Voir Cousin, Arg. des Lois
2. Aristote l'a entendue. L'objection d'Antisthène qu'il s'elTorce de réfuter {Polit., 1) le prouve clairement.
3. Diogène, à qui on demandait : d'où vient le nom d'andropodes donné aux esclaves, répondit : parce qu'ils ont des pieds d'homme et une âme semblable à la tienne {Diog., liv. VI).
pocle, dont était affublé l'esclave et la raison, presque platonicienne, qu'il donne n'arrivent pas à ses oreilles. La distinction très nette d'Antislhène, qui supprime la différence de nature de l'homme libre et de l'esclave *, semble de même lui être ignorée. On dirait qu'il n'a pas assisté à l'entretien de Socrate rapporté par Xénophon [Mém., II, ch. vu), sur les arts manuels relevés et presque déclarés libres. Il a pour compagnon Antisthène, fils d'une femme esclave, le nothos, comme lui auditeur assidu de Socrate. Lui-même Platon a été esclave, racheté par Annicéris, et semble n'en pas avoir gardé le souvenir (p. 10). Rien de tout cela n'éveille chez lui le soupçon que la chose en elle-même, quoique d'un usage général, pourrait bien être injuste, même, en un sens, non naturelle et devrait réclamer une réforme. Tant est grande la force d'un préjugé universel, enraciné dans les mœurs, même sur un esprit, comme le sien, épris de l'idéal, préjugé consacré par les institutions, ayant pour lui l'autorité des législateurs, que Platon imite en les corrigeant! Tant est grande, dirai-je aussi, la force latente d'un système, qui loin d'éclairer ici son auteur, lui intercepte la lumière. Il est vrai qu'elle est faible, trouble et limitée. D'autres yeux cependant que les siens l'apercevaient. Elle ne brillera de toute sa clarté, que quand apparaîtra au grand jour la vraie vérité sur l'esclave comme sur la femme, à la conscience humaine mieux éclairée par le flambeau d'une religion nouvelle.
Ceci nous oblige à y regarder de plus près et à voir : V comment, pour Platon, la question se pose; 2" comment il la traite et la résout à la fois comme moraliste, législateur et criminaliste.
1^ C'est d'abord au point de vue économique, c'est-à-dire purement utilitaire, que le problème lui apparaît (liv. YI, p. 77G). Il s'agit des biens, instruments ou possessions, xTr.aaTa, nécessaires à l'entretien d'une famille.
« Parmi les possessions, l'esclave en est une, seulement plus embarrassante que les autres. Il n'est pas difficile d'imaginer
\. La loi fait l'osclave et l'homme libre; par la nature en rien ils ne dilTèrent :
la plupart des choses dont on a besoin pour l'entretien d'une famille; mais l'article des esclaves est, de tout point, embarrassant, yà).£T:à -ràvTTj » (776).
Dans cet embarras, que faut-il penser et faire? Car les avis sont partagés. « Les uns parlent dans un sens, qui est vrai, et ne l'est pas dans un autre, qui en font voir l'utilité et le danger. » {Ihid.)
De rillégitimité de cette possession, on le voit, la pensée ne s'élève pas même dans l'esprit du moraliste philosophe.
