‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 19 sur 168 · IDÉE DE LA PHILOSOPHIE. SA DÉFINITION · texte numérisé non relu

IDÉE DE LA PHILOSOPHIE. SA DÉFINITION

Méconnu du vulgaire qui voit en lui un être étrange, il passe souvent pour un fou, il est inspiré. Il n'est pas un dieu, mais un personnage divin : Bso^ jjiàv oLyri^ o'jôa|jLWs, Qe^o; piv [Soph.^ 282). C'est ainsi, dit Platon, que j'appelle tous ceux qui sont philosophes. {Ibid.)

« Ainsi, la philosophie est le foyer où tous les rayons de la vérité, de la beauté, de la vertu se réunissent. Elle est la perfection absolue de la vie spirituelle, l'art royal, êaTtXixTÎ 'ziyyri que cherche Socrate dans VEuthydème. »

6" Mais c'est là un idéal. Plus qu'aucun autre philosophe, y compris son maître Socrate, Platon sait ce que vaut en réalité la sagesse humaine, àv9ptb7ri.v7] o-ocpU {ApoL, 23). De l'homme il connaît les imperfections et les faiblesses. Nullement sceptique, malgré la hardiesse de ses conceptions, il sait mesurer la distance qui sépare l'esprit humain de son objet véritable, la vérité absolue. Il connaît tous les obstacles qui s'opposent à ce qu'il la possède entière et parfaite. La philosophie est une recherche laborieuse; c'est un effort, une aspiration plutôt qu'une jouissance et une possession. Philosopher, selon le mot attribué à Pythagore, c'est aimer la vérité et y tendre, la désirer : tov cp'Aoo-ocpov o-ocpiaç cprio-o^Asv £'n:(.ôu[jL7]T-/]v slvai {Rép., 475, B). La philosophie se définit elle-même le désir des choses éternelles, tcov ovtwv àel £7ct.o-T7][ji7)ç ôps^iç [Théétète, 186). A Dieu seul appartient la vérité : Bcw [j.6vw upsTisf. {Parménide^ 134, G), tw ovti. 6 Beoç o-ocpos slvau Socrate l'avait dit devant ses juges {ApoL^ 23); Platon devait le répéter.

Cette croyance, d'ailleurs, pour Platon, s'allie très bien, on le verra, à sa doctrine sur l'âme et sa destinée présente. « L'homme sorti des mains de la nature n'a pas en lui la lumière » [Lois^ YI, 216). Son âme tombée dans un corps mortel ne peut apercevoir la vérité ni complète, ni pure [Phédon). Il ne la voit d^abord qu'en reflet [Rép., VI). Pour lui, la vie actuelle, c'est la mort; la vraie vie c'est la vie divine dont il ne peut que participer (Phédon), Aussi, ceux qui s'adonnent à la philosophie ne sont ni des sages ni des ignorants, ]yr{zt ol o-ocpol [xr^Ts ol à^xaBsIç, ils tiennent le milieu [Banquet, 203, E) entre la sagesse et l'ignorance, p-STaçù slvat. a-0'i)0'j xal àpiaBo'Jç. (Cf. Lysis^ 218.)

En résumé, la philosophie, aux yeux de Platon, est Texercice le plus parfait des facultés humaines. En elle sont réunis, à leur degré le plus élevé, tous les éléments de la vie intellectuelle et morale, dont l'ensemble ainsi conçu est un idéal : idéal parfait qui, chez l'homme, n'existe que dans les limites de l'être fini et de sa condition présente.

II. De l'esprit et du caractère philosophiques. — A cette notion abstraite et générale se rattache ce que Platon dit de l'esprit, du naturel philosophique longuement décrit dans la République (V, YI).

Ces qualités dont se compose la nature du philosophe, il en énumère avec soin toutes les parties, [JLspiri. Le portrait qu'il trace est en parfait accord avec son idée de la philosophie.

1° Ce qui distingue cet esprit c'est d'abord le désir de savoir, mais non d'un savoir étroit et borné qui s'arrête à tel ou tel objet particulier, s'y concentre et s'en contente, non de telle ou telle science mais de la science entière [kXkk -rzàa-r,;. Rép., V, 474, B). La première marque de l'esprit philosophique c'est d'aimer avec passion toutes les sciences qui peuvent le conduire à la connaissance de l'être immuable (Rép., YI). Ce n'est pas non plus cette vaine curiosité qui se repaît les yeux et les oreilles du spectacle des choses sensibles, qui se plaît à voir de belles figures, de belles formes, mais celle qui veut connaître l'essence des choses, non les choses belles mais le vrai beau, auTo to xà).ov, non les actions justes mais lejusle^ TÔ o'ixaiov, en un mot qui remonte sans cesse aux idées et les saisit dans leur rapport, leur vérité, leur immutabilité.

