‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 127 sur 168 · LES BASES DE LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

LES BASES DE LA POLITIQUE

grecques. Mais nous n'avons pas ici à faire ce parallèle.

Ce qui a pour nous de l'intérêt, c'est d'abord de comparer Platon à lui-même et de voir comnient les plus hardies conceptions de ce penseur original sortent de son système et en sont logiquement déduites. Quant au côté expérimental et pratique, à la fois philosophique et historique, lui-même est hautement instructif. En quoi les idées de Platon, que l'on croit et qui sont, en effet, pour nous, souvent très chimériques, le sont-elles beaucoup moins dans le sens de la société antique? Ily a lieu, quoique brièvement, à l'indiquer. D'autre part il y a aussi à montrer en quoi elles en diffèrent et font pressentir par leur étrangeté même le besoin et l'avènement futur d'une société nouvelle. L'utopie alors acquiert la valeur d'une réalité prophétique et elle rentre elle-même dans l'histoire. Elle n'est pas non plus, par sa comparaison avec d'autres utopies postérieures ou récentes, sans fournir matière à d'utiles leçons.

A tous ces points de vue, cette partie de la philosophie platonicienne mérite, à son tour, d'être étudiée dans ses points principaux, qui pour nous sont les suivants :

Division. — i° Marquer d'une façon précise les idées principales qui sont les bases de la politique platonicienne;

2" Montrer comment ces idées sont réalisées dans les deux grandes œuvres qu'a laissées Platon, Isl République et les Lois-,

3° Apprécier chacune d'elles dans sa valeur théorique et historique.

II. Les bases de la politique de Platon. — La politique de Platon, c'est encore sa morale. Le but moral du moins est partout donné, proposé et poursuivi, dans ses principes et dans ses applications, jusqu'aux derniers détails de la science sociale.

C'est la fin que doit toujours avoir en vue l'homme d'Etat, le législateur, l'éducateur, le magistrat, l'artiste même et le poète, en tout ce qui concerne la constitution, les institutions, les lois, l'administration, l'éducation, les sciences et les arts. Cet objet doit être sans cesse présent à sa pensée. Tout doit s'y ramener, s'y coordonner, s'y subordonner.

Il en résulte que ces deux sciences : la morale et la politique^ chez lui ne peuvent se séparer et sont en réalité identiques. Ce sera le grand côté, mais aussi recueil de toute cette portion si considérable de la doctrine platonicienne. Les conséquences s'en feront sentir dans tous les détails, comme dans l'ensemble. Ce sera la source d'erreurs graves, mais aussi d'incontestables et immuables vérités, hautement proclamées, que son exposé doit mettre sous les yeux.

Un second caractère qui tient au premier est l'assimilation constante de l'Etat à l'individu comme de Tindividu à l'État . L'individu y est pris pour modèle et pour type de la société civile, celle-ci étant considérée comme personne morale et, à ce titre, devant être ordonnée, réglée, gouvernée de la même manière. Pour Platon, non seulement l'homme, comme être individuel, est appelé, ce qui est vrai, à vivre en société; ses facultés ne se développent qu'au sein de la société civile : mais ridéal social n'est à ses yeux que celui de l'individu transporté dans l'Etat. L'État et l'individu, pour mieux dire, ne font qu'un, selon la conception antique. Si on les distingue, l'État n'est pas fait pour l'individu, c'est le contraire. L'individu isolé de l'État n'est rien par lui-môme, quoique l'image de l'État soit prise dans l'individu. On verra où conduit l'erreur née de ce principe. Erreur si souvent depuis reproduite et qui a conservé chez la plupart des hommes politiques son influence prépondérante, malgré les droits reconnus de l'individu comme base de la société moderne.

C'est du reste aussi la pensée d'Aristote, quoiqu'il réclame davantage en faveur de l'individu, de ses droits, des intérêts et des affections de la famille. Mais pour lui, comme pour Platon (il le dit formellement), « l'individu est fait pour l'État, non l'État pour l'individu » (Polit.).

Platon, sans s'exprimer aussi catégoriquement, va beaucoup plus loin dans la théorie aussi bien que dans la pratique. Lui ne distingue pas les deux termes. Ou, s'il les distingue, c'est pour déclarer que la d'ii^'érenceesi purement qua/ililative, non spécifique et qualitative, en nature et en essence. L'un est plus grand; l'autre plus petit. Voilà tout {Hrp., IL .'^OS). On verra encore où ce principe admis dans la théorie conduit le

l'état et l'individu 405

législateur, Thomme d'État dans les applications, ce qu'engendre cette confusion dans la pratique.