Il trouve bien qu'il y a quelque difficulté à la justifier, non au point de vue du droit, mais de l'usage, ypsiaç [ibid,]. On a condamné l'usage des esclaves, tel qu'il est établi à Lacédémone, chez d'autres peuples de la Grèce, au sujet des Ilotes, etc. Pour lui, il ne sait trop que régler touchant leur possession. Il est indécis, il hésite. Le côté moral pourtant lui apparaît : « Nous savons qu'il n'est personne qui ne dise qu'un esclave fidèle et affectionné est un bien dont on ne peut se passer, qu'il s'en est trouvé sur la vertu desquels on pouvait compter plus sûrement que sur celle d'un frère ou d'un fils. Mais on dit, d'un autre côté, qu'il n'y a aucun fonds à faire sur un esclave, que son âme n'est capable d'aucun sentiment vertueux, que Jupiter prive de la moitié de leur intelhgence ceux qui sont réduits en servitude. » [Ibid.) Dans cette divergence d'opinions, que fera-t-il? Voici la réponse : « Ce que nous ferons, mon cher Glinias : l'homme étant un animal difficile à manier et paraissant se prêter avec peine à cette distinction de libre et d'esclave, introduite par la nécessité, il est évident que l'esclave est un meuble bien embarrassant,
Toujours incertain du parti à prendre, il trouve deux expédients : le premier c'est de n'avoir pas d'esclaves qui, n'étant pas de la même nation, parlent des langues différentes afin qu'ils ne puissent s'entendre. Le second (qui n'est pas le premier), c'est de les bien traiter, non seulement pour euxmêmes, mais dans son propre intérêt. Le morahste ajoute : « n'avoir jamais envers eux des manières hautaines et méprisantes. II faut, s'il se peut, être plus équitable vis-à-vis d'eux
qu'à l'égard de nos égaux. Et c'est seulement dans la manière dont on en use envers eux qu'on reconnaît si l'on est sincèrement juste et si on hait l'injustice. » — Ceci a désarmé tout à fait la critique. Mais, dira-t-on, quelle justice? Et, par ce mot, que faut-il entendre? La reconnaissance d'un droit? Ce serait oublier tout le système. Ce qui suit éclaire mieux sur le vrai sens : « Quelque chose qui ait lieu, toujours prendre un ton de maître, ne jamais se familiariser avec les esclaves, soit hommes, soit femmes, autrement c'est affaiblir son autorité, rendre l'obéissance plus pénible. « Rien de plus sensé que ce que vous dites. « — Très sensé, en effet, mais très loin de ce qu'il faut entendre par justice, du moins telle que nous la concevons.
C'est que, pour voir clair dans cette énormité, « cette monstrueuse injustice », comme avec raison on l'appelle (V. Cousin), qui consiste dans la possession de l'homme par l'homme, l'esclavage, il faut admettre que l'homme a, par nature, la libre possession de lui-même ou le libre arbitre, ce qui rend sacrée la personne humaine : idée, on l'a vu, absente du système, le vice radical de toute cette partie de la philosophie platonicienne [supra).
2'' Par là s'explique toute cette législation en ce qui concerne les esclaves. Dans les Lois^ non seulement la sévérité est excessive; mais le manque d*équité, de justice apparaît à chaque instant, de la part de celui qui, comme moraliste, l'a réclamée en termes si formels et qui édifient. La pratique n'y répond guère, on doit l'avouer, à la théorie. L'esclave est acheté, vendu, transmis, échangé, livré à l'arbitraire du maître, au mépris de tous les droits de la nature humaine.
Nous ne suivrons pas Platon dans toute cette partie de son œuvre, où chacun est à même de le faire.
Il est vrai que, dans la République (liv. V), en ce qui concerne l'esclavage, il est recommandé comme juste aux guerriers de ne pas réduire en servitude les villes grecques, de se faire une loi d*épargncr la nation grecque et cela de sorte qu'elle n'ait pas à craindre l'esclavage de la part des barbares. Et aussi par conséquent de n'avoir aucun esclave grec. Il est conseillé à tous les autres Grecs de suivre en cela leur exemple
{IbicL). Mais pourquoi? afin que, au lieu de se détruire, ils tournent toutes leurs forces contre les barbares (lùid.).
On peut en savoir gré à Platon; mais on ne voit là aucune idée de justice sociale ou même d'bumanité; c'est da pur patriotisme.
Et il faut bien le dire, ici encore le beau rôle est aux cyniques.
Antisthène se disait citoyen du monde *. « Le sage n'a point de patrie, sa pairie est la terre entière. » On dira que c'est de l'orgueil, qu'il ne s'agit que du sage. Ce n'est pas moins une vue supérieure.
Gela prouve au moins une chose, c'est que l'idée d'humanité déjà en germe chez les cyniques, plus tard formulée nettement par les stoïciens, commence à poindre, encore à peine liée à celle de justice qui ne va pas sans elle. Elle est étrangère à Platon, à cause : l*" de la notion qu'il se fait de la justice; 2^ de la notion plus fausse encore de la liberté morale {supra), qui l'empêche de voir clair en ce point comme dans la question de l'esclavage ^
3° Nous passons sur tout ce qui est de la criminalité au sujet des esclaves.
