CHAPITRE PREMIER Education
Sa place dans la philosophie de Platon. — Les antécédents. — L'éducation en général. — L Son importance. — IL Son but moral. — IIL Principes et maximes générales. — IV. Plan d'éducation. — Conditions premières, la connaissance de l'homme. L'homme à la fois âme et corps, son importance. — Règle fondamentale. — Le juste équilibre. — Éducation physique, exercices qui s'y rapportent; éducation intellectuelle et morale. — Les arts et la poésie (éducation esthétique). — La poésie et la musique. — Les sciences et la philosophie. — Défauts à éviter ; la polymathie, etc. — L'éducation des femmes.
Quoiqu'elle soit mêlée à la politique, à la morale, à la dialectique, etc., la théorie de l'éducation, dans le système platonicien, a une place si étendue et si importante qu'elle mérite d'être ici l'objet d'une étude particulière. Ce qui suit en donnera au moins en aperçu les points principaux.
Sans parler des législateurs et des hommes d'Etat qui avaient posé les bases de l'éducation et l'avaient réglementée dans leurs institutions, déjà, au point de vue théorique, des sages ou des philosophes en avaient conçu et appliqué les principes. L'institut de Pythagore en fournissait un modèle. A la fin de cette période, les Sophistes y avaient introduit une révolution dont on connaît le caractère (voir Phil. anc.^ 85).
Eux-mêmes s'intitulaient « maîtres de la jeunesse ». Instruire les hommes : -aïoEuslv àvQpco-ous (Pro/a^...), était leur
l'éducation avant PLATON 467
devise. De cet art, ils avaient posé les règles et rédigé les préceptes. {Hipplas, I...)
Socrate s'était efforcé de leur arracher la jeunesse athénienne, d'abord séduite par l'éclat brillant de leur fausse éloquence, l'universalité de leur savoir et la multiplicité des objets de cet enseignement nouveau {Ilippias, I). C'est sur ce terrain que s'était engagée la lutte. Lui-môme Socrate ne se donne pas une autre mission que d'instruire et de former les hommes iApoL..). 11 marque à Téducation un autre but et lui trace une voie différente. Par lui est inaugurée une ère nouvelle pour la culture des âmes comme pour la direction de l'esprit dans l'ordre scientifique. C'est par là qu'il compte parmi les grands précepteurs de l'humanité {P/iil. anc, 120).
Mais aucun de ces personnages, quel qu'il fût, homme d'Etat, législateur, rhéteur ou philosophe, n'avait tracé le plan d'une éducation régulière. Aucun n'en avait discuté les principes, exposé les règles générales et formulé les maximes. Platon, encore ici le premier, l'a entrepris. Comment s'est-il acquitté de cette tâche? avec quelle sagesse et supériorité de vues, quelle élévation et fermeté de langage? Ce qui suit en partie le montrera. S'il est un titre qui ne puisse lui être contesté, c'est le rang qu'il occupe comme éducateur aussi bien que comme moraliste entre tous les philosophes de l'antiquité.
S'il n'a pas, sur ce sujet, laissé de traité spécial, sa doctrine est aisée à dégager de ses œuvres. Le mot de Rousseau sur la République^ qu'elle est un traité d'éducation (Emile ^ I), est vrai en ce sens que celle-ci y occupe la plus large place et en est la principale institution. Le IP et le VIP livre des Lois en sont le complément; le Protagoras, le Gorgias, le Ménon, etc., conçus selon le même esprit, contiennent, mêlées à la polémique, des vues sur chacune des parties essentielles de l'éducation.
Les objets principaux qu'elle doit contenir, la manière de les enseigner, la gradation à y observer, le rôle réservé à chacune des parties, à l'éducation physique et intellectuelle, aux arts et aux sciences, à la philosophie, y sont clairement exposés. Un aperçu général en fournira la preuve sufïisante.
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I. Importance de l'éducation. — Ce qui est dit au premier livre des Loù mérite d'être cité.
« Ce qui est vrai à l'égard des plantes ne l'est pas moins à l'égard des animaux, et en particulier de l'homme. Car, bien que l'homme soit naturellement doux, néanmoins, lorsqu'à un heureux naturel il joint une éducation excellente, il devient le plus doux des animaux et le plus approchant de la divinité; au lieu que, s'il n'a reçu aucune éducation, ou n'en a eu qu'une mauvaise, il devient le plus farouche des animaux que produit la terre. « {Lois^ VI, 766.)
