemment l'exemple.

I. — Si l'on se demande ce qu'est, en aperçu, la doctrine de Platon relativement à ce problème de la liberté morale, il •est aisé de la concevoir et de la comprendre d'après tout ce qui précède, de la partie spéculative aussi bien que pratique du système, de la dialectique et des idées, de la théorie de la connaissance, de l'amour, et de la physique même, en particulier de la psychologie, dont les traits principaux ont été plus haut retracés.

Platon, comme dialecticien, a foi dans la toute-puissance de l'idée. La science de l'idée, de l'idée du bien, l'idée souveraine (129), n'est pas seulement une science, jj-syio-Tov {jLàQri[jLa {ibid.), elle est aussi une force et cette force est irrésistible.

1. Nous rendons pleine justice à M. Fouillée, qui a longuement traité ce sujet {Phil. de Platon, 1 vol.; Phil. de Socrate, 1 vol.; TliOse sur le premier Ilippias). H y a montré son savoir et sa sagacité ordinaires. Mais nous ne saurions souscrire à tous ses jugements, qui nous paraissent quelquefois un peu sub- •tilemcnt motivés.

La vue du bien, pour celui qui est arrivé à le contempler, entraîne nécessairement l'amour (192), un amour pur et désintéressé '. Elle doit aussi déterminer sa volonté, obtenir son adhésion ; celle-ci doit la prendre pour règle de tous ses actes. Celui qui voit le beau et le bien, qui les voit clairement, qui distingue le bien du mal, ne peut pas ne pas et en tout le pratiquer. Ce qui a été dit plus haut de l'intelligence dans son rapport avec la vérité, de l'amour au degré supérieur où l'esprit est admis à contempler la véritable beauté (203), s'applique également à sa volonté, que Platon ne distingue pas ellemême de la raison quand il n'en fait pas une forme du désir i^nfrd).

L'identité de la vertu et de Idiscienceen. est la conséquence.

Cette identité, que Socrate avait proclamée, pour Platon n'existe pas moins.

Lui-même partout l'admet dans ses écrits aussi bien platoniciens que socratiques. Les maximes qui la formulent d'abord chez le maître, que Xénophon a consignées, dans ses Mémoires et qu'Aristote reproduit (Et/i. Nie, III) se retrouvent chez le disciple. Socrate ne distinguait pas la vertu de la sagesse, o-ocplav ùh xal a-(t)cppoa-iivr,v oj oitop'.Çsv {Mé?n.j

IIÏ, 9), etc., -ao-a àps-:" o-o'^la stti. (lôid.) « Il pensait que toutes les vertus sont des sciences, » (Arist., Elh. Nie, VI, 101. Cf. Eth. Eud., I.) Selon lui, on ne pèche que par ignorance, Ô'I àyvotav.

Cette doctrine, qu'avec raison critique Aristote, malgré la vérité qui y est contenue, à laquelle il substitue une autre plus vraie [iùid.), Platon l'adopte lui-même. S'il y met ensuite des restrictions, il en admet le principe; sous ce rapport, disonsnous, il ne diffère pas de son maître. Il serait plutôt disposé à renforcer ce point de sa théorie chez lui plus systématique.;

Tel est le principe. Sur ce principe, les deux philosophes, sont d'accord. Mais Platon a un système. Tout exclusif qu'est] ce système, il est plus compréhensif que la doctrine à peinej ébauchée de Socrate, qui d'ailleurs lui aussi, dans la pratique

1. « Tanqiiam facicm honesli vides, qiiœ, si oculis cerncretnr, incredibiles^ amores, ut ait IMato, cxcitaret sapientiai. » (Cic, de Off., I, 5.)

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et la théorie, ne se fait pas faute de se contredire (voyez Phil. anc, p. 142).

Quant à Platon dans la partie spéculative, soit dialectique, soit physique, en ce qui concerne : 1" la connaissance humaine, 2° l'âme et ses facultés, sont contenus des éléments qui, transportés de la théorie dans la pratique, changent la face du problème et en modifient la solution.

