SECTION IV
I. Les écrits de Platon, source véritable; suffisante à établir sa doctrine. Examen de l'opinion qui écarte certains dialogues. Pourquoi ils doivent être maintenus et comment employés. — II. Des autres sources et d'Aristote en particulier. En quoi il doit être suivi, en quoi il peut être récusé. Des autres sources. — III. Difficultés d'exposition. — IV. D'une double doctrine, exotérique et ésotérique, dans Platon ; raisons de la rejeter. En quel sens peut-elle être admise? D'une doctrine transcendante opposée au sens littéral.
I. — La véritable source de la philosophie de Platon ce sont sans doute ses écrits, en première ligne les dialogues dont l'authenticité ne peut être contestée. Le platonisme y est déjà, quoi qu'on dise, tout entier tracé de la main de son auteur en caractères aussi clairs que cela peut être, étant données les conditions de fond et de forme plus haut signalées.
Les changements que Platon lui-même a dû apporter à sa doctrine, dans le cours de sa longue carrière, aux diverses époques de sa vie et de son enseignement, ne touchent pas au fond de sa philosophie. Gela nous paraît en dehors des discussions sans nombre et de toute divergence d'opinion en ce qui est des points particuliers, d'une haute importance, il est vrai, sur lesquels se sont de tout temps divisés les savants, les érudits, les historiens de la philosophie et qui ne seront peut-être jamais bien éclaircis.
Quant à prétendre que Platon, le vrai Platon, n'est pas dans Platon, que c'est ailleurs que dans ses œuvres qu'il faut chercher la vérité de son système, nous laissons ce paradoxe à ceux qui l'ont émis avec le soin de le prouver par l'efficacité de leur méthode.
Une remarque aussi, par d'autres déjà faite, au sujet de Vaiithentirité de certains dialogues, c'est que la raison qui les a fait mettre en doute, à savoir qu'ils seraient peu dignes de Platon, est en réalité très faible. Vouloir qu'un homme de génie n'ait produit que des chefs-d'œuvre ou qu'un penseur de premier ordre n'ait traité que des sujets difficiles et de haute importance, n'est conforme ni à la nature de l'esprit humain, ni à la réalité de l'histoire. Autant dire que le théâtre de Corneille, de Racine, ou de Shakespeare se réduit à quelques pièces que tout le monde connaît et admire. Quant aux dialogues, non authentiques ou douteux, s'ils ne sont pas de Platon, ils sont sortis de son école et en cela, au moins, avonsnous dit, platoniciens. Conçus dans l'esprit du maître, composés dans le sens de sa doctrine qu'ils complètent et dont ils remplissent, pour nous, les lacunes, on aurait tort de se priver de la lumière qu'ils projettent sur des points obscurs ou difficiles du système, surtout quand ils lui sont conformes, en ce qui est des conséquences ou des corollaires et des principes. Ce sont comme des planètes ou des satellites qui sortis de l'astre central lui renvoient la lumière qu'ils en ont reçue. Si faible que soit leur clarté, en temps d'éclipsé, on aurait tort de la dédaigner.
Mais que dire d'autres charmants dialogues {VEutyphron, \eMéno?iy V Apologie, \q Y'' Hippias^ etc.) qu'on nous dit n'être pas de Platon, en s'appuyant sur des raisons assez faibles souvent de textes, de mots et de syllabes? Cette poussière d'érudition subtile ne doit pas nous aveugler à ce point de faire méconnaître les beautés de ces écrits que l'antiquité elle-même a pu admirer et qu'elle nous a transmis sans soupçonner qu'ils fussent d'une autre provenance que les autres. Tout en n'ayant pas une confiance entière, l'historien, qui ne se laisse pas arrêter par ces scrupules, peut puiser à ces sources avec discernement et mesure, d'autant plus que ceux qui, en théorie, les rejettent, s'ils ont quelque thèse favorite à soutenir, ne manquent pas eux-mêmes d'y recourir et de s'y désaltérer.