(( C'est pourquoi, ajoute- t-il, le législateur doit faire de l'institution des enfants le premier et le capital de ses soins :
Ailleurs {Lois, 1), il l'appelle de tous les avantages que peut posséder l'homme, le plus considérable. « Lesjeunes gens bien élevés seront un jour de bons citoyens. {Ibid.^ 47.) Jamais une bonne éducation n'a été funeste à personne. »
Dans le Timée, à l'endroit où sont recherchées les causes des vices, qui sont les maladies de l'Ame, la première place est faite au tempérament et aux dispositions originelles, la seconde à l'éducation. « C'est une mauvaise disposition du corps et une mauvaise éducation qui rendent l'homme vicieux. Chacun doit, autant que possible, à l'aide de l'éducation, de l'étude et de l'exercice, s'efforcer d'éviter le vice et rechercher la vertu \
IL Sa nature et son but. — Mais si de tels avantages sont attachés à l'éducation, ce n'est qu'autant qu'elle est bonne, opO-^ '^pô'f*^, et répond à son but. Mauvaise, elle produit tous les effets contraires.
Le début du Protagoras en fait admirablement ressortir les dangers. S'adressant à un jeune homme qui brûle de suivre les leçons des sophistes : « Sais-tu, lui dit Socrate, ce que tu vas faire? Tu es sur le point de confier la culture de ton âme à un homme qui est, dis-tu, sophiste; et sais-tu à quel danger tu vas exposer ton âme, ton âme qui est infiniment plus que
1. Timée, llpoOyjir.téov çcjysîv (xév xaxiav rov/avriov 6î â/sîv {Timée, 87).
l'éducation; son importance 469
ton corps, de laquelle dépend ton bonheur et ton malheur, selon qu'elle devient bonne ou mauvaise? »
Et l'entretien continue ainsi : « Mais de quoi l'àme se nourrit-elle? de sciences. Il faut bien prendre garde, que le sophiste, en nous vantant sa marchandise, ne nous trompe comme font les marchands... qui vendent les choses nécessaires à la nourriture du corps. Tous les vendent sans distinction, ils louent indistinctement tout ce qu'ils vendent.
« La plupart d'entre eux ignorent si ce qu'ils débitent est bon ou mauvais, pour l'âme... Si donc tu sais ce qu'il y a de bon ou de mauvais parmi les sciences, tu peux en toute sûreté en acheter de Protagoras et de tout autre; mais si tu ne t'y connais pas, prends bien garde, mon ami, d'exposer au hasard et de risquer ce que tu as de plus cher; car le danger est bien plus grand dans l'achat des sciences que dans celui des provisions de bouche. Après avoir acheté des aliments et des boissons d'un marchand domestique ou forain, on peut les emporter chez soi, dans d'autres vaisseaux... consulter quelque expert qui vous dise ce qu'il faut ou non manger et boire; mais, pour les sciences, on ne peut pas les emporter chez soi dans un autre vaisseau; mais, dès que le prix en est pa^^é et qu'on les a reçues ou apprises, c'est une nécessité qu'on s'en retourne meilleur ou pire. »
Il faut donc, avant tout, déterminer en quoi consiste la bonne ou la vraie éducation. Pour Platon, c'est avant tout le côté moral. Cette fin prime toutes les autres : former les hommes à la vertu. Vers cet objet, sinon unique, le principal, doivent converger toutes les parties de l'éducation; tout doit y concourir ou s'y subordonner.
Les sophistes le disaient également : « rendre les hommes meilleurs », àjjLS'.voj;, était aussi leur but, disaient-ils. On sait ce que ce mot voulait dire, leur doctrine étant admise. Socrate l'entendait autrement. [Pliil. anc, 95.) Platon, son disciple, n'en a pas une autre idée, quoiqu'il vise encore plus haut et que sa doctrine soit plus systématique et plus développée que la sienne.
