DANS LA PHILOSOPHIE ANCIENNE
I. L'idéalisme platonicien dans sa généralité. — IL Son rapport avec le Socratisme. En quoi il le continue et le dépasse. Caractère objectif et transcendant de l'idée platonicienne. Le monde des idées. Extension donnée au point de vue socratique : formation d'un système embrassant le cercle entier de la spéculation; maintien du caractère moral; sa conséquence. — III. Rapport avec les autres systèmes : avec le pythagorisme, Tionisme, l'éléatisme, Tatomisme et la sophistique.
L — Le Platonisme c'est V idéalisme. Ce nom donné depuis à d'autres systèmes et qui marque une des deux grandes directions de la pensée humaine, convient en propre à l'œuvre du grand philosophe qui, le premier, proclama Y idée le principe des choses et, sur cette base, construisit le monde entier physique et moral d'après le modèle des idées. Idéalisme et pla^ tonisme devinrent ainsi presque synonymes. Tous les problèmes en effet que la spéculation philosophique enfante, ceux que déjà, dans la première période de la philosophie grecque, la raison avait soulevés, et qu'elle a essayé de résoudre, ceux qui, au début de la seconde, lui sont apparus, d'autres non aperçus, mais qui d'eux-mêmes se posent à l'esprit, prennent place dans le nouveau système, y reçoivent leur solution nouvelle ou virtuelle de la notion première qui en est le principe.
II. — Avant d'exposer ce système dans son ensemble et ses diverses parties, il convient de montrer son rapport avec ce qui le précède et de marquer sa place dans le développement de la philosophie ancienne.
1* Rapport avec le Socratisme. — La conception socratique telle qu'elle a été exposée ailleurs [Phil. anc., 128, 136) c'est V universel^ -zo xaBoAou, comme devant servir de base à la science et son objet véritable. La notion du bien, zo^t àyaBo-j, universelle et nécessaire, que conçoit la raison comme son essence même, est ce principe. [Ibid.) Déjà entrevue par Anaxagore, mais seulement au point de vue cosmique ou de l'ordre et de la finalité dans l'univers, cette notion avec Socrate se dégage et se généralise. 1*" Consciente d'ellemême, elle se pose (p. 128) devant Tesprit qui s'y reconnaît et y voit l'essence même de sa nature spirituelle et raisonnable (174); 2" de plus, elle se formule et s'applique à l'ordre moral qu'elle constitue et régularise. Jusque-là concrète et non raisonnée, elle devient abstraite et réfléchie et elle prend le caractère scientifique. Elle est puisée dans la conscience humaine dont elle est extraite par le procédé à la fois négatif et positif de la méthode (la maieutique; ibid., 135-138).
Mais Socrate, l'auteur de cette méthode et qui la pratique dans ses entretiens, ne sort pas de la conscience, qui recèle cette idée et la lui révèle. Lui-même s'y renferme. En outre, elle reste pour lui encore indéterminée, non définie (128). Elle est, comme on dit aujourd'hui, subjective, La détermination, chez lui, ne s'acquiert qu'autant qu'elle s'applique aux choses humaines (151) ou aux actes humains. Sa valeur consiste à fournir à l'homme sa règle de conduite, à la société sa base morale; aux institutions et aux lois leur vrai principe également puisé dans la nature morale et intellectuelle de l'homme comme être raisonnable (140). Le monde physique en luimême, dans l'ensemble de ses phénomènes et de ses lois, lui reste à peu près étranger. Si elle y apparaît, c'est indirectement comme notion à^ ordre ou de ^/^, émanée de la raison qui le gouverne et s'y rend visible, mieux encore dans son rapport avec l'homme, but et fin de la création terrestre
(155-156). La nature elle-même est conçue d'après ce point de vue anthropologique. (Ibid.)