1° Gomme son maître Socrate, Platon rapporte la vertu à l'intelligence; mais dans la connaissance il distingue deux formes ou degrés : la science et X opinion {supra ^ 65), ellemême raisonnée ou non raisonnée. Il y a Popinion droite et Popinion fausse^ dont les causes varient et les sources sont diÊFérentes {ibid.).

2° L'âme a trois facultés : la raison, la sensibilité, et un intermédiaire, entre l'une et Pautre, le courage ou le 8u[x6;, en qui réside l'énergie courageuse.

L'opinion pour lui est le bon sens ou la raison commune^ sujette à l'erreur, mais aussi capable de connaître la vérité, de la discerner et de se laisser guider par elle. Elle a la part la plus grande dans la vie des hommes. C'est d'après elle que jugent et agissent, que se dirigent la plupart d'entre eux dans la vie soit privée, soit publique. La science est réservée au petit nombre, qui encore imparfaitement la possèdent; ceux-ci sont les philosophes [supray QQ).

Partout ailleurs que dans la science est le règne de Popinion raisonnée. C'est elle qui préside, qui délibère, conseille et décide sur les plus graves intérêts dans les assemblées. La sagesse des hommes d'Etat, des législateurs, etc., est la sienne. C'est par elle que l'on réussit ou que l'on échoue dans les grandes comaie les petites entreprises. Elle se nomme habileté, laquelle se distingue de la maladresse et de l'inhabileté, comme l'expérience de l'inexpérience, dans les arts, etc. Les hommes, même les plus admirés dans l'histoire, n'en ont pas d'autre (voyez Gorgias, Théétète, Ménon, Protagoras). — La science est d'autre nature et elle a d'autres conditions. {Ibid.)

Cela étant, il y aura aussi deux sortes de vertus, une vertu identique à la science, supérieure à Popinion, et une vertu inférieure intermédiaire entre l'une et Pautre, vraie souvent

mais sujette à se tromper, changeante, variable et flottante, sujette aussi à faillir, à s'égarer, à donner dans les plus grands écarts. La première est infaillible et impeccable. A elle se conforme toujours la volonté. Celle-ci ne peut vouloir que le bien, et dans la mesure du possible s'efforce de le réaliser. Elle résulte, on Ta dit, de la vue claire et distincte du bien dans son principe et dans ses conséquences. C'est la vertu philosophique distincte de la vertu ordinaire ou vulgaire, de la vertu démotique,

Quoiqu'exposée à faillir cette dernière n'est pas moins excellente, très louable et méritoire, digne même d'être souvent admirée. Seulement, comparée à l'autre, elle pâlit et s'éclipse. Platon n'a pas de termes assez forts, empruntés à sa langue métaphysique, pour marquer cette différence et la supériorité delà première sur la seconde. « S'il se rencontre au milieu des hommes ignorants d'eux-mêmes, quelque homme qui se rende compte des principes de la vertu, il sera comme Tirésias au milieu des ombres. » {Ménon, 285. Cf. Phédon, 7.)

Il y a donc une vertu, dont la vertu d'opinion n'est que l'ombre : celle qui a pour elle la science et s'identifie avec elle. En elle aussi réside la vraie liberté. Seulement cette liberté, qu'est-elle? Ressemble-t-elle à ce qui est pour nous le libre arbitre, cette liberté toute humaine, laquelle fait aussi le bien, mais enveloppe la possibilité de faire sciemment le mal? n le verra plus loin.

A ce point de vue, tout s'explique : ce qui est de cette théorie se conçoit aisément. Ainsi la sagesse, a-ocpîa, comprend toutes les vertus. Sans la sagesse toutes sont inutiles ou insuflisantes. Avec la sagesse elles deviennent excellentes et salutaires. La science qui a pour objet l'être immuable, les rapports universels des choses ne peut se rencontrer dans une ânio sans attir-er à elle le cortège de toutes les vertus \ La science n'est point ce que croient la plupart des hommes. Ils pensent que la force lui manque et que sa destinée n'est pas de coïiimander à l'homme.

Quiconque aura la connaissance du bien ne pourra jamais

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