Pour lui, ce n'est pas non plus au sens vulgaire, celui de l'opinion commune, xo-.v/i ^^^i^-, que la fin, ici, doit en être
poursuivie. Le bien ou le bonheur, aux yeux du vulgaire, consiste à jouir des plaisirs et des douceurs de la vie. L'éducation a aussi sans doute pour but de rendre capable de se les procurer, d'exercer avec fruit les professions utiles. Mais le premier, le vrai but « qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est le perfectionnement moral de l'homme, à la fois comme homme et comme citoyen, ce qui ne doit jamais se séparer.
Ceci est la base. Telle est la pensée qui ne doit jamais cesser d'être présente à l'esprit de l'éducateur, homme d'Etat, législateur, maître chargé d'enseigner et de diriger la jeunesse.
IIL Principes et maximes gî:nérales. — Les principes et les maximes qui les expriment sont toutes selon cet esprit socratique et platonicien.
Savoir ce qu'est l'homme, connaître sa vraie nature et aussi sa destination véritable, telle est la condition première, la maxime générale que Socrate avait proclamée, qui, au physique et au moral, doit dominer tout le système de l'éducation.
Or, l'homme est un être raisonnable, c'est ce qui le distingue des autres êtres créés. Donc, assurer l'empire de la raison, en tout et partout, « apprendre à se commander et à se gouverner soi-même » sera la règle suprême.
Cette première condition remplie, il convient ensuite de rendre l'homme capable d'accomplir en tout, ce que cette loi exige et prescrit, quant aux devoirs et aux fonctions que chacun de nous est appelé à remplir, par sa nature propre, par sa vocation, ses goûts, le rang et la place qu'il occupe dans la société, etc.
Le parallélisme de l'individu et de l'Etat, on s'en souvient, est un autre principe que Platon adopte et qu'il applique à son plan d'éducation comme à celui de la République idéale.
Nous n'avons pas à y revenir.
Apprendre à se gouverner soi-même, établir le règne de la raison dans ce petit Etat, qui est nous-mêmes, maintenir la hiérarchie entre les diverses parties de l'âme; faire que l'ordre n'y soit jamais troublé, l'y rétablir s'il l'a été, s'applique au gouvernement intérieur. C'est ce (ju'on a vu dans
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ce qui précède à propos des diverses formes de gouvernement, où l'homme, comme individu, est partout mis en parallèle avec l'Etat, deux modèles de grandeur ou de proportions différentes mais semblables, et devant être soumis aux mêmes lois. {Rép., YIII, IX.)
Telle est de même la base de tout ce système d'éducation. Gela est si bien l'idée que Platon se fait de l'éducation, qu'elle entre dans la définition môme qu'il en donne : « x\pprendre à commander selon la justice et à obéir, c'est ce qui mérite le nom d'éducation. Quant à celle qui est dirigée vers les richesses, ou la force du corps, ou quelque talent que ce soit, c'est une éducation basse ou servile. »
Ce but doit apparaître dès l'éducation première, celle de l'enfant. « Je définis donc l'éducation : une institution bien entendue qui conduit Tâme de l'enfant à aimer ce qui, lorsqu'il sera devenu grand, doit le rendre accompli dans le genre qu'il aura embrassé. En parlant ainsi, nous avons en vue cette éducation qui inspire à l'homme d'être un excellent citoyen et lui apprend à obéir et à commander selon la justice. »
Ce premier principe posé, si, spécifiant davantage, on se demande en quoi consiste la vraie éducation de l'homme et quel est son objet, la réponse encore générale sera celle-ci : (( La bonne éducation est celle qui peut donner au corps et à l'âme toute la bonté dont ils sont capables. » {Lois^ YII.) Elle doit développer la nature humaine tout entière dans les deux parties qui la composent, corporelle et spirituelle, en observant le rapport de subordination naturelle et nécessaire qui doit être maintenu entre elles.
L'âme, en réalité, c'est l'homme. Si ce n'est l'homme tout entier, c'est sa vraie nature ou sa véritable essence [supra). La nature spirituelle a le premier rang et doit en tout le conserver. C'est en vue de l'âme que tout doit se faire et se régler dans un vrai système d'éducation comme dans la vie entière. Le corps, ou l'homme physique, quoiqu'il se développe le premier et qu'il appelle les premiers soins, doit être cultivé et soigné, non en lui-même et pour lui, mais en vue de la fin supérieure. Sur ce point capital, Platon est invariable.
