‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 124 sur 168 · COMPLÉMENT DE LA MORALE PLATONICIENNE · texte numérisé non relu

COMPLÉMENT DE LA MORALE PLATONICIENNE

raît. « Cette fuite, c'est la ressemblance avec Dieu autant qu'il est possible, cs-jy/j oï o^oiM^y.q to) Osco xaTa to o'jvaTOv. » Celte ressemblance est la justice, la sainteté avec la sagesse qui raccomplit. Toutes choses d'ici-bas, clira-t-on encore.

Ainsi, les deux côtés se concilient, mais à la condilion toutefois de ne pas trop préciser. L'un alors devient le complément de l'autre. Dans le Phédo?i^ par exemple, la conciliation est facile. Il est naturel que le sage qui va mourir, jette un regard sur la vie qu'il va quitter. Car on ne peut dire qu'il l'a passée à contempler, en ascète, lui qui n'a cessé de remplir la mission que Dieu lui a con^iéQ {Apologie). Il est naturel que sa vue s'arrêtant sur les maux dont elle est semée, sur ses souffrances et ses iniquités, sur celles dont il est victime, il tourne vers un monde meilleur un regard à la fois serein et mélancolique, que la mort lui apparaisse comme une délivrance, que pour lui la vie soit la mort et la mort le commencement de la vie. Mais Platon va plus loin, et cela sans sortir de sa doctrine spéculative et métaphysique.

Ainsi en est-il partout où Platon représente Tàme comme détachée de la substance divine, enfermée dans un corps qui est sa prison, son tombeau, qu'elle traîne après elle comme un cadavre, o-co^xa, o-r^tjLa. {Gorg., 493; P/iêdon^ 64.) La vie est comme une purification, une épreuve. N'est-ce pas ainsi qu'elle est définie dans les mystères? Platon ici est pythagoricien; sa morale est un reflet du pythagorisme, peut-être de l'orphisme. L'allégorie de la caverne (liv. YI de la Rép.) n'a pas d'autre sens. On sait la manière dont l'âme s'élève à la contemplation du bien [supra). Les hommes y sont attachés, enfermés comme des captifs, la tête tournée à rencontre de la lumière, dont le reflet ne laisse voir que des ombres. Ils attendent qu'on vienne les délivrer de leurs chaînes [ibid.). Platon ^ fait la peinture la plus sombre de la vie réelle. Quand on vient à les délivrer et qu'on leur apprend à tourner leurs regards vers le soleil, à s'accoutumer à sa lumière, ils se sentent en possession du bonheur; il est dit que, s'ils venaient à se rappeler leur première demeure, ils

1. Phèdre^ 67.... to /wpt^etv otc [xoéXtaTa à7:o toO o-côtxaTo; Tf,v '!/u-/r,v.

ne voudraient pas y retourner. Ils n'ont que de la compassion pour leurs compagnons malheureux. {Ihid.)

Telle est cette seconde face de la morale platonicienne. On ne peut nier qu'elle ne soit très fortement dessinée en plusieurs endroits. Mais il ne faut pas aller trop loin dans cette voie du mysticisme contemplatif ou passif. Même à ce point de vue le côté actif est maintenu et prédomine. C'est celui de l'épreuve. Pour l'homme c'est la vraie destinée actuelle; avant qu'il lui soit permis de porter plus haut ses regards, il doit agir, supporter, combattre. La vertu est une lutte, un combat, le plus noble des combats [Rêp., IX).

A combien d'épreuves son juste (Rép., II) n'est-il pas soumis avant d'arriver à jouir du triomphe et de la félicité (ibicL, X); combien d'obstacles semés sur sa route que sa volonté doit vaincre!

Tout le système d'éducation (ib/d.) a pour but d'armer la volonté de Thomme quand il est jeune, de l'exercer, de la fortifier contre les ennemis intérieurs et extérieurs, les passions surtout, de lui fournir les movens de sortir victorieux de la lutte.

On ne peut donc dire de Platon qu'il détourne l'homme de l'action et que sa morale est purement contemplative. C'est seulement à la fin des grands dialogues, dans la partie allégorique et symbolique, que le côté mystique apparaît; mais avant il y a une autre destinée.

