L ÉDUCATION SUPÉRIEURE
ment. Un esprit trop jeune peut être doué des plus heureuses dispositions, avoir exercé des facultés précieuses, cultivé sa mémoire, enrichi son imagination, formé son jugement, appliqué son raisonnement à des questions difficiles et délicates, et néanmoins se trouver incapable d'aborder des sujets de Tordre le plus élevé, lesquels s'adressent à la raison, que celle-ci est appelée à concevoir et à apprécier. Ce sont les idées et ce qui tient aux idées, ce qui dépasse la sphère des sens et du raisonnement lui-même. Il est à craindre alors qu'il ne fasse un mauvais et dangereux emploi des opérations de son esprit auxquelles il est accoutumé, que, trop tôt voué à la dialectique, il ne comprenne pas ce que veut cette méthode et ne s'arrête à des procédés inférieurs, les seuls à sa portée. Le maître qui doit, selon cette méthode, lui exposer le pour et le contre, ne l'y exerce que trop bien. Lui-même, habitué à voir plaider le pour et le contre, finit par ne rien croire et être tout à fait sceptique. Cette méthode ne sera bonne qu'à former des rhéteurs et des sophistes.
Gela est d'autant plus à craindre que le naturel des esprits, à cet âge, les y porte.
Le passage où Platon signale ce danger mérite d'être cité :
« Vous n'ignorez pas, sans doute, que les jeunes gens^ lorsqu'ils ont reçu les premières leçons de la dialectique, s'en servent comme d'un amusement et se font un jeu de contredire sans cesse. Semblables à de jeunes mâtins, ils se plaisent à quereller et à déchirer avec leurs sophismes tous ceux qui les approchent... Après tant de disputes, ils finissent par ne rien croire de ce qu'ils croyaient auparavant \ » (Rép., VIL).
Un autre point relatif à tout le système d'éducation, à la fois par les sciences et par les lettres ^ concerne le nombre ou la
1. L'éducation ancienne n'était pas dans les mêmes conditions que l'éducation moderne, surtout contemporaine. Le jeune homme dont l'esprit avait reçu une culture intellectuelle à peu près complète, mais fort simple, par les arts, la poésie, etc., restait libre. Platon, neuf ou dix ans, a écouté Socrate; Aristote vingt ans Platon. Chez nous, le jeune homme entend parler d'Aristote, de Descartes avant seize ans, avant de passer ses examens, conquérir ses diplômes. Raison de plus pour que le maître chargé d'enseigner la philosophie ne se croie pas obligé d'exposer simplement les doctrines et d'aiguiser l'esprit de ses élèves en discutant le pour et le contre sans lui-même Bien clairement conclure sur d'aussi grands sujets.
multiplicité des connaissances auxquelles le jeune homme doit être initié et qui lui sont enseignées. Ce que Platon dit à ce sujet de ce qu'il nomme la polymathie et la polyempirie ne mérite pas moins d'être médité.
La manie du savoir universel, on le sait, introduite par les sophistes, avait produit de fâcheux résultats, bien que ce fût un progrès réel d'élargir le cercle jusqu'alors trop restreint des matières et des exercices de l'éducation publique des jeunes Athéniens. Les sophistes enseignaient toutes les sciences et se vantaient d'être habiles dans tous les arts (Plat., i''^ Hippias), Un savoir encyclopédique mais superficiel, une espèce d'omniscience étaient devenus à la mode. Platon, après Socrate, s'élève avec force contre ce système [Protag.), cette prétention à tout savoir qui conduit à ne rien savoir et rend incapable de rien apprendre véritablement.
Partout, comme Socrate, il raille impitoyablement cette méthode qui, en somme, n'apprend rien, remplit l'esprit et ne l'exerce pas, l'accable et l'énervé au lieu de le fortifier; qui, loin d'exciter sa curiosité et le désir de pénétrer plus avant, de l'engager à apprendre par lui-même, le dégoûte, le rend vaniteux, bavard et frivole, peuple le monde de rhéteurs et de sophistes. Selon Socrate un tel savoir n'est que l'ignorance et la pire de toutes, celle qui consiste à croire que Ton sait quand on ne sait pas, qui emplit la mémoire, laisse l'esprit vide et qui, pis est, incapable de rien comprendre et de trouver par soimême.
Les deux philosophes, le maître et le disciple, sont implacables contre une telle éducation.
Il y a ici, en effet, deux choses à considérer : IMa nature des matières que l'on apprend; 2° la manière dont on les apprend, qui mène à ne rien savoir quand on croit tout savoir. Platon cherche à prémunir la jeunesse contre ce double danger.
A ce faux savoir, il n'hésite pas à préférer l'ignorance. « L*ignorance absolue n'est pas le plus grand des maux ni le plus à redouter; une vaste étendue de connaissances mal digérées est quelque chose de bien pire *. »
1. Ov/ôafxo'j Y*P Seivbv oùSe <T?o5pbv dcTietpîa Tôiv navTwv, où5à jiîy'O'tov xaxov.