Tout son plan d'éducation repose sur cette distinction fondamentale, l'accord mutuel qui doit exister entre les deux parties y correspondant : l'éducation physique et l'éducation intellectuelle et morale.
Un autre principe, ailleurs déjà indiqué (p. 158), mais qu'il convient ici de rappeler parce qu'il tient à tout le systhème (Théorie des idées), est celui-ci : L'éducation par ellemême ne crée rien et ne saurait rien créer; elle ne fait que développer ce qui est déjà implicitement contenu dans la nature humaine. Son rôle est de susciter, d'exciter la force cachée, svo'jo-av o'jva|jiiv, que cette nature virtuellement recèle, de la diriger et, par une sage direction (Rép., VI), de lui faire produire tout ce dont elle est capable [Ménon). Ce que dira plus tard Aristote de tout art : qu'il achève la nature, ty.v cp-jo-'.v £7iiT£A£i, est vrai de l'art d'élever les hommes. Ce que peut faire l'éducateur c'est d'écarter les obstacles, de faciliter le développement, de façonner, de corriger, d'épurer, de perfectionner. Mais il est aussi impossible d'implanter dans l'àme ce qui ne serait pas au moins en germe dans quelques-unes de ses facultés que de donner la vue à un aveugle. Seulement aucune de ces puissances naturelles et légitimes ne doit être laissée à l'état inerte, inculte et négligée.
Le corollaire de la maxime précédente, c'est que c'est du dedans non du dehors que doit se faire cette éducation. Le véritable éducateur ne doit jamais l'oublier. Rien ne doit être appris ou enseigné que ne soit avant tout une révélation ou consultation du maître intérieur. « L'homme n'enseigne pas l'homme », sera toujours la devise. [Ibicl.)
Il suffit de renvoyer à ce qui a été dit de la Réminiscence (p. 158) et du Langage (p. 167, 171).
Une autre règle générale et fondamentale, tout à fait selon l'esprit de la doctrine platonicienne, est relative à l'équilibre ou à la mesure et à la proportion qui doivent être gardées dans l'exercice des diverses parties de la nature humaine. Dans le plan total de l'éducation, il importe que chacune d'elles soit développée selon sa nature, ce qui lui est convenable et approprié à sa fonction véritable. Ni trop ni trop peu ; ne pas tondre à la fois tous les ressorts. Que chacune reçoive
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en son temps, à sa place, sa culture propre, en harmonie avec l'ensemble. Étudier et suivre le développement progressif des organes et des facultés; accorder à chacun ce qui lui est dû, au corps la nourriture et l'exercice qui lui conviennent, à l'esprit et à ses facultés ce qu'ils réclament en vertu de leur supériorité. La grande maxime est toujours celle de Vordre^ de l'harmonie, de ce juste milieu et du parfait équilibre. L'éducateur doit être, en son sens, un parfait musicien, dit Platon. Ce mot, il le répète sans cesse : si nous voulons être de parfaits musiciens...
Cette règle partout proclamée est admirablement observée. Aristote, son successeur et son disciple, n'a fait que la reproduire [Polit.), Le nom même de musique [Rép.^ Lois) au sens large sert à la formuler.
IV. Le plan d'éducation. — Nous n'entrerons pas dans les détails de ce plan d'éducation (ce qui nous exposerait d'ailleurs à des redites) tel qu'il est tracé dans la Républiqife, IV, V, VI, VII, et dans les Lois^ II, VII. L'éducation y embrasse tous les exercices, tels qu'on pouvait les concevoir alors dans la société antique comme les plus propres à développer le corps et l'esprit (V. Protag.^ Hippias, Rép., Lois), La gradation y est observée pour tous les âges de la vie, l'enfance, l'adolescence et la jeunesse.
Dans l'enfance, le physique prédomine; mais déjà, dans les amusements et les jeux, c'est l'homme, l'être intelligent, moral et raisonnable qu'il faut avoir en vue, ce que l'enfant sera et devra être plus tard. L'éducation intellectuelle dans la jeunesse se fera par les arts et les sciences, que Platon ne distingue pas assez, mais qu'il ne corîfond pas non plus. L'éducation supérieure est réservée à la philosophie. Il ne s'occupe que de celle qui doit former des hommes libres; c'est pour lui l'éducation libérale comme il en sera du reste pour Aristote [Polit., VII).
