‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 164 sur 168 · LA MUSIQUE ET LA DANSE · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE ET LA DANSE

ment à sa doctrine assigner à la danse une double fin, à la fois physique et morale, mais surtout morale.

« La beauté de la danse consiste dans une juste imitation des attitudes naturelles aux beaux corps et aux belles âmes; toute contenance contraire ne peut être belle. » {Lois, VIL) II distingue deux sortes de danse. Pour lui, la danse est à la fois un exercice gymnastique, et une sorte de mimique exprimant les passions.

La gymnastique a deux parties : la danse et la lutte. Il y a aussi deux sortes de danse : l'une qui rend, par ses mouvements, les paroles de la Muse et conserve toujours un caractère de noblesse et de grandeur; l'autre destinée à donner au corps et à chacun de ses membres la santé, ragihté, la beauté, leur apprenant à se fléchir et à s'étendre dans une juste proportion au moyen d'un mouvement bien cadencé, distribué avec mesure et soutenu dans toutes les parties de la danse. (Zo/^, VII, p. 21.)

Ce qui est dit de Torigine de la danse n'est pas moins à remarquer. {Lois, VIL)

« Je dis qu'il n'est presque aucun animal qui, lorsqu'il est jeune, puisse tenir son corps et sa langue dans un état tranquille et ne fasse sans cesse des efforts pour se mouvoir et crier. Aussi voit-on les uns sauter et bondir, comme si je ne sais quelle impression de plaisir les portait à danser et à folâtrer, tandis que les autres font retentir l'air de mille cris différents. Tout le reste des animaux n'a aucune idée de l'ordre et de riiarmonie ou du désordre dont le mouvement est susceptible, et que nous appelions mesure et harmonie. Pour nous, ces mêmes divinités qui président à nos fêtes nous ont donné, avec le plaisir, le sentiment de la mesure et de l'harmonie.

« Ce sentiment règle nos mouvements. Sous la direction de ces dieux, il nous apprend à former ensemble une espèce de chaîne par l'union de nos chants et de nos danses. » De là le nom de chœur, dérivé naturellement du mot qui signifie joie, x^pa. La chorée embrasse le chant et la danse. La bonne éducation consiste donc à savoir bien chanter et bien danser.

Nous omettons ce qui concerne le choix des danses comme

pour la musique celui des instruments. Mais il convient, pour tout résumer, de citer ce passage sur les chœurs où est compris l'esprit de l'esthétique platonicienne : « Le but de tous les chœurs est d'enchanter l'âme des enfants en leur répétant sans cesse ces belles maximes : « La vie la plus juste est la plus heureuse au jugement des dieux. » [Lois, I.)

Ici s'arrête ce que nous avons à reproduire de cette partie de l'esthétique platonicienne qui comprend la théorie des arts. Nous y ajouterons quelques réflexions, comme sur la théorie du beau, propres à en faire apprécier l'ensemble.

Conclusion. — Idéal abstrait, idéal moral, ces deux mots qui résument toute l'esthétique de Platon s'appliquent à l'art comme au beau, à la poésie, l'art universel, le plus élevé des arts. On a vu ce qui manque à la définition du beau.

1° L'idéal abstrait c'est l'idéal séparé du réel ou qui n'accorde au réel qu'une valeur secondaire, le néghge ou le méprise comme n'étant qu'un reflet ou une copie de la vérité idéale.

Or c'est méconnaître la notion vraie de l'art. L'art est la représentation du beau ou de l'idéal sous des formes sensibles. 11 ne vit que des formes qu'il emprunte à la réalité. Le véritable idéal de l'art, c'est le réel idéalisé ou l'idéal incarné dans la forme qui le rend visible. La forme sensible est son élément. Elle ne peut s'en détacher sans se perdre dans le vague de la conception rationnelle, abstraite, ou qui s'adresse à l'esprit pur, non à l'imagination ou aux sens.

C'est l'erreur du platonicisme de l'avoir méconnu. De là, sa définition du beau entachée de ce vice radical (supra); de là, sa notion de l'art qui en est le colloraire direct. L'élément sensible individuel, réel et vivant, y est sacrifié à l'idée abstraite et pure. L'art y périt tout entier ou se réduit à quelques formes secondaires, lyriques, etc. Pour lui, la poésie comme art d'imitation, qui imite le réel, non le modèle idéal, n'est plus qu'une coi)ie plus ou moins exacte du réel, rejetée au troisième rang de la vérité.

Ce défaut déjà sensible aux degrés inférieurs de l'art et dans les arts iniitatifs, la peinture, etc., devient palpable aux

CONCLUSION Ml

degrés supérieurs surtout de la poésie, dans Tépopée, le drame, où l'action et la lutte des passions sont Tobjet principal. La condamnation des poètes et de la poésie dramatique, de la tragédie, s'explique, elle est en parfaite concordance avec le système; mais par là même elle l'accuse lui-môme et le condamne. L'idée vraie de l'art réintégrée, tous les arguments du philosophe portent à faux et se retournent contre sa théorie.

L'argumentation, en effet, repose sur une double hypothèse, laquelle est une double erreur : 1° que l'art représente le réel, imitation pure et simple; qu'il en est simplement la copie; 2° que le but moral est le vrai but de l'art (ce qui est faux) ; 3° si l'art représente l'idéal dans le réel, lui-même idéalisé, dépouillé des détails qui masquent et obscurcissent l'idée, s'il la rend plus visible et s'il exprime l'idée plus clairement, il est par là une image plus vraie que la réahté. La vérité qu'il exprime est la vraie vérité, non un vain simulacre du réel.

C'est ce que Platon méconnaît absolument.

Loin d'être à trois degrés de la vérité, le réel idéalisé par Fart est la vérité elle-même, du moins sa révélation. C'est le sens du mot d'Aristote : « La poésie est plus sérieuse et plus philosophique que l'histoire. » [Poétiq.^ IX). Ce qui est dit de la poésie s'applique à l'art entier.

2*^ La poésie s'adresse à la sensibilité, mais elle parle aussi à l'esprit par l'expression des idées, des images sensibles. Le spectacle, qu'elle met sous nos yeux, de la lutte des passions, des intérêts, des idées, s'il est digne de l'art et vraiment idéal, élève l'âme au-dessus du réel; il purifie, selon le mot d'Aristote, les sentiments qu'il excite. {Ibid.)

3° La sympathie pour les personnages n'est pas une sympathie vulgaire. La terreur et la pitié elles-mêmes se trouvent ennoblies, calmées, purifiées. Aristote a ici raison contre son maître. L'art avec le réel est réintégré dans ses droits.

Il serait injuste néanmoins de méconnaître les services qu'a rendus Platon à la théorie de Part et de la poésie. Le mérite principal est d'avoir maintenu à une grande hauteur les droits de Pidéal, sans lequel l'art est impossible ou descend

dans les bas-fonds du réalisme et du naturalisme. Son argumentation contre l'imitation exacte en est une réfutation victorieuse. Par là est aussi démontré que Tart n'est pas un instrument de jouissance destiné à flatter les passions, à nourrir et abreuver, comme il est dit, cette partie inférieure de l'âme qu'il corrompt ou aide à corrompre tout entière. Cette condamnation des poètes dans la Républiqu^i est hautement instructive et fondée à son point de vue. Elle est la réfutation par l'absurde de l'hypothèse réaliste. Mais en soumettant l'art à des règles trop sévères qui en détruisent la liberté, Platon prouve aussi que le but de l'art n'est pas le but moral *.

1. Voir notre Mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques sur les rapports de VEsthétigue et de la Morale, t. CXXXIV-CXXXV.

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