LA SOUVERAINETÉ
modèle vrai du faux modèle, de la copie infidèle ou apparente. Ils en discernent de même le principe de ses conséquences comme la veille des songes (Rép., VI).
La conclusion est qu'aux philosophes seuls il appartient de gouverner les Etals. 11 n'y a pas d'autre moyen de remédier aux maux qui les affligent que de leur confier le gouvernement. Ou hien ceux qui sont à la tête doivent philosopher. Les formes de gouvernement sont différentes, mais le gouvernement des meilleurs est l'aristocratie (Rép., VIII).
Que Platon ait été conduit à cette conclusion en partie par le spectacle des maux et des vices de la société qu'il avait sous les yeux, des excès de la démocratie athénienne en particulier, cela ne fait pas de doute; mais c'est aussi et encore plus la logique du système qui en donne la raison principale.
Avant d'examiner les formes de la société et du gouvernement qui doivent répondre à cet idéal ou s'en rapprocher le plus possible, il est bon aussi de savoir comment Platon conçoit et définit l'État. L'État, dit-il, c'est la réunion d'un nombre d'hommes en vue du bien commun, a-jjj-TcàcrrjÇ t^ôIsloç £V£xà ToO xo'lvoO [Lois^ I). On sait ce qu'est le bien commun.
On remarquera aussi que jusqu'ici et par ce côté la définition ne diffère pas essentiellement de la conception moderne. (]haque membre de la société non seulement doit être soumis aux lois en vue du bien commun ; mais celles-ci ordonnent ce (jui est avantageux non à un seul, mais à tous. La volonté de suivre ces lois, de soumettre l'intérêt privé à Pintérêt commun est le seul lien qui unisse les membres de la société civile ou de la cité; autrement, nous dit Platon, il y a plusieurs cités en une seule, la guerre est entre uous, ttoXîuloç àAA7-).o)v.
C'est aussi ce que dira Aristote {Polit. ^ IV), ce qu'avait dit Socrate {Mém.). Xénophon ne dit pas autre chose.
Tous ici sont d'accord, mais le problème n'est pas aussi simple pour nous qu'il Pétait pour eux. De Xindividu, comme personne morale, aucun de ces philosophes ne s'enquiert comme tel : de sa nature propre, de ses droits émanant de sa personnalité, des intérêts qui en naissent privés et publics, de sa destinée spéciale et, à ce point de vue, de ses rapports avec l'État.
Le problème se complique, et l'on sait à combien d'autres problèmes difficiles à résoudre il donne lieu dans la théorie, encore plus dans la pratique.
De cette nécessité de combiner et d'accorder les deux termes, de ne pas sacrifier l'un à l'autre, mais de les concilier, d'établir entre eux V harmonie au lieu de V antagonisme, s'engendre la vraie notion de la science politiqtie et de Vart qui s'y joint, lequel exige l'habileté, l'expérience et tant d'autres qualités.
Pour Platon, le problème n'existe pas, au moins sous cette forme : car, pour lui, il n'y a pas de droit individuel proprement dit, ni de bien propre en dehors du droit commun. La personnalité et tout ce qui s'y rapporte. Va propriété, le souci de l'honneur, de la dignité propre, de la responsabilité, de la conscience même, ne relevant que d'elle-même, des droits de la volonté libre, tout cela lui est inconnu ou doit céder, s'effacer. Dès qu'un obstacle s'élève et forme opposition, il le brise. Il lui suffit d'invoquer cette maxime : « Ce qui est commun unit, ce qui est propre divise et détruit les Etats : TO (Jiàv y.ov?ô^^ a-'jvûci, to lo^.O'^/ O'^ao^-a Taç ttoAcI^. » {Rép., IV.)
Un autre problème lié au précédent, aussi difficile à résoudre, est celui des rapports des gouvernants et des gouvernés. Quels sont ces rapports? Les gouvernants, suivant Platon, sont ceux qui donnent aux Etats des lois et qui les font observer {Polit.). S'ils sont dignes de ce nom, eux-mêmes sont les serviteurs de la loi qu'ils ont faite; car ils doivent être justes; eux-mêmes religieusement les observent. Ils en sont les auteurs et aussi les gardiens, cpuXaxs; (Rép.). Chargés d'établir et de maintenir la justice et avec elle la félicité dans l'Etat, ils n'ont aucun pouvoir qui leur soit propre que celui que leur confère la loi. Ils doivent commander selon la loi, apys'.v xaTà voaov [Polit. ^ 302, E). Aucun arbitraire, aucun motif d'intérêt, aucune passion ne doit se mêler à leurs prescriptions et à leurs actes. Eux-mêmes sont soumis aux lois et doivent leur obéir.
Belles maximes sans doute en théorie; mais, en pratique, on se demande s'il en sera ainsi.
On est étonné de voir le grand philosophe passer si légèrement sur ce point qu'à peine le problème lui apparaisse.