Pour ce qui est de l'éducation religieuse, Platon n'en pouvait faire un objet spécial d'examen ni de prescriptions directes. Les rapports du polythéisme grec et de la philosophie ne le permettaient pas [supra, p. 313); mais le côté religieux
n'est pas omis. Loin de là, il est à chaque degré où le sentiment religieux est sans cesse excité et ravivé dans les âmes et cela, il est vrai, au point de vue du système. On le voit d'abord par les fables qui s'adressaient à l'enfance. Il est ce qu'il pouvait être vis-à-vis d'une religion telle qu'elle existait chez les Grecs où le sentiment du beau sensible est loin de s'allier toujours au sentiment moral. Le dogme est évité, non contredit formellement. La partie morale seule est abordée de front, réformée, corrigée, épurée.
De ce plan lui-même, il suffit d'extraire les lignes principales, en y ajoutant quelques remarques.
1° Venfance. — Platon prend l'homme à sa naissance ou plutôt avant sa naissance. On ne peut dire de combien de précautions il s'entoure, afin d'assurer au corps et à Tàme de l'enfant leur parfait développement. Il entre dans des détails dont la science moderne de l'Éducation, en particulier Rousseau \ ont fait leur profit. Sur les jeux des enfants, les habitudes à leur faire prendre, leur caractère, etc., il donne d'excellents principes. Il insiste sur la nécessité de régler de bonne heure leurs premiers mouvements, surtout les sentiments de joie et de douleur, etc. [Lois^ II). L'éducation première est une institution bien entendue, qui, par voie d'amusement, conduit lïime de l'enfant à aimer ce qui, lorsqu'il sera devenu grand, est bon et approuvé des sages, ce qui doit le rendre accompli ; elle aspire à l'honneur, a le désir d'être un excellent citoyen, lui apprend à obéir et à commander selon la justice.
Rien de plus diiïîcile et de plus délicat que cette éducation première. L'enfant est le plus difficile à manier des animaux : 6 0£ Tca^; T:àvT(.)v 07,vl(ov £TT'. o'jTjjLSTays'.p'.aTOTaTOV [Lois^ 808). Conformément à toute sa doctrine, Platon veut qu'on évite les deux excès de la mollesse et de la trop grande sévérité. « Posons comme principe certain qu'une éducation efféminée
1. .Montaigne, Essais, I, l>l'. « C'est merveille combien Platon se montre soigneux, en ses Loi.r, de la i;ayelô et passetemps de la jeunesse de sa cité, et combien il s'arr^'lo à leurs courses, jeux, chansons, sauts et danses, desquelles il dit que l'auticpiilé a donné la conduite et le patronage aux dieux mêmes, Apollon, les .Muscs et Minerve. Il s'elend à mille préceptes pour les pymnascs. •
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rend à coup sûr les enfants chagrins, colères et toujours prêts à s'emporter sur les moindres sujets; qu'au contraire, une éducation contrainte, qui les tient dans un dur esclavage, àrpia ûo'jawo-',;, n'est bonne qu*à leur inspirer des sentiments de bassesse, de lâcheté, de misanthropie et qu'à en faire des hommes d'un caractère très diflîcile. » (Ibid.)
Mais il s'élève surtout contre l'opinion qui, faisant du plaisir le but de la vie, conçoit en ce sens l'éducation. Flatter chez les enfants les goûts de la nature sensible, ce qui s'appelle aujourd'hui gâter, c'est en e£fet pour lui d'avance les corrompre; et il en parle avec tout le sérieux qu'on doit attendre d'un si grand moraliste.
