LA CONDAMNATION DES POÈTES
rons à la fin de cette exposition qu'il vaut mieux ne pas interrompre.
Platon semble s'être douté pourtant lui-même de ce qu'avait d'exagéré sa théorie, mais sans l'abandonner.
A cette censure si sévère s'ajoutent des restrictions qui corrigent sa pensée. Platon d'ailleurs ne blâme pas toute poésie, mais seulement la poésie imitatrice, la poésie dramatique dont l'épopée fait partie. Dans la République même, il admet un genre de poésie morale et religieuse : 1° la poésie lyrique destinée à chanter les actions des héros, à composer des hymnes aux dieux; de plus, une poésie qu'on peut appeler morale, gnomique ou sententieuse, des fables morales. La comédie elle-même est admise dans les Lois quoique soumise à des règles sévères.
Dans la thèse même qu'il soutient en moraliste et comme dialecticien, il se sent lui-même ébranlé; il craint d'avoir été trop loin. Gela se voit dans la fin du plaidoyer qui est une accusation si formelle en termes très précis, par la permission accordée à la poésie de se défendre, par l'admiration qu'il professe pour cet art et les grands poètes dont la Grèce entière se glorifie. Aussi, la permission est accordée à la poésie de défendre sa cause et de se justifier.
« Nous la recevrons à bras ouverts, car nous ne pouvons nous dissimuler la force et la douceur de ses charmes, etc.
« Nous conserverons toujours une certaine afî'ection pour la poésie à cause de l'amour que nous avons conçu pour elle et qu'on nous a inspiré pour ces belles répubhques où nous avons été élevés. » {Ibid.)
Quant à la poésie considérée comme inspiration divine, il ne faut pas s'y tromper, c'est toujours pour lui une forme inférieure de la pensée. L'erreur s'y mêle à la vérité; c'est une sorte de mensonge utile où il est difficile de démêler le vrai. Le poète ne se rend pas compte de ce qu'il fait, ce qui l'expose à donner l'erreur pour la vérité.
Dans Vlon^ dialogue platonicien, le poète, interprète de la pensée divine, n'a pas la conscience de ce qu'il fait. Platon y fait la satire des rapsodes, interprètes d'interprètes. {Ibid.) Le poète est un organe inconscient et inintelhgent. Il ne
peut rendre raison de ce qu'il crée. Le but est de prouver que la poésie est une forme inférieure de la pensée, inférieure à quoi? A la science et à la philosophie.
On s'est demandé comment Platon qui décrit si bien l'inspiration poétique (Phédoiiy lon)^ qui, ailleurs, fait des poètes des interprètes, des révélateurs divins, est si sévère ici à leur égard, comment les plus grands poètes, Homère, Hésiode, Eschyle, Sophocle, Pindare ne sont pas par lui épargnés. — La contradiction n'est qu'apparente. D'abord Platon ne bannit pas tous les poètes; il leur impose ses conditions. Il n'est sévère qu'à l'égard des fables immorales du polythéisme. Il l'est aussi à l'égard du théâtre grec. La licence des poètes comiques, le souvenir des Nuées d'Aristophane, enfin la fureur des Athéniens pour les représentations théâtrales, la théatrocratie, comme il l'appelle {Lois), entrent dans ce jugement. Mais la manière de comprendre l'art est la cause première. Le philosophe n'y voit que le côté sensible, un excitant dangereux pour les passions, qu'Aristote demande à être purifiées.
lY. Des genres ou espèces de la poésie. — Platon le plus souvent, s'il traite de la poésie, en parle en général; s'agit-il d'un genre particulier, c'est de la poésie épique et dramatique, que rarement il sépare. Ce qu'il a en vue c'est leur action commune sur les mœurs. Toutefois, il ne néghge pas tout à fait les autres genres ou espèces. Avant d'examiner les jugements qu'il en porte, il n'est pas sans intérêt de savoir comment il définit chacune de ces formes en particulier. On peut aussi, sous ce rapport, le comparer à Aristote. {Poéti(],y I, i.)
La poésie étant, elle-même, une imitation par la parole, qui se sert du discours mesuré ou rythmé, si l'on veut y établir des genres ou espèces, c'est le mode de discourir ou de diction qui doit fournir le critérium.
Le premier genre sera celui qui se sert du récit simple \ le second, du récit iniitatif; le troisième, du récit composé des deux premiers. L'exemple des trois genres en est dans le passage d'Homère sur Ghrysès. [Ré p., III.)
Le premier, employé d'ordinaire dans le dithyrambe, con-
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stitue la poésie dithyrambique ou lyrique : les hymnes, chœurs, odes, dithyrambes, etc.