Il doit y joindre la mémoire, la facilité à apprendre et à retenir. De ces qualités de l'esprit sont inséparables celles du caractère et que doit réunir en sa personne le vrai philosophe. Ce sont, outre l'amour de la vérité, le plus parfait désintéressement, Téloignement des plaisirs frivoles et des occupations vulgaires. Il sera tempérant, exempt d'avarice et de cupidité; il méprisera les richesses. Il montrera de l'élévation, de hi grandeur d'âme, le contraire étant incompatible avec une âme qui cmlirasse dans ses recherches l'ensemble des choses divines et humaines. Un esprit qui porte sa pensée

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vers tous les temps et tous les lieux, doit considérer la vie humaine comme peu de chose. Une âme de cette trempe ne craindra donc pas la mort. Platon veut aussi que, dans le discernement des qualités d'une âme née pour la philosophie, on prenne garde si elle montre de l'équité, de la douceur, l'habitude de l'ordre dans sa personne et dans ses actes. Le philosophe doit être l'ami des Grâces (sùy^apiç) ; il doit aimer l'ordre, la mesure (xoo-jjlIoç, sjjL^jLs-upla). (On reconnaît ici le Grec, l'artiste.) Toutes ces qualités, dit Platon, se tiennent par la main; elles sont également nécessaires. {Rép., VI.)

Ailleurs (Théétèté) Platon oppose l'esprit philosophique ou spéculatif '^ VQspriip?^atique] dans le parallèle qu'il trace du philosophe et de V homme cT affaires, on peut reconnaître chez lui la tendance contemplative déjà signalée. Le philosophe y est représenté comme étranger aux choses de la vie commune, ne sachant ni s'y reconnaître ni s'y conduire*, inférieur en celaàPhomme pratique, mais retrouvant sa supériorité dès qu'il s'agit des hauts problèmes de la spéculation et qui intéressent véritablement l'homme, des lois du monde physique et moral, contemplant avec sérénité le cours des événements humains. {Théétèté.)

Platon, plus tard, a pu modifier son opinion; les deux portraits et le contraste frappant n'en conservent pas moins leur vérité.

2° A.U philosophe est opposé le sophiste. Partout cette opposition se produit dans les écrits de Platon. La Sophistique, non seulement il la combat et la met en scène, mais il la définit et la caractérise.

Si des caractères extérieurs ou dérivés on dégage ceux qui constituent V essence même de la sophistique, le principal est Vapparence, to elxo;, mise à la place de la vérité ou de l'idée, le non-être, to a-?i 6v, substitué à Vôtre, toCî o^-zo;, {Soph., 240, B). Telle est la notion métaphysique. (Cf. Arist., Met., IV). Le sophiste s'attache à \ apparence , à l'image (s'lowXov), il s'en repaît et s'en nourrit. De plus il Yimite, iJLijjLelxa'.. Lui-

1. Les philosophes dès leur jeunesse ne connaissent pas le chemin de la place publique. (Voy. le passage entier du Théétèté.)

même vit dans l'ombre et l'obscurité, il se réfugie dans les ténèbres du non-être. Le philosophe au contraire, dans ses raisonnements, s'attache toujours à l'idée de l'être et c'est la clarté du lieu qu'il habite qui fait qu'il n'est pas aisé de l'apercevoir. De l'obscurité naît le mensonge (-i^sCioo;), car le sophiste imitateur du sage imite l'apparence et la fait prendre pour la vérité. Le philosophe, qui cherche la vérité par amour pour elle, cultive la philosophie avec une âme droite et pure. Indifférent à la vérité, le sophiste n'a nul souci que de lui-même et de l'opinion qu'il veut faire prévaloir. Il revêt le masque trompeur de l'apparence qu'il imite. Il abuse de l'ignorance et de la crédulité du vulgaire. Il se fait de tout un moyen pour arriver à ses fins égoïstes. Pour faire triompher son opinion, il a recours à tous les prestiges : il est l'imitateur ou le ïnime par excellence, to -jif.tjLriTuov (335).

L'âme du sophiste, bien différente de celle du vrai savant, a d'autres qualités, l'habileté, la souplesse et la ruse.

L'art qu'il emploie est la dialectique à laquelle il joint la: rhétorique, mais c'est une fausse dialectique et une fausse rhétorique (Gorgias), celle qui fait paraître vrai ce qui estl faux et faux ce qui est vrai, au moyen de raisonnements, captieux qui s'appellent des sophismes. Eux aussi, les] sophistes ont leur sagesse bien difierente de la vraie. Protagoras le dit : « Bien loin de ne reconnaître ni sagesse ni homme sage, je dis au contraire qu'on est sage lorsque changeant la face des objets on les fait paraître et être bons à celui à qui ils paraissent et sont mauvais. » {Protagoras, 66.)

Pour achever cette comparaison du philosophe et du sophiste, Platon {Rép.^ VI) montre comment un si beau caractère, le naturel philosophirjue^ se pervertit ou se corrompt et comment chacune des qualités d'une âme née pour la philosophie, engendre, par sa corruption, les qualités contraires. Suivant Platon, la cause principale est le milieu social où l'individu est placé. Et à ce sujet, il fait le tableau des mœurs démagogiques d'Athènes. Le peuple est par lui ap[)olé le plus grand des sophistes. Mais ce peuple lui-même n'ost-il pas aveuglé et perverti par les sophistes, qui sont les démagogues, les harangueurs de la multitude? {Rép., VI.)

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