‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 147 sur 168 · LES LOIS, LES ARTISANS · texte numérisé non relu

LES LOIS, LES ARTISANS

Platon va plus loin, jusqu'à la division du travail, l'interdiction do changer d'état ou de profession; et cela dans les Lois comme dans la République,

1° Qu'aucun citoyen ni même serviteur d'aucun citoyen n'exerce de profession mécanique. Le citoyen a une occupation -qui exige beaucoup d'étude et d'exercice {Lois^ YIII, 1495; Cf. VIÏI, 8i7)^

Aristote, dans sa Cité parfaite {Polit., III), dit absolument de même. « Dans cette république parfaite, où la vertu des citoyens sera réelle, ils s'abstiendront de toute profession mécanique, de toute spéculation mercantile, travaux dégradés et contraires à la vertu. Ils ne se livreront pas davantage à l'agriculture. Il faut du loisir pour acquérir la vertu et pour s'occuper de la chose publique. »

L'un et l'autre philosophe s'accordent en ceci que c'est dans l'intérêt de la vertu que cette exclusion est faite. C'est comme moralistes que « les arts mécaniques sont interdits aux hommes libres dans la cité idéale ». Ce qui est encore à noter, c'est la raison que donne Platon {Rép., IX). C'est parce que « ces professions supposent dans ceux qui les exercent une faiblesse de raison si grande qu'ils ne peuvent avoir d'empire sur leurs passions ». Toujours le caractère aristocratique se décèle, d'une aristocratie de l'esprit où l'intelligence, vo-j;, placée au-dessus des autres facultés, surtout de la nature sensible, ne permet pas de les mêler. Le sensible et le corporel sont tenus à distance, celle-ci infranchissable. Dans la République., les artisans sont de simples nourriciers de l'État (supra).

Y. Les lois pénales. — Sur ce sujet, la criminalité, il suffira de faire remarquer que la théorie platonicienne est en parfait accord avec le système quant aux principes, lesquels peuvent se ramener à trois : V l'idée de la peine ou de la jus-

1. « Qu'aucun ouvrier en fer ne travaille en même temps au bois, aucun ouvrier en bois n'ait sous lui des ouvriers en fer; — que chacun dans l'État n'ait qu'un seul métier. » {Lois, VIII, loO, G.)

Opifices omnes in sordida arte versantur; nec enim quidquam ingenium habere potest officina. (Cic, de 0/J'., I, 42.) Nihil est agricuitura melius, nihil uberius, nihil dulcius, nihil liominc libero dignius. {Ibid.)

tice pénale; 2" celle de son utilité ou de la prévention, de l'intimidation ou de l'exemple; 3° l'amélioration du coupable \

Platon s'y montre toujours le même, grand moraliste, imparfait législateur, très imparfait par la raison qui a été dite. Cette raison lui fait oublier que le terrain où il est placé n'est pas seulement celui de la morale et que, là encore, il y a à compter avec la liberté humaine; que la justice humaine n'a pas précisément à punir ni à faire expier le crime ou le déht, mais surtout à le prévenir; que l'amélioration du coupable elle-même, ce grand but, ne doit pas être oubliée sans doute, mais qu'il est atteint par d'autres moyens que la loi ; qu'elle se fait avant tout par le coupable lui-même en qui réside la liberté. Sur la proportion entre les crimes et les châtiments, la gradation, etc., nous sommes obhgé de passer *.

On a ici beaucoup à louer, aussi à reprendre et à blâmer, de ce que Platon s'est cru obhgé de placer un prélude à chaque loi principale qui en fait une leçon, afin d'éclairer le coupable.

Sur l'obligation de distinguer entre les actes volontaires et involontaires, ce qui a été traité plus haut, p. 376, doit suffire.

YI. Le Conseil suprême. — Il convient de dire aussi un mot, en terminant, du Conseil suprême^ qui est comme le couronnement de Pœuvre, la clé de voûte de l'édifice entier.

(Liv. Xtl.) « Platon pourvoit à la solidité et à la durée de PÉtat qu'il vient de fonder en établissant au-dessus de tous les pouvoirs, un pouvoir suprême uniquement chargé de veiller au maintien du principe de l'Etat, qui, par conséquent, possède ce principe au plus haut degré avec la vertu et les lumières. Ce pouvoir supérieur à tous les autres, Platon Pappelle le Conseil divin. Il le tire du corps le plus élevé, celui des gardiens des lois. 11 sera composé des dix plus anciens gardiens des lois et de quelques autres citoyens plus jeunes qui ne pourront être admis qu'à l'unanimité... Il doit avoir toutes

1. Nous renvoyons pour le développement et les points particuliers à V. Cousin {Arrj. des Lois), où le sujet est traité avec le plus d'ampleur en ce qui est relatif aux lois pénales.

2. Le caractère de moralité de V. Cousin donne au code pénal de Platon une ori},'inalité frappante, p. ii.

LE CONSEIL SUPÉRIEUR 46o

les vertus, c'est-à-dire les quatre vertus tant de fois rappelées et énumérées dans les Lois^ en même temps posséder leur unité, car la vertu est une. Chacun de ses membres devra posséder la science du bien et du beau, qui constitue la science morale. Celle-ci serait imparfaite sans celle de la religion. Or, la science de la religion suppose une connaissance approfondie du système du monde, pour combattre à la fois les superstitions des poètes et cette science athée qui ne voit dans le monde qu'un mécanisme matériel, tandis que ce mécanisme est l'image et le produit de l'intelligence. De là la nécessité des hautes connaissances de la géométrie et de l'astronomie. On voit que toutes les connaissances que Platon impose au conseil suprême sont à peu près les diverses parties de la philosophie et qu'ainsi c'est à la philosophie appuyée sur la morale qu'il remet le gouvernement de l'Etat.... » (V. Cousin, Arg, des Lois, CXXII.)

Pour ce qui est de la conclusion générale à tirer de toute cette partie de la doctrine de Platon, des Lois comme de la République^ on peut la formuler en deux mots, dont la preuve est tout l'exposé qui précède. Platon y est partout grand moraliste. La notion fondamentale, cette notion du bien, immuable et divine, qui plane sur tout le système et que conçoit la raison, c'est ici le bien moral. On peut dire qu'il en est le grand interprète ; il l'applique avec une inébranlable fermeté, la maintient et la suit dans toutes ses formes, ses développements et ses applications à la science morale et sociale.

C'est l'essence et le haut mérite de son idéahsme. Le côté faible, qui est aussi celui de l'idéalisme, non retenu et tempéré par le réel, exposé à se perdre dans le général, a été aussi partout signalé : le droit méconnu de la personne humaine et du libre arbitre, que la conscience humaine seule directement et clairement nous révèle. Ce qui nous est apparu également partout comme le vice radical du système.

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