Le second, exclusivement employé dans la tragédie et la comédie, est la poésie dramatique.
La troisième combinaison des deux autres est réservée surtout à la poésie épique.
Si l'on compare avec Aristote {Poétiq.^l, II, III), on trouvera sans doute chez celui-ci un progrès, en ce que pour lui ce n'est pas seulement le mode de diction qui sert à caractériser les genres, mais aussi et surtout le mode d'imitation, comme pour l'art en général. Le poète parle en son nom, ou il fait parler les personnages, ou il les fait agir sous les yeux. (Ibid.) C'est toujours la forme qui est prise pour but, non le fond à représenter. L'épopée ainsi ne se détache pas bien de la tragédie, ni celle-ci de la comédie ou du genre lyrique. La différence dans les formes du vers est accessoire et dérivée.
Quoi qu'il en soit, Platon ne s'attache guère qu'à la poésie dramatique, soit tragique, soit comique, et à l'épopée représentée surtout par Homère, Hésiode, etc. Il s'agit pour lui de savoir si la poésie de ces trois genres doit être admise pour l'éducation des guerriers [Rép.^ II, III, IV; ou dans les Lois, II, YII).
1° La tragédie, — La définition que Platon donne de la tragédie, moins célèbre que celle d'Aristote, mérite cependant d'être remarquée.
« Mais quoi! si quelqu'un se rendait auprès de Sophocle et d'Euripide et leur disait qu'il sait trouver sur un petit sujet de longs développements, et traiter en peu de mots une ample matière, qu'il sait faire des discours pathétiques ou terribles et menaçants et beaucoup d'autres choses de ce genre et qu'en enseignant cet art à quelqu'un il lui apprendrait celui de faire une tragédie [Phèdre]^ je crois que les deux poètes se moqueraient de lui, s'il pensait que la tragédie est autre chose que la réunion de toutes ces parties, de manière qu'elles s'accordent entre elles et composent un ensemble. » {Phèdre.)
Moins précise que celle d'Aristote, cette manière de définir la tragédie ne contient pas moins les traits principaux de la
définition célèbre donnée par Aristote. (Poét,, YI.) La tragédie est un sujet qui fournit une ample matière à des discours pathétiques et terribles. L'effet produit est d'exciter la pitié et la terreur. Mais le point essentiel et distinctif, ce qui assure à Aristote toute la supériorité, c'est ce que Platon n'a pas vu et ne pouvait voir : qu'un pareil spectacle, s'il est ce qu'il doit être, purifie les passions qu'il excite : la xàOapa-iç.
Platon d'ailleurs ne donne pas la définition tout entière; mais le cadre est tracé, il n'y a qu'à le remplir.
Pour Platon comme pour Aristote (ceci est à noter), le but de cet art comme de tout art imitatif et d'agrément c'est le plaisir que ce spectacle procure. Le moraliste esthéticien n'y voit que son unique but à lui : l'amélioration des âmes que, selon lui, le drame corrompt ou met en péril; chez le disciple, il les améliore en les purifiant (xàOapo-'.;).
Le passage du Gorgias est significatif: « Et la tragédie, ce poème imposant et magnifique, o-£|jiv6;, à quoi tend-elle? son but, sa grande affaire est-elle uniquement de plaire aux spectateurs? Or lorsqu'elle représente quelque chose d'agréable, mais en même temps de mauvais, pr-end-elle sur soi de le supprimer et de déclamer, de chanter ce qui est désagréable, mais utile, que les spectateurs y trouvent du plaisir ou non? »
2" La comédie. — On croit communément qu' Aristote est le premier qui ait donné une définition du comique et de la comédie. Platon l'avait devancé. Dans le Philèbe (48, B), parmi les différentes espèces de plaisir, figure ce sentiment mêlé de plaisir et de peine que nous fait éprouver la comédie ou le spectacle du ridicule. L'explication conforme à la doctrine de Platon et de Socrate est celle-ci. « Le ridicule est un certain vice de Pâme, Trovïip'la, né de l'ignorance et qui est accompagné de faiblesse. » L'homme ridicule ne se connaît pas lui-même. L'ignorance avec la force est redoutable ; unie à la faiblesse et ne pouvant nuire aux autres, elle n'est que ridicule'. Aristote au fond n'a fait que modifier cette définition, en retranchant l'ignorance '. « Dans la grande
1. Tf,v àoÀaor, toi; à),).o:; Ye)o:av etvai. 1. Ou connaît sa dclinition [Puét.^ V).