En tout cas, on voudrait savoir à qui revient la paternité de cette lignée déclarée bâtarde, souvent sans preuves bien
évidentes, et pourtant non dépourvue de traits de ressemblance avec le véritable auteur, comme de mérite et d'agrément. Derrière le vrai Platon y a-t-il un autre Platon, singe du premier, puis un second, un troisième, esprits imitateurs, pleins de malice, qui n'osent s'avouer, tout en ayant donné le jour à ces œuvres, satisfaits seulement de s'y reconnaître eux-mêmes, et de s'y contempler? Nous laissons ce problème à résoudre aux savants chargés sur ce point de nous éclairer, comme d'expliquer la modestie de ces auteurs anonymes et introuvables de l'antiquité. Quoi qu'il en soit, si les anciens les ont souvent confondus avec l'original, cela prouve qu'ils sont bien platoniciens, et cela suffît pour que nous devions les accueillir dans notre exposition.
IL — Quant aux autres sources, Aristote^ sans doute, est la première en autorité comme en certitude, Aristote, disciple de Platon, génie égal au sien et plus sévère, le mieux fait pour le bien connaître et le comprendre, lui le véritable historien de la philosophie grecque, pour tout ce qui lui est antérieur. Aussi, quand il parle de son maître et -de sa doctrine, il faut le croire. Mais s'il n'y a pas à soupçonner sa véracité, ce n'est pas sans réserve qu'il faut l'écouter et le suivre. Est-il vrai que c'est dans ses écrits seulement qu'est le vrai Platon, le Platon philosophe ou théoricien? D'abord ce serait nous condamner à n'avoir de sa philosophie qu'une partie, la plus haute il est vrai, sa métaphysique, avec quelques traits de sa morale et de sa politique. Un système aussi vaste contenu dans ce moule étroit n'est plus le vrai système. Mais, de plus, ceci est la raison principale, Aristote créateur après Platon d'un système opposé au sien, pour l'étabhr a dû le critiquer et le contredire. Dieu sait s'il s'y emploie et jusqu'où il va dans son entreprise.
Il en résulte pour l'historien plus d'une fâcheuse conséquence. — 1° Aristote juge Platon plus qu'il ne l'expose; et il ne le fait guère que pour le critiquer. Gela seul met en défiance l'historien impartial. 2*" Grande est l'autorité d'Aristote quand il reproduit la doctrine de son maître, moindre quand il la juge ou la réfute. 3** Souvent il la prend trop à la lettre, et voit en elle ce qu'elle doit être plutôt que ce qu'elle est. Il lui prête
les déductions que lui-même tire de ses principes. Il en résulte qu'il faut s'éclairer d'Aristote, non s'asservir à ses jugements. S'élever au-dessus de la polémique est le devoir de l'historien qui, placé à distance, est mieux en état déjuger l'ensemble des doctrines. Mais citer à tout propos Aristote, Tinvoquer comme un infaillible oracle est d'une dévotion étroite, contraire au véritable esprit philosophique professé par Aristote lui-même quand il se déclare ami de Platon, mais encore plus de la vérité. C'est nier le progrès de la critique actuelle, attentive à saisir les ressemblances plutôt que les oppositions, et ce qui est le vrai de ces deux grands philosophes.
Des autres sources, Diogène de Laërce, etc., les anciens et les nouveaux Académiciens, Gicéron, Plutarque, les Alexandrins, etc., nous n'avons rien à dire sinon qu'on doit y puiser avec réserve et sobriété en tenant compte de leur esprit, des époques, etc. Mais notre conclusion est toujours que Platon luimôme et ses écrits sont la vraie source. C'est lui que doit avoir sous les yeux Thistorien de la philosophie.
III. Difficultés de l'exposition. — Celle-ci toutefois n'offre pas moins des difficultés très grandes. Elles tiennent à tout ce qui vient d'être dit du fond comme de la forme du système, à ce que celui-ci ne s'est pas créé, ni fixé en un jour, à l'impossibilité de démêler les époques de son éclosion, ou à bien d'autres causes déjà indiquées. Quoiqu'il soit, en principe, homogène, ce système toutefois n'est pas sorti d'un seul jet de l'esprit qui l'a conçu et développé. Platon l'a souvent repris et modifié pendant les périodes de sa longue existence. Grand promoteur d'idées, on l'a dit, Platon remue plus de problèmes qu'il n'en résout; sur bien des points il reste indécis, ce qui l'a fait à tort passer pour sceptique. Beaucoup de contradictions s'offrent chez lui, qui sont apparentes, mais d'autres sont réelles qu'il faut discerner. Platon, quand il désespère d'atteindre à la solution vraie et certaine des questions qu'il traite, émet des conjectures, qu'il qualifie lui-même telles, comme étant du domaine de l'opinion (ôoja). On sait, de plus, l'emploi qu'il fait du mythe. L'ironie socratique est un bien autre embarras. Elle lui sert à dissimuler son opinion qu'il faut alors deviner. Encore faut-il se garder de
conclure trop vite. Ici le champ est laissé aux interprétations diverses. Mais rien n'y doit être forcé, absolu, exagéré; car Platon, comme on l'a très justement remarqué, ne dit pas, ne cache pas, il indique, 06 Xsye',, oùoz x^'jt^zzi àXXa o-y.pLarlvsi. Mais il ne faut pas non plus que tout y soit obscur et problématique (Grote). Rien de plus faux qu'un tel scepticisme. Sa philosophie est parfaitement claire.
