LA CONDAMNATION DES POÈTES
la poésie, surtout la poésie dramatique qui, pour Platon, est une simple imitation des actions ou des passions humaines.
Cette condamnation des poètes est trop célèbre pour qu'il ne soit pas nécessaire dans cet exposé d'y insister.
La condamnation des poètes. — Dans le dixième livre de la République, Platon, on le sait, institue une argumentation en règle contre la poésie qui, pour lui, est surtout la poésie dramatique. Sa thèse, qu'ont reproduite tous les adversaires du théâtre, les Pères de l'Eglise, Bossuet, Rousseau, peut se résumer en trois arguments principaux : \^ de la nature même de la poésie comme art imitatif; 2° de la faculté à laquelle s'adresse surtout le spectacle, la sensibilité \ 3" de la sympathie qu'excitent en nous les personnages, la vue de leurs malheurs même futiles ou des ridicules que la comédie nous représente.
l** Il en est de la tragédie comme de la peinture et de tout art imitateur. Ce qu'elle imJte, c'est le réel; mais le réel, ce sont de simples apparences propres à faire illusion. Le vrai, dans la nature et dans l'art, c'est l'idée, le modèle présent à la pensée de l'artiste. Pour Dieu, l'artiste divin, c'est le modèle éternel dont la réalité visible n'est que l'image. Il s'ensuit que le poète, comme le peintre qui imite le réel, imite une copie, ]a copie d'une copie, hoiùXo^ hobiko'j. Il est à trois degrés de la vérité, xp^TOV -zL ea-xiv àiro rriç ylrfltU^ (602).
Imitateurs de fantômes, les poètes ne connaissent pas même la réalité qu'ils imitent. Ils sont néanmoins habiles à tromper; on connaît les enchantements de la poésie. L'ouvrier ordinaire, lui, connaît au moins ce qu'il fait; il connaît les mérites et les défauts de son œuvre. La beauté, la bonté d'une chose étant la conformité à sa fin, l'ouvrier n'a pas de ce qu'il fait, il est vrai, la science; mais en rapport avec celui qui sait, il se laisse guider par celui-ci, au lieu que l'imitateur n'a ni la science ni Popinion juste. Il proposera à la multitude ignorante ce qui paraît beau, n'ayant aucune connaissance de ce qu'il imite. Son art, qui n'a rien de sérieux, n'est qu'un badinage d'enfant.
S*" A quelle partie de l'âme s'adresse cette imitation? A la
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partie faible, siège de toutes les illusions (aux sens, à l'imagination), à qui Tart des charlatans dresse des pièges. Elle est opposée à la raison dont la fonction est de dissiper-ies illusions. L'imitation, frivole en soi, venant à s'unir à ce qu'il y a de plus frivole en nous, ne peut produire que des effets frivoles.
Si on l'examine plus à fond cette partie de l'âme, source du pathétique, on reconnaîtra encore mieux ces effets. Le drame en réalité représente des situations forcées. L'homme y est en proie à des passions violentes, aux contradictions dont son àme est remplie. L'homme sage soumet ses douleurs à une juste mesure. Or rien ne prête plus à l'imitation variée que la douleur et le chagrin, c'est-à-dire la passion qui se révolte, To àyavaxTixov. Au contraire, rien de moins propre à frapper la multitude qui s'assemble au théâtre que le caractère calme du sage toujours semblable à lui-même, c'est-à-dire la raison.
3*" Mais le plus grand mal que cause la poésie imitative c'est qu'elle est capable de corrompre les plus sages. Comment? A cause de la sympathie pour les personnages et les héros dans l'affliction, déplorant leur sort et poussant des cris; l'émotion qu'elle excite passe dans l'âme du spectateur le plus raisonnable. A cela se joint l'admiration pour le poète, auteur de cette représentation pathétique : nous laissons ainsi flotter cette partie de l'âme qui est affamée de pleurs et de lamentations, au lieu de tenir en bride la partie pleureuse, sans songer que les sentiments d'autrui y deviennent infailliblement les nôtres.
Cette conclusion s'applique à la comédie comme à la tragédie. Malgré notre aversion pour le personnage bouffon, nous éprouvons du plaisir à ses bouffonneries. Ce désir de faire rire, devenu une habitude, se manifeste dans notre conduite, etc. Il en est de même de l'amour et de toutes les passions de l'âme. Au lieu de les dessécher, elle les nourrit et les arrose.
— Tant que la vraie notion de l'art et de ce qui est l'idéal artistique n'a pas été donnée, il a été difficile de réfuter Platon et de montrer le vice de ses arguments : nous l'essaye-