« Car qu'on le sache, et trop souvent on l'oublie, le plaisir n'est pas le but de la vie. Faire contracter aux enfants cette habitude qui, pour eux, devient une seconde nature, c'est oublier que les mœurs en dépendent, que celles qu'on prend alors ne changent plus dans la suite. »
« Je suis persuadé que cette attention à flatter les goûts des enfants est la chose du monde la plus propre à les corrompre, et d'autant plus efficacement qu'on s'y prendra de meilleure heure. »
(( Mon sentiment est que, pour bien vivre, il ne faut point courir après les plaisirs ni mettre tous ses soins à éviter la douleur, mais embrasser un certain milieu àa-rrà^s'.v to [j-éo-ov que je viens d'appeler un état paisible. Par conséquent il ne faut pas nous livrer à une recherche empressée des plaisirs, d'autant plus que nous ne serons jamais tout à fait exempts de douleur. Ne soufl'rir que l'enfant, moins que tout autre, soit dans cette disposition, parce qu'à cet âge l'habitude passe aisément en nature et que les mœurs qu'on prend ne changent plus dans la suite. » {Ibid.)
Il y aurait à citer bien d'autres maximes empreintes du même esprit et de la môme sagesse. La suivante, qui a trait à VexemplCy mérite d'être remarquée. « La véritable éducation de la jeunesse et de toute la vie ne consiste point à reprendre, mais à faire constamment ce qu'on dirait aux autres en les reprenant. » — Sur le sommeil et la veille, sur les jeux des enfants voy. ibid.
La puissance de Vhabitnde n'est pas moins bien décrite. La formule tant citée d'Aristote : Thabitude est une seconde nature, est-elle bien différente de celle-ci : ylOo; o-.à i'Oo; (Lo/6^ YI1,794).
2° La Jeunesse. — Différente, quoique empreinte du même esprit, l'éducation de la jeunesse offre un plan plus détaillé. Elle se compose de deux parties relatives Tune au corps, l'autre à Tàme, sous les noms de gymnastirjue et de musique^ et dont le rapport a été indiqué.
De l'éducation physique, on ne peut pas dire que Platon ne reconnaît pas toute l'importance. Partout il lui fait sa part très large et très positive dans tout ce qui est des exercices du corps. Lui-même, on le sait, y avait excellé ; s'il n'avait été athlète dans sa jeunesse, il s'était beaucoup livré à ces exercices, comme son maître Socrate; mais l'excès, ici encore, est à éviter'.
La supériorité par lui est maintenue à ce qui s'adresse à l'âme et à l'esprit. Ces deux parties, il faut les accorder dans une juste mesure. La grande maxime est celle-ci : ne pas exercer l'âme sans le corps ni le corps sans l'âme. L'homme doit être fort, courageux et intrépide; mais s'il ne fait rien autre chose qu'exercer son corps, s'il n'a aucun commerce avec les Muses, son âme devient faible, sourde et aveugle. Il vit dans l'ignorance et la grossièreté, sans grâce et sans politesse, {Ji-'/'|T£ tyjV -Vjyr.v àvc'j o-touiaTO^ x'.vslv, |J-'a,t£ o-côtxa àvî'J ^'jy/i? {Timée, 88).
La musique est donc la partie essentielle de l'éducation. Par là il faut entendre tous les arts et même toutes les sciences, dont Apollon et les Muses sont, avec Minerve, la personnification principale dans la mythologie grecque'. Les arts proprement dits, entre lesquels la poésie et la musique, à laquelle il faut joindre la danse, occupent le premier rang dans ce qu'on appelle aujourd'hui V éducation esthétique.
1. Cf. Arislote, /'*////., VUI. Ce que dit Aristolc est dans le même sens : - rédiicalion des hommes libres n'est pas de former des athlètes », etc.
2. Tout le reste des animaux n'a aucune idée de l'ordre (Cic, de Off., I) et du désordre. Pour nous, la divinité nous a donné la mesure et l'harmonie. Nous tenons d'.\pollon et dos Muscs notre première éducation. Bien chanter, bien dauser (Loià-, 1).
LE PLAN d'éducation 477
Platon a compris admirablement reffîcacité morale, la vertu éducatrice des arts et de la poésie. Il s'en exprime excellemment en plusieurs endroits. Personne n'a mieux compris cette partie de l'éducation par le beau, comme devançant, préparant et suivant l'éducation morale proprement dite. Il voit très bien que ce n'est pas la science qui peut remplir cette mission, ni y suppléer, bien que les sciences exactes, selon lui, peuvent y contribuer (voy. infra).
