‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 21 sur 168 · LA PHILOSOPHIE ET LA POÉSIE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE ET LA POÉSIE

vraie science, la science des idées. Il faut bien distinguer aussi le côté pratique du côté spéculatif. La science du bien pour Platon est la science la plus haute. Elle est de toutes les sciences le but final. Platon se tient sur les hauteurs et n'aime guère à en descendre. C'est le défaut de tout le système. Quoiqu'il soit profond observateur, il ne tient pas assez compte de l'expérience et de l'habileté pratique. L'art de manier les hommes, de se servir de leurs mobiles secrets, de leurs passions, de se plier aux circonstances, il ne l'estime pas assez; plutôt il le dédaigne (voy. Gorgias). Pour lui le moraliste et l'homme d'Etat sont des esprits adonnés à la spéculation la plus haute, ils n'en sortent guère. Il traite avec assez de mépris la simple connaissance des faits et des détails si nécessaire pour établir des lois et administrer les affaires publiques. Les plus célèbres politiques , Périclès , Gimon, Aristide, Lycurgue, Solon même, sont jugés avec une sévérité extrême {Gorgias). Aristote sur ce point lui est très supérieur.

4*^ Les Arts et ta Poésie. — Les anathèmes lancés par Platon dans sa Répubtique contre les poètes (IV, X) ont fait méconnaître, à ce sujet, sa véritable pensée. Sous le nom de musique (|ji.oua-!.x7Î), on sait qu'il désigne tous les arts libéraux, y compris la Poésie. Or, que Platon dédaigne la poésie et les autres arts, c'est une erreur qui doit être rectifiée. La part de sagesse et de vérité qu'il leur fait, moindre sans doute qu'à la science, est encore assez grande. Et ce n'est pas de la forme purement qu'il s'agit, comme simple ornement ou parure de la vérité; c'est aussi une révélation. Guidés par une sorte d'instinct, mus par une force divine, les poètes disent de fort belles choses, 'ki^ou^i [xàv izoWk xal xaXà. [Apot.j 22, c.) Mais ils ne savent rien de ce qu'ils disent, l'o-aTt. 8s ouSàv tov li^ouTi. [Ibid.) Partout Platon professe le plus profond respect pour ces personnages divins. Leur inspiration est analogue à celle des devins et des prophètes {Timée^ 682; Lois^ III, 622); cp'j(7£t. T'iv, xal £v8oua-iàÇovT£ç (Timée).

Sur les grands poètes, Hésiode, Simonide, Homère, etc., même quand il les blâme, il s'exprime sur le ton de l'admiration la plus vive. « Les vers d'Hésiode sont inspirés par les

(lieux. » « Les poètes sont de race divine et, quand ils chantent, les Muses leur révèlent la vérité. » Lui qui traite leurs fables de mensonges [Rép.^ II) quand le sens en est immoral, veut ailleurs qu'on les consulte. Il faut examiner ce que disent les poètes, car, en fait de sagesse, les poètes sont pour nous comme les pères de la sagesse et des guides, w; -aTÉpeç Tf,ç o-6cp»,Q(c; eIti xal '^•^k^O'n^. (LoÙ.)

La philosophie a parlé d'abord leur langue. Heraclite, Empédocle n'ont-ils pas été aussi des poètes comme Pindare, Homère? Ils ont discouru en vers sur la nature {ibid.). Ils ont dit des choses admirables. N'ont-ils pas dit que les contraires sont la loi du monde sensible? (Ibid.) Ce n*est pas seulement aux poètes philosophes ni aux philosophes poètes qu'est rendu cet hommage, mais à tous ceux qui ne furent que poètes. Tous ont part à ses éloges; il les appelle à son aide comme témoins de ce qu'il dit et des vérités qu il expose : IJiapTupéi. ô£ TOUTOU xal "O^epoç, [Govgias., 525.)

Mais, dans quel rapport avec la vérité la poésie et l'art sontils, au jugement de Platon, comparés à la philosophie? C'est toujours dans celui d'une raison inspirée qui aperçoit la vérité, ne la comprend pas et n'a pas le secret d'elle-même S obligée, pour l'exprimer et la communiquer, de s'envelopper de symboles % tandis que la vraie raison, la raison du dialecticien, voit clairement la vérité dégagée de toute forme sensible et contemple son objet, l'idée pure ou sans images. Il ne faut donc pas s'y tromper; tout en qualifiant de divin l'homme inspiré par les Muses, Platon regarde l'inspiration poétique comme un mode inférieur de la pensée au regard de la réflexion. D'abord le poète ou l'artiste n'a pas conscience de ce qu'il fait; il crée sans savoir ni pourquoi ni comment; il n'a pas le secret de ses œuvres; son émotion se communique, il est vrai, mais d'une /«ço;z magnétique. (Alcibiade, II; l07i.) Cette transmission se fait sans qu'il y participe. De plus, la vérité,

i. NoOv [iT) e-/ovTe; ixyjSÉv etSore; rov Xéyo'jo-tv. (Ménon.)

2. Il est bien diflirile de ne pas s'en rapporter à Simonide; c'était un sage, un homme divin, orôtpo; tè xal Oeto; àvT,p, mais il parlait en poète, itoir,Ttx(ô;, et il ne se comprenait pas. [lirp., I.) — Toute la poésie est de sa nature énigmatique, ^ûixuaaa aiviYjjLatoiSeï;. {Alcib., II, 147, B.)

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