Tel est le fond de la pensée de Socrate le résumé métaphysique de toute sa philosophie. [Ibid)
Platon qui recueille cette pensée, l'adopte sans doute, mais il la conçoit tout autrement. D'abord il l'étend, la transforme, et lui donne une plus haute portée. Sans perdre pour cela son sens subjectif de conception rationnelle, elle prend avec lui le caractère objectif ei transcendant qu'elle n'avait pas. Ceci est la première et la grande originalité du système. Ce n'est plus d'une simple conception de la raison humaine qu'il s'agit, d'une idée que l'esprit trouve en lui-même ou que la dialectique fait jaillir de la discussion engagée sur les objets et les intérêts de la vie humaine soit privée, soit sociale. C'est bien ainsi qu'on la voit apparaître dans Socrate comme résultat positif de, ses entretiens (136). Elle vient à la suite de ses interrogations et de Vinductioîi dans les recherches sérieuses mêlées d'ironie de sa dialectique. Ou bien encore elle se donne comme servant de base aux espèces et aux genres d'une classification à peine indiquée (p. 138). Pour Socrate, bien qu'elle soit objet de la science, c'est toujours la pensée humaine, émanée de l'esprit, qui la contient et en est le sujet. Elle n'est pas la pensée en soi, ayant une existence propre, universelle et absolue, la pensée en même temps présente aux choses, qui ont en elle leur réalité, de même qu'elle a elle-même son substratum dans un principe supérieur éternel et unique.
De cette transformation métaphysique quelle sera la portée? Quelles conséquences devront en sortir? C'est ce que fera voir l'exposé du système. Ici c'est du principe qu'il s'agit et il doit être bien compris.
Vidée, disons-nous, la notion générale et scientifique, reste, sans doute, la base de la connaissance; mais elle va au delà; sa nature et son rôle sont changés. Elle est Y être lui-inême^ le To ov, ou le fond de Vêtre^ l'être de l'être : le ^6 ovTtôç ov. Elle est V essence, oùo-ia, la substance même des objets. Ceux-ci n'existent que par elle, ou la participation à son existence. Ainsi en est-il de tous les objets finis du monde physique ou matériel aussi bien que du monde spirituel ou moral. Dans
l'un comme dans l'autre, tout ce qui existe, ce qui apparaît aux sens et à la conscience, n'est qu'une imitation^ une copie, un reflet des idées, ainsi qu'il en était des nombres dans le pythagorisme, [P/iiL anc, 32.) Ceux-ci y étaient également donnés comme principes des choses; le monde est leur imitation.
La pensée humaine, qu'est-elle aux yeux de Platon? c'est, comme on le verra, une copie plus exacte et plus parfaite de Toriginal divin, plus parfaite parce qu'elle est plus rapprochée du modèle, ce qui la rend plus ressemblante. L'univers entier est la manifestation de ces idées, types éternels et immuables, qui constituent eux-mêmes un monde à part, accessible à la seule intelligence, le monde des idées.
En attendant que Texposé qui doit suivre ait mis en lumière ce résultat, on peut donc ainsi formuler le principe du Platonisme dans son rapport avec la doctrine qui le précède et où il était en germe, en disant que : supérieure aux êtres individuels du monde sensible, supérieure à la pensée humaine qui a en elle son origine et sa vérité, Vidée platonicienne se détache des objets et s'en sépare, pour prendre une existence indépendante, quoiqu'elle y apparaisse et y soit présente, tandis que pour Socrate, qui du reste ne précise pas, elle n'en est pas séparée. « Il ne faisait pas les genres séparés des êtres réels. » Ta xàOo).o'j o'j y côpLo-Ta îtioisi, dit Aristote*, qui connaît bien Tune et l'autre doctrine, Aristote, adversaire déclaré de cette même théorie et qui la réfute, mais qui lui-même, après l'avoir combattue, y revient dans ce quelle a d'essentiel et en est la base : l'essence, ou l'idée unie dans la forme à la matière\(^Q qui est à son tour la base de toute la métaphysique aristotélicienne.