On cite le passage de la République (Y) où il est dit des philosophes qu'ils ne se chargent que forcés ou contraints du soin de gouverner les Etats. Mais encore le philosophe lui-même leur en fait une obligation stricte et rigoureuse, à plus forte raison, de la sagesse active ou de la vertu. — Dans d'autres passages (du Phèdre et du Ranquet), la tendance mystique est pluS' prononcée; toujours la partie haute de l'âme tend à se dégager de l'inférieure et à retourner au divin qui est son principe, à s'unir à lui et à s'y confondre. C'est le terme du voyage, la fin suprême du désir, l'objet final de l'amour et de la volonté. Platon ne serait pas Platon avec sa doctrine des âmes [supra), s'il perdait de vue un instant cet idéal. C'est le sens de sa théorie non seulement de la justice,

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du beau, deramour,mais de rentlionsiasme et du délire dont le dernier est le délire du philosophe {Phèdre), L'àme, y est-il dit encore, tombée du ciel sur la terre y a perdu ses ailes. La plus haute sagesse seule peut les lui rendre. Il faut qu'elle se dégage ainsi des sens et des ailections terrestres, qu'elle pratique toutes les vertus de la vie ordinaire, qu'elle en remplisse tous les devoirs.

Il lui est défendu de sortir de la vie avant le iam^?, (Plié don). Elle y est comme une sentinelle qui ne peut être relevée de son poste que quand les dieux eux-mêmes l'auront voulu. [Ibid.)

Le moyen, c'est de se dégager des désirs et des inclinations qui la ramènent en bas et la courbent vers la terre. Tout cela joint à la théorie de la réminiscence a certainement un caractère mystique, mais différent du mysticisme vulgaire, oisif et contemplatif. La vie dans Platon est partout représentée et définie formellement un effort, la vertu un combat, et un combat non purement spirituel. La vertu est le plus noble des combats {Bép., X). Ceci placé à la suite d'un tableau idéal de la vie sociale nous ramène à l'action extérieure aussi bien qu'intérieure.

Dans le Banquet le discours que Platon prête à Diotime, la femme de Mantinée, habile dans les mystères, finit par un soupir, une aspiration. « 0 mon cher Socrate, si quelque chose donne du prix à la vie humaine c'est la contemplation de la beauté absolue », etc. Mais ce soupir, ce regret, cette contemplation sont précédés de toute une théorie de l'amour et du beau où Pâme ne s'élève que par degrés là où réside l'activité : la beauté absolue. La beauté sensible, celle du corps elle-même, y est hautement prisée.

Ce qu'il y a de certain, c'est que la morale platonicienne a un caractère religieux et suprasensible que n'a pas au même degré la morale socratique et surtout plus tard péripatéticienne. — D'abord Platon n'oublie jamais d'ajouter aux autres sanctions {Rép., IX) des lois morales, dans la vie présente, \'à sanction supérieure de la vie future {Rép., X). L'immortalité est le complément nécessaire, non la base de la justice et de la loi (ibid.). La vie, on l'a dit, pour lui, est une

purification et une expiation. Mais elle est surtout une épreuve. Le prix en est ailleurs, dans un au delà. — C'est le caractère aussi vraiment platonicien de cette morale non ascétique ni tout à fait mystirjUQ^ à la fois pythagorique et traditionnelle.

Ceci nous fait pressentir un autre mouvement qui commence à Socrate et à Platon, le mouvement religieux et chrétien. C'est par là que Platon est non seulement le père du néoplatonisme alexandrin, mais qu'il a paru sous cette face aux Pères de l'Église, à saint Augustin, etc.

La conclusion est donc que les deux tendances peuvent très bien se concilier, l'une étant le complément de l'autre, dans la morale platonicienne. Que l'on dise que la tendance supérieure idéaliste et mystique est la principale, comme étant d'accord avec le système, cela n'est vrai qu'avec la restriction qui a été mise. Autrement ce serait méconnaître la réalité des faits, émettre une opinion dont l'exposé qui précède de cette morale en ses parties essentielles, est la réfutation la plus manifeste.

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