Tous deux, l'Etat et l'individu, je le répète, sont conçus d'après le même modèle. Aussi n'y a-t-il pas deux gouvernements, celui des âmes et celui des sociétés. Les mêmes règles émanées du même principe doivent s'appliquer également des deux côtés. Appelés à réaliser le même idéal, leur but est commun : le perfectionnement moral selon l'idée que la raison conçoit du Bien absolu^ d'où résulte le bonheur pour l'un comme pour l'autre, le bonheur individuel et social.

Le moyen sera aussi le môme, la vertu. Vivre pour la vertu et par la vertu, acquérir le bonheur, tout le bonheur que comporte la nature humaine, cette pensée sera partout présente, partout appliquée dans l'ensemble et dans toutes les parties de la politique platonicienne. Ce sera la base ou plutôt le centre, la maxime directrice et régulatrice. C'est la clef de toute cette partie du système, la solution à toutes les questions qui y sont soulevées et débattues.

La notion àQ justice, telle que Platon la conçoit et la définit comme base de sa politique entière, n'est pas moins importante à signaler. Cette idée, on l'a déjà vu [supra) pour la morale, c'est Vidée du bien, laquelle en se déterminant devient la vertu sociale par excellence, qui doit présider à l'œuvre totale de Thomme d'Etat ou du législateur. Elle fournira le modèle de l'État qui lui-même se définira la justice réalisée (son imitation, son image en grand) {République, 11, 15, 18).

Or, cette définition qu'est-elle? On l'a déjà vu pour la morale individuelle, prise dans l'individu qui est déjà la société vivante. L'âme humaine étant composée de parties, elle y établit l'ordre dans la juste mesure, selon leur nature et leur fonction respectives. C'est le moyen d'y entretenir l'harmonie, d'y faire régner la paix et l'unité, etc. (supra).

On verra encore ce qu'une pareille conception doit produire dans la politique entière et dans toutes ses dépendances.

IIL — D'après cela, si l'on se demande quelle idée Platon se fait de la politique, de son objet et de ses rapports avec les autres parties de la science totale, il est facile d'y répondre.

Pour Platon, comme pour Socrale, la politique est une science {Phil. anc, p. 154; Mém. Socr., I, 2). Mais, gsprit plus systématique, cette manière de voir, chez lui, se précise bien plus, et elle a une plus haute portée, comme aussi elle entraîne des conséquences plus graves théoriques et pratiques.

Non seulement la politique, comme science, est partie intégrante de la philosophie; mais, comme toute autre science spéciale, elle est régie par la dialectique qui y préside. A vrai dire, le philosophe seul, le dialecticien la possède. Seul il en conçoit clairement les principes et le vrai principe, le bien, qui est ici le bien social. Ce bien, le bien social, comme le bien en général, seul il est capable de le reconnaître et de l'appliquer, de trouver les vrais moyens et de les approprier au but.

A ce point de vue, s'explique le jugement qui paraît plus que sévère que Platon porte sur les plus grands hommes d'Etat qui ont illustré sa patrie et la Grèce entière, Périclès, Gimon, Miltiade, ïhémistocle {Gorgias^ 545). Cette science leur a manqué. Ce qui le prouve, c'est qu'ils n'ont pas su la transmettre à leurs successeurs, ils n'en ont pas compris le but véritable ou ne Pont pas poursuivi, l'objet véritable étant de rendre les citoyens meilleurs. Ils ont agrandi la cité, bâti des murailles, rempli les arsenaux, visant à l'agréable plutôt qu'au bien. Ils ont fait faire bonne chère aux Athéniens. Ils n'ont pas su les rendre meilleurs et les ont laissés pires qu'ils n'étaient [ibid,]. Ils n'ont pas eu ce qui fait le vrai homme d'Etat, la science du bien. L'homme d'Etat doit avoir les yeux fixés sur le modèle. Ce modèle c'est la dialectique qui y mène et le fait contempler, la science des idées qui fournit les moyensdele réaliser (7;^/>.,YI et YII). — Quoique plus éloigné, le rapport avec \à physique ne doit pas être oublié. Suivant Platon, l'homme, le but de la création terrestre, est comme un abrégé de l'univers. La société humaine participe de ses lois. Le microcosme et le macrocosme se correspondent. Eu Phomme et dans la société humaine, les lois de la nature se reflètent et se reproduisent. Le cours des choses humaines suit l'ordre général et la marche des événements du monde astronomique et physique {Rép.^ VIII; Lois). Le monde moral dis-

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