IV. — Une difficulté plus grande serait celle de deux doctrines dans Platon, Tune extérieure ou exotérique pour le vulgaire, l'autre ésotérique pour les initiés, celle-ci n'étant pas toujours d'accord avec la première. (Voy. Tennemann.) Ce qui, dit-on, ferait croire à cette distinction, ce seraient les aypacpa oo'^^àr:^. mentionnés par Aristote, le livre du Bien, IIS pi àyaQou, par lui également cité. Faut-il croire à une doctrine secrète que Platon ne voulait pas livrer au public et réservée à ses vrais disciples? Les contradictions que Ton relève sur divers points du système données à l'appui de cette opinion sont une raison très faible. Quel est le philosophe, étant donnée la lettre de ses écrits, qu'on ne se croit pas en droit d'opposer à lui-même et cela sur un grand nombre de points? De pareilles contradictions, il en est dans Aristote et en grand nombre. Les Stoïciens, les Académiciens, les Epicuriens, les Sceptiques en sont remplis; les modernes. Descartes, Spinosa, Leibnitz, en sont-ils exempts? Cette opinion d'une doctrine en partie double est aujourd'hui avec raison rejetée.
Mais cette difficulté écartée fait place à une autre plus grave et, dans la pratique, moins aisée à résoudre. Le vrai, en effet, de cette distinction c'est que tout grand système a, dans sa partie métaphysique ou spéculative, un côté ésotérique, qui ne peut être compris que des esprits préparés pour l'entendre, tandis que d'autres parties plus accessibles n'exigent pas cette préparation : la morale, la politique, Testhétique, etc. (Voy. Hegel.)
Cet ésotérisme est dans Platon ; on ne peut le nier. Le Parménide, le Sophiste, le Théétète, leTimée, le P/ulèbe, etc., le vi"" et le vil'' livre de la République contiennent une doctrine transcendante où il n'est pas facile de le suivre et de saisir le
vrai sens de la doctrine. Mais il ne faut pas admettre qu'elle soit contraire à celle qui est dans les autres écrits. Prise à la lettre cette distinction serait injurieuse xjour le grand philosophe. Lui-même ne Ta-t-il pas dit : « Il n'est jamais permis de consentir à l'erreur et de tenir la vérité cachée », àAy,f)£; a^avLo-a». ojoaijLtoç f|£|jL',;. [Théétète^ 151, D). Le mensonge qu'il croit permis [Rép.^ Lois] quelquefois ne touche qu'à la forme ou à la langue, non à l'idée qui doit rester la même. C'est ce qu'on verra lorsqu'il sera question de ces hautes et difficiles questions sur Dieu, la personnalité divine, l'âme, son immorlahté, etc. Etahhr une distinction qui, en réalité, est une opposition, entre le sens philosophique pour la raison (Teichmliller) et le sens littéral pour l'imagination, n'est plus admissible. Rester dans la mesure s'impose à l'historien, comme règle d'exposition et d'interprétation.
En ce qui est de l'ésotérisme proprement dit, ce qui est décisif et tranche la question, c'est qu'Aristote ne reconnaît pas dans Platon de doctrine ésotérique. L'exposé qu'il fait luimême de la théorie platonicienne est tiré des dialogues que nous connaissons; si le disciple n'en connaît pas d'autre, c'est qu'elle n'existe pas et nous pouvons bien nous en contenter. (Ritter.)
LA