IDÉE DE L'ÉLOQUENCE
dans un autre esprit, exécutée selon une autre méthode, de son discipleAristole,regardéavecraison, maison ce sensseulement, comme le vrai fondateur de la rhétorique proprement dite.
Notre but est ici de réintégrer en peu de mots et de remettre à sa place véritable ce qui est ici le fond essentiel de la doctrine de Platon, de faire ressortir ce qui en fait le principal mérite, sans méconnaître ce qui appartient en propre à l'auteur de la Rhétorique proprement dite et ce qui lui a valu les justes éloges de ses juges les plus éclairés *.
IL Idée de l'éloquence. — Quelle idée d'abord Platon se fait-il de l'éloquence? Il est certain que, aux yeux du métaphysicien ou du philosophe, elle occupe comme la poésie {supra, 78) une place inférieure parmi les formes de la pensée, Gela tient à ce qu'elle n'est pas la science et que ce n'est pas la vérité pure qui est son objet. Par cela seul que Timagination y a sa part, que la sensibilité est en jeu, que la passion y est sollicitée, et que la raison elle-même, si elle n'est étrangère, peut être aveuglée, égarée, séduite, le rang qu'il lui assigne est inférieur à la science. L'art par excellence est toujours la philosophie. Il en est de l'éloquence comme de la poésie, qu'il appelle la rhétorique du peuple, ûr,jj.r,Ywpia. [Phèdre, 261 , D ; Gorgias, 205 ; Théétète, 162, D ; ApoL , 36, B.)
Gela se voit dans les définitions qu'il en donne et qu'il réfute ou critique. Suivant la définition qu'en donnent les sophistes, son but unique est de persuader. Elle est « l'ouvrière de la persuasion ». {Ibid.) Mais persuader c'est faire désirer qu'une chose soit sans montrer si elle est, ou si elle n'est pas, ni ce qu'elle est. Le vraisemblable plutôt que le vrai sera son objet. Yoilà le but. Pour l'atteindre, tous les moyens sont bons. L'emploi de ces moyens est indifîerent pourvu que le but soit atteint ou qu'on réussisse. C'est là du moins toute la rhétorique des sophistes.
Ailleurs, elle se définit l'art d'attirer les âmes ('J^uyaytoyla; Phèdre y 261 , A), de les conduire au but que l'orateur se propose,
1. On nous permettra de renvoyer pour plus de détail à notre Étude sur le Gorgias de Platon et à l'aperçu historique qui vient à la suite.
qu'il soit bon ou mauvais. Les moyens dont elle se sert sont de deux sortes : 1° L'apparence à la place de la réalité. C'est l'art de tromper les âmes ou de les séduire. Elle s'adresse pour cela à l'imagination, à la sensibilité, aux passions plutôt qu'à la raison. — 2'' Cet art emploie aussi le raisonnement, mais c'est aussi bien l'art de tromper que de faire croire à la vérité. Le plus souvent, c'est à la fausse dialectique, à ses sophismes qu'elle a recours et qu'elle sait employer avec habilité. C'est par de tels moyens que la rhétorique excelle à conduire la multitude ignorante et facile à séduire, avide de mensonges qui la flattent et répondent à ses goûts, toujours dupe des promesses qui caressent ses désirs et ses espérances. Sous ce rapport, elle est une puissance sans doute et un art, mais un art vil et méprisable. Platon l'assimile aux arts les plus vils, à la cuisine, à la toilette, à la parfumerie. [Gorgias.)
Tel est le fond de la discussion qui remplit en partie le Gorgias, C'est la partie réfutative et négative.
Mais cela, c'est la fausse éloquence. Il ne faut pas dire avec Cicéron [de Orat., I, xi) et avec d'autres (Quintihen) que Platon condamne l'éloquence comme il a condamné la poésie, ni même qu'il la dédaigne. D'abord il est faux, on l'a vu, qu'il condamne absolument la poésie en elle-même et dans tous ses genres [supra).
Platon, le plus éloquent des philosophes, et qui donne un si grand soin à ce qui est de la persuasion dans ses dialogues, ne pouvait rejeter l'éloquence ni l'art qui la perfectionne et en donne les règles. Il attaque la fausse éloquence comme il attaque l'art faux et ce qui est pour lui la fausse poésie. Mais l'art vrai, ou du moins qu'il regarde comme tel, il l'estime et l'honore. Il y a plus, il en pose les principes, en marque le but et en indique les règles les plus générales.
Quant aux règles et aux préceptes particuliers, sans tout à fait les exclure, il en fait peu de cas. Il ne croit pas nécessaire de pousser trop loin leur analyse et d'entrer dans le détail.
C'est toujours pour lui de V idéal qu'il s'agit. Le reste est accessoire.
En d'autres termes, il y a deux rhétoriques comme il y a