Cette efficacité morale, elle, appartient en réalité aux arts, surtout à \di poésie \ De là, toute sa sévérité contre les poètes qui, selon lui, s'écartent de ce but; c'est que les leçons que leurs œuvres renferment sont ou lui paraissent contraires aux bonnes mœurs. Qu'il dépasse le but, soit; mais il faut lui en savoir gré comme moraliste. Nul n'a mieux exprimé cette puissance morale qui appartient aux arts, dont l'action est d'autant plus réelle et plus pénétrante qu'elle est insensible, latente et indirecte.
Ce qui est dit de la musique et s'applique à tous les autres arts, souvent cité, ne l'est jamais trop et doit être ici rappelé :
La musique (musique, art et poésie) c'est la partie principale de l'éducation. Pourquoi? précisément parce qu'elle établit entre les âmes et la droite raison un parfait accord ; parce que le nombre et l'harmonie s'insinuent de bonne heure dans l'âme et s'en emparent. Ils y font entrer à leur suite la grâce et la décence, lorsqu'on donne cette partie de l'éducation, comme on doit la donner, au lieu que le contraire arrive lorsqu'on la néglige. {Rép.^ III; Lois.) « Le jeune hommiC élevé comme il faut dans la musique saisira avec la dernière justesse ce qu'il y a d'imparfait et de défectueux dans les ouvrages de la nature et de l'art; par un sentiment dont il n'est pas le maître, il louera avec transport tout ce qu'il y remarquera de beau, lui donnera entrée dans son âme, en fera sa nourriture et se formera par là à la vertu; tandis que, d'un autre côté, il aura une aversion naturelle pour ce qu'il y trouvera de vicieux, dès l'âge le plus tendre, avant d'être éclairé des lumières de la raison, qui ne sera pas plus tôt
\. Aristote aussi le reconnaît. (Polit., VIL)
venue qu'il s'attachera à elle par le secret rapport que la musique aura mis par avance entre la raison et lui '. » (Rép.,UL)
Quant aux points particuliers de cette partie du système d'éducation, nous n'en pouvons ici dire autre chose, sinon que la poésie en reste la base. Ce qui a trait aux genres de poésie trouvera sa place ailleurs (esthétique). Qu'il suffise de rappeler ce qui a été déjà dit : qu'il est loin de la pensée de Platon, comme on le croit communément, d'exclure la poésie et de se priver de son concours {supra). Il reconnaît au contraire son importance. Les vers des poètes qui vantent cette mission éducatrice semblent inspirés par la pensée du philosophe ou au moins la traduisent :
Os pucri lenevum halbumque poeta figurât. (Hokace.) Sylvestres homines, etc. (Horace.)
Scilicet ingenuas didicisse fideliter artes Emollit mores nec sinit esse feros... (Ovide.)
Il n'est si sévère à l'égard de certains genres de poésie, de la poésie dramatique en particulier (la tragédie et la comédie), que parce qu'il la regarde comme ayant pour effet d'exalter et de flatter les passions au lieu de les calmer et de les purifier {Rép.^ XX). Il veut que l'on compose des chants lyriques et des dithyrambes en l'honneur des héros et à la louange des dieux, où l'on célèbre les exploits des bienfaiteurs de la race humaine. Il admet aussi la poésie gnomique
1. Le passage suivant des Lois, nou moins significatif, ne mérite pas moins d'être cité : « Ainsi j'appelle éducation, la vertu telle qu'elle se montre dans les enfants, lorsque les sentiments de joie ou de tristesse, d'amour ou de haine qui s'élèvent dans leur ame sont conformes à l'ordre. Ces enfants ne peuvent pas encore être vertueux par raison; mais lorsque la raison est surveuue, ces sentiments sont d'intelligence avec elle à cause des bonnes habitudes auxquelles on les a dressés. C'est dans cette intelligence que consiste la vertu prise en entier. Ces sentiments de plaisir et de douleur dirigés vers l'ordre et qui constituent l'éducation se relâchent ensuite et se corrompent dans le cours de la vie. Mais les dieux, touchés de compassion pour le genre humain, ont voulu (|ue les .Muses, Apollon leur chef, ces divinités qui président à nos fêtes, nous aient donné avec le plaisir le sentiment de l'hitriHonie. Ce sentiment régie nos mouvements sous la direction de ces dieux, (joûlez-vous ce discours? Convenez-vous que nous tenons d'Apollon et des Muses notre première éducation? — Oui. »