Elle est, disons-nous, encore souvent injuste et arbitraire. L'esclave y est laissé souvent à la discrétion de son maître, qui peut non seulement en disposer comme il veut, l'échanger, le vendre, le transmettre, etc., mais le punir sans que la proportion de la faute en soit clairement marquée (V. 192, 227, 199). Souvent battu de verges, il est mis à mort pour la plus petite infraction. Platon, qui donne d'abord des conseils de douceur, les oublie dans l'application. Nous n'insisterons pas ^
1. àvSpc crôcpo) Tiaja yr, TiaTpt; •/.oa\}.oTioV.~:r^!^ èçr,. Socrate, qui se disait philanthrope, çcÀocvOpoxo; {Mém., I, 2), est plus près du vrai et semble encore aiieux inspiré. {Vldl. a/ic, 123.)
2. H. Wallon, Hist. de Vescl.^ 371. « Platon tient une sorte de milieu sur la quet^tion de l'esclavage. Il s'abstient d'en réprouver comme d'en justifier l'institution; et de fait il l'accepte avec les avantages et les périls qu'il offre dans les sociétés présentes; mais il ne laisse point sa pensée sous le joug du préjugé commun. » — C'est précisément le contraire qui résulte de cet examen. Il avait aussi à supporter un autre joug.
3. Voici un échantillon : « Si un esclave blesse par colère une personne libre, son maître le livrera au blessé pour en tirer tel châtiment qu'il voudra. » (Ibid., 227; LoiSy IX, 227, G.) « Si un esclave frappe un homme libre soit étranger, soit citoyen, les témoins garrotteront l'esclave et le livreront à celui
Dans la comparaison avec Arisiote, la seule chose que l'on peut invoquer en faveur de Platon c'est qu'il n'a pas, en effet, cherché à justifier l'esclavage et cela par des raisons tenant de la nature même de l'esclave. Il l'admet, voilà tout, parce que la nécessité le lui impose. Il traite l'esclave comme il le voit traité à Sparte, à Athènes. Il adoucit même sa situation. (Ceci est plus contestable.) Enfin il interdit les esclaves grecs.
C'est quelque chose. Mais selon nous cette supériorité a besoin de restrictions. Platon embarrassé ne discute pas; Aristote, plus embarrassé encore, se voit obligé de discuter, de prouver. Son argumentation est mauvaise, ses arguments sont détestables. Encore voit-il qu'il y a là un gros problème.
La question a marché et fait du bruiL Des opinions se sont produites; des objections ont été faites. Il a au moins entendu la voix discordante des cyniques, ce qu'a dit Antisthène, toU irapà cp'ja-t.v to oso-tûoÇs'.v, etc. {Polit., I, il). Il se voit obligé de réfuter, de fournir des preuves. Il les prend partout, dans la réalité qu'il voit, surtout selon sa méthode; il analyse l'esclave comme un animal, une plante. Platon, lui, le philosophe de l'idéal, n'a pas cette excuse. On regrette d'être pour lui si sévère. Sed magis arnica veritas.
Les artisans {Les arts manuels et les professions serviles.) — Sur ce point, l'opinion de Platon ne peut différer de ce qui précède. Le préjugé est le même et le système, loin d'y contredire, le confirme. La différence des arts libéraux et des arts serviles, admise par tous les anciens, chez lui est maintenue dans toute sa rigueur et dans de plus étroites limites. Elle est, du reste, chez tous les auteurs, dans Aristote comme dans Platon, dans Xénophon, Gicéron, Pline, Plutarque, etc., et par les mêmes raisons. Il n'y a de divergence que sur tel ou tel art, l'agriculture par exemple, classée tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre catégorie, ici relevée par son utilité, déclarée noble, là exclue, rabaissée selon l'esprit romain ou grec '.
qu'il a frappé. Celui-ci le mettra dans les étrivières aussi longtemps qu'il le jugera à propos, sans néanmoins faire tort au maître de l'esclave (c'est-à-dire endonimaser sa propriété). »