‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 158 sur 168 · Kant, Schiller, Schelling, Solger, Hegel · texte numérisé non relu

Kant, Schiller, Schelling, Solger, Hegel

La seconde définition, elle-même issue de la première, bien qu'elle se soutienne mieux, n'échappe pas tout à fait à la critique. L'ordre, la mesure, la proportion, etc., restent comme caractères généraux essentiels du beau, applicables à toutes les formes de la beauté. Ils se retrouvent à tous les degrés de réchelle ou doivent s'y retrouver.

Mais c'est seulement aux premiers degrés, aux degrés inférieurs, là où la forme domine, ou est la principale, qu'ils ont toute leur importance. A mesure qu'on s'élève dans l'échelle du beau, sans perdre celle-ci, ils se subordonnent à d'autres qui ont une valeur prépondérante, savoir : la vie, l'esprit, l'âme, les idées, avec leur contenu, leur déploiement, les sentiments et les actes, les luttes et les péripéties, les conflits, la passion, ses violences, ses déchaînements, les malheurs qu'elle occasionne, tout ce qui est vraiment le fond de l'œuvre d'art. Uuniié^ l'harmonie, la proportion, Vordre^ latents ou visibles, doivent s'y retrouver, comme loi essentielle de l'art; mais leur rôle est accessoire et secondaire : celui de condition; essentielle mais comme condition. Autrement la forme elle-même paraît vide et l'est réellement; elle est peu intéressante et froide. C'est le vice de l'idéalisme abstrait, le grand reproche fait au classique de seconde main, au faux classique, qui n'est pas le classique véritable. — Mais nous devons couper court à ces remarques.

Quoi qu'il en soit, la théorie platonicienne du beau, placée au début de la science, et comme formule spécialement de l'art grec, n'en conserve pas moins sa haute valeur; mais elle est trop étroite : l"* elle fournit le premier terme qui est l'idée; elle laisse le second à un rang trop efTacé; 2*' dans la seconde définition (l'ordre), le terme qui représente l'activité, la vie, le mouvement devient une abstraction pure sans vitalité.

Les hautes puissances de l'âme et de l'esprit, dont elle doit régler le mouvement, sont absentes. Ce qui suit sur Tart et la poésie le rendra plus évident.

IL L'art, Tr^v^ tto'.t.t'.;, est la puissance qu'a une cause de produire ou de créer, -oU'.v, une chose qui n'existait pas {Soph.^

l'art en général 495

265, B); c'est de faire passer du non-étre à letre ce qui n'était pas. {Bamjuet. Cf. Arist., Mét.^ YI; Étii. Nie, Yl, iv.)

Cette définition qui s'applique à toutes les formes de l'art, aux arts vulgaires, mercenaires comme aux arts libéraux^ ne peut être contestée; mais, pour nous, est trop générale. La condition expresse est d'agir d'après une règle. L'artiste, TsyviTviç, l'ouvrier, oYiiAioupyoç, le poète, îroiTiTr^ç, le producteur d'une œuvre quelconque, agit selon une règle, qui le conduit et dirige ses actes. Tout exercice pratique aussi bien que la poésie est un art. Les sciences elles-mêmes sont des arts et la philosophie, à ce titre, est appelée le plus grand des arts. \Phédon,)

A l'art s'oppose la routine, £[j.7:£!.pia, ^plêv), dénuée de toute règle, aveugle, livrée au hasard. [Phèdre, TIQ;Philèbe, 56, 62.)

Cette définition ne nous dit pas ce qu'est l'art proprement dit et cela se conçoit aisément. Le beau, dans Platon, n'étant pas en réalité distinct du bien, du vrai, du saint, du juste, etc., on ne doit pas s'étonner qu'il n'y ait pas, pour lui, d'art du beau, ni une catégorie particulière des arts qui s'appellent ou doivent s'appeler les beaux arts. Il en est ainsi, du reste, dans toute l'antiquité où les trois idées également se confondent et leur domaine propre n'est ni déhmité ni séparé. Les beaux-arts, ce sont les arts libéraux] la science en fait partie, etc. Les beaux-arts proprement dits sont des arts àHmitation ou ^'agrément.

Chez Platon, l'art est soumis à la morale ou lui est identique. Il en est de même de la politique où le juste est aussi le beau. Elle aussi a pour objet de réahser une œuvre d'art. La plus belle des œuvres d'art sera l'État bien ordonné, gouverné selon les règles de la justice {supra^ Lois),

Les arts. — Une division exacte et systématique des arts ne se trouve pas non plus dans Platon. C'est le propre de l'idéalisme d'effacer les différences ou de n'y accorder qu'une importance secondaire {supra). La distinction des arts utiles et agréables elle-même n'a rien de fixe. Le but moral seul partout se maintient; lui seul marque la différence entre les arts, la distance qui les sépare. Il en mesure la valeur selon

qu'ils s'en rapprochent ou s'en éloignent. Nulle part n'est établie, on a dit pourquoi, la difîférence précise des arts et des sciences, des arts utiles ou serviles et des arts libéraux, encore moins des beaux-arts.

La seule distinction réelle, mais capitale, est celle de l'art divin et de l'art humain : o-jo (j-ior,, to jj-àv Oelov to o'àvOcwTTLvov [Soph., 265, B).

Sur elle il convient d'insister : L'art divin est celui qui travaillant directement sur un modèle éternel produit des œuvres réelles et semblables autant que possible au modèle \ Dieu en ce sens est le premier, le véritable artiste. Le monde, xoTijios, œuvre divine, pleine d'harmonie, est appelé la plus belle des œuvres et c'est par ces mots que finit le Timée : jji£Yi,(rTo; xal apiTTOç xàyO.î.TTo; -zh s^; o-jpavoc;. [Timée ^ 91.)

L'art humain, imitateur de l'art divin, lui-même est double. Ou il crée des œuvres réelles, utiles, ou bonnes (l'ouvrier, le savant, l'architecte, etc.) ; il en est de même du savant, du moraliste et de l'homme d'État. Ou il se borne à représenter des images de la réalité, comme le peintre, le musicien, le poète. 11 crée des simulacres du réel [Sophiste).

On le voit, c'est l'idéal abstrait, l'idéal moral, qui fournit en tout le modèle. Ceci est capital si l'on veut comprendre Platon et la théorie platonicienne de l'art.

Il en résulte, comme premier corollaire^ que l'art humain lui-même est double. Il y a l'art sérieux, celui qui vise au bien ou à l'utile; il a pour but l'amélioration des âmes; c'est l'art moral. Il y a l'art non sérieux plus ou moins frivole, qui ne vise qu'à l'agréable. Son but unique est le plaisir, art trompeur, souvent corrupteur, qui n'a pour fin que d'amuser et dont le moyen est l'imitation du réel.

Or, l'art vrai (art humain) est celui qui, imitation de l'art divin, s'efforce de réaliser le modèle éternel, l'idée divine. Cette idée est, on le sait, l'idée du bien, le bien que la raison conçoit comme l'idée suprême. Cet art, art sérieux, art moral,

1. • L'arlisle qui, r<vil fix»'; sur r«'tre immuablo et se servant d'un pareil modèle, en reproduit l'idée et la vertu, ue peut manquer d'enfanter uu tout d'une beauté achevée, tandis que l'œil fixé sur le modèle périssable ne fera rien de beau. •

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