2*^ Une autre différence, conséquence elle-même de ce qui précède et qui no marque pas moins le progrès de l'une à l'autre doctrine, est celle-ci : Toute la philosophie de Platon, comme celle de Socrate, offre un caractère sans doute essen-
1. Socrale s'est bien occupé de l'universel dans les définitions; mais il ne Ta point séparé dos êtres particuliers et il a eu raison de ne pas les séparer. Sans rtiniversel, il n'est pas possible d'arriver à la science; mais la séparation du général et du particulier est la cause de toutes les diflicullés qu'entraînent les idées. (Arist., Met., XIV.)
tiellement moral. Mais Platon ne reste pas confiné dans les recherches dont la moralité est Tunique objet. Il voit de plus haut et plus loin. Le côté spéculatif, chez lui, n'est pas isolé du côté pratique, seulement il le domine.
Au sommet du système est Vidée du bien ou plutôt le Bie?îy principe suprême, source de lumière et de vie (Rép., YII). De là le regard du philosophe embrasse le monde entier à la fois physique et moral. Au-dessus de ces deux mondes plane le monde des idées, qui lui-même se rattache à l'idée du bien. D'après ce concept nouveau s'ordonne et s'organise tout le système. Il y a toute une cosmologie, une physique , une anthropologie et une psychologie construites sur ce modèle idéal. La morale privée et publique, le droit naturel et X^i politique , la législation^ \ éducation, \ esthétique même y ont leur place et en reçoivent des réponses à leurs questions diverses en conformité avec ce principe. Ces questions Socrate, sans doute, les avait aussi, à sa manière, agitées. Mais sur chacune il n'a que des aperçus ou des opinions raisonnées, pas de théorie proprement dite nette et précise. Socrate n'eût jamais osé s'avancer aussi loin dans la spéculation que son disciple. Et probablement s'il avait connu ses solutions, il les aurait la plupart répudiées comme trop hardies et trop systématiques *.
S'' Toutefois, et c'est là ce qui rapproche le disciple du maître, on ne saurait méconnaître, ce qui sera également démontré, le caractère essentiellement moral de la philosophie de Platon dans toutes ses parties. Quelle que soit la hardiesse systématique de ses conceptions, malgré les écarts de son génie où la spéculation quelquefois l'entraîne et dont témoignent ses écrits, le disciple, sous ce rapport, reste toujours en communauté d'idées avec son maître, profondément pénétré de son esprit et de sa pensée.
Il est toujours essentiellement morahste. Il l'est soit comme métaphysicien soit comme physicien, aussi bien que comme théologien, homme d'État, législateur, éducateur ou esthéti-
1. On connaît le mot qu'on lui prête après la lecture du Lysis ou du Phèdre : « Que de choses ce jeune homme me prête auxquelles je n'ai jamais songé! >•
cien; il Test môme avec excès et dépasse le but, comme le fera également voir l'exposé du système.
De là même des contradictions qu'il sera difficile autrement de comprendre. Elles ne s'expliquent que parce que Platon métaphysicien d'abord, ou politique ou esthéticien, mais redevenu moraliste et voyant qu'il a dû s'égarer, a senti le besoin avant tout de ne pas blesser ou heurter de front la vérité morale qui se trouvait compromise par telle ou telle de ses conceptions théoriques et systématiques, s'il fallait les prendre à la lettre et en tirer les déductions. Il s'attache inébranlablement à cette vérité; devant elle doit plier toute doctrine, même la sienne, qui lui serait contraire. C'est ainsi que se résolvent ces contradictions qui ne tiennent pas seulement, comme on l'a cru, à la diversité des époques ni aux variations de son esprit dans la formation de son système, encore moins au duahsmo d'une doctrine en partie double, où la forme, c'est-à-dire la langue, serait opposée au fond (Teichmiiller) ou à l'idée, ce qui constitue un véritable antagonisme et une insoluble antinomie.
III . — Moins facile à apercevoir est le rapport avec les autres systèmes. Il suffit d'en indiquer ici le mode ou le caractère.
Né d'une grande réforme spéculative, le système platonicien est profondément original. Il n'opère pas moins la fusion de toutes les doctrines antérieures. Il en est ainsi des plus opposées, de celles que Platon lui-même attaque et réfute dans ses écrits. En cela encore Platon diffère de Socrale, qui adversaire des sophistes se sépare aussi de tous ses prédécesseurs. Pour opérer sa réforme, Socrate rejette et combat tout le passé de la philosophie grecque. Il n'épargne pas même celui qui fut son vrai précurseur : Anaxagore. Platon est loin d'être aussi exclusif. Il soumet à la critique la plus sévère, il est vrai, les doctrines différentes de la sienne et sa dialectique ne les épargne pas. Seulement, s'il les discute et les examine, ce n'est pas simplement pour les réfuter, c'est aussi pour en extraire ce qu'elles ont de vérité, se l'assimiler en ce qui peut s'accorder avec son propre système. Tout ce qu'avait produit le travail spéculatif de la philosophie grecque avant lui dans les diverses écoles reparaît en lui renouvelé et transû»^uré.
On Ta même accusé d'avoir pillé ses prédécesseurs et par là manqué d'originalité. C'est ne pas le comprendre. Ce qu'il prend aux autres, il ne le prend pas pour le laisser tel qu'il est, mais il le transforme; il l'adopte en le modifiant et en le subordonnant à sa propre conception théorique et systématique. Il n'est pas éclectique au sens vulgaire. Son système n'est pas le résultat d'un simple choix ou agencement de parties, sans lien vivant qui les réunisse. Mais comme il en est de tout vrai système où se marque un progrès réel de la pensée, il est une assimilation ou absorption de tout ce qu'il y a de vital dans ces doctrines combinées avec le principe qui est le sien et que lui-même a étabh.
Il en est, comme on dit, la synthèse organique. C'est ainsi que les nombres de Pythagore, la Monade et la Dyade pythagoriciemies^ Y être des Éléates^ le non-être ou le devenir d'Heraclite, les atomes de Démocrite, le vouç d'Anaxagore s'ajoutant à Vuniversel de Socrate entrent pour une part plus ou moins grande dans le nouveau système. Mais ils y apparaissent conciliés, expliqués, coordonnés et transformés; et cela par la vertu d'une pensée nouvelle et d'une méthode supérieure qui, bien qu'elle soit celle de Socrate, n'est pas tout à fait la sienne, méthode plus régulière, plus puissante et plus féconde, capable ainsi d'opérer ce changement, de réaliser cet accord. Du moins, c'est la prétention de son auteur. Car il ne faut pas s'y méprendre, c'est le principe nouveau qui permet d'opérer cette fusion, d'accorder des principes si différents ou opposés; sans cela ils resteraient ce qu'ils sont, hétérogènes et inconcihables. C'est elle qui effectue le mélange*, comme le disaient les esprits les moins clairvoyants en ces matières. Ce qu'il y a en eux d'essentiel et de vrai s'allie avec la conception originale et supérieure de l'idée, base du système entier, s'y subordonne et s'y coordonne. Pour donner un exemple, cette idée, l'idée platonicienne, contient le nombre des pythago-
1. Dio^'. L., III, 8, [xi^tv eirotrio-a-o twv xï 'Mpay-XecTôltov Xoywv xal IltôaYopcxtùv xalSwxpaTÎxtov. — Apulée... Quamvis hœc essent philosophiae membra suscepta naturalis ab Heraliteis, intellectualis a Pythagoreis, rationalis atque inlellectualis ab ipso Socratis fonte, uniim tamen ex omnibus et quasi proprii partus corpus efTecit.