LA DIALECTIQUE; L'IIYPOTIIÈSE, L'ANALOGIE
1° Le raisonnement hypothétique a aussi sa place assez grande dans la dialectique platonicienne. Platon, qui l'emprunte aux géomètres, épris de la clarté rigoureuse des sciences exactes, mathématicien lui-même, s'en sert volontiers pour remplacer la démonstration directe. Cette méthode indirecte, on le sait, consiste à faire sur un sujet donné toutes les suppositions qu'il comporte, à les examiner et les discuter afin de découvrir celle qui, seule, peut être admise, toutes les autres étant rejetées. Les géomètres s'en servent à défaut du raisonnement direct [Ménoji^ 81, D), Platon la donne d'abord comme une sorte de gymnastique, tI; o -zzô-oq, Triç v'jjjLvao-La;. {Pann., 135.)
De ses règles, la première est de ne pas se contenter de supposer l'existence de chaque idée, mais de voir les conséquences qui résultent de chaque hypothèse. Il en parle comme d'une méthode difficile dont il connaît les fatigues et les longueurs. Il la prise beaucoup et lui fait jouer un rôle très élevé comme procédé de dialectique qui conduit aux principes (Rép.^ VII, 533, D). Lq Parménide, en entier, en est la mise en action et l'exemple. Le résultat est de maintenir, par l'opposition des idées ^ la nécessité de les unir [supra). C'est l'union des contraires que cette méthode veut établir. Ainsi, la vraie unité n'est pas Y unité simple des Éléates, c'est l'unité d'où sort la pluralité, l'unité à la fois une et multiple, finie et infinie. Le Ménon fournit un autre exemple plus facile (81, D). La vertu est-elle une et plusieurs? Est-elle science ou ne l'est-elle pas? Est-elle habitude? Elle est l'un et l'autre. Peut-elle s'enseigner? Comme habitude elle ne s'enseigne pas. On le saura en faisant les suppositions qui révèlent son essence et qui montrent que l'un et l'autre est vrai, si on l'entend bien d'une certaine manière. [Ibid.)
Il en est de même des hypothèses dans les sujets métaphysiques, comme il est dit dans le Phèdre. Elles ne servent que de degrés pour arriver aux principes eux-mêmes et à ce qui est en dehors de toute hypothèse, au principe des principes, Iva [JLsypt. ToO àv'jTToBsTou sTit. TTjV apy7)v iCùy. [Phèdre^ 101.)
2" h'' analogie. — Ce procédé familier à Socrate [Phil. anc. , 1, 136), dont l'entretien abonde en comparaisons, ne l'est pas
moins à Platon dont la manière et le style en cela n'ont pas été épargnés {supi^a). Or, il est à remarquer que chez lui la comparaison a un caractère supérieur propre au système platonicien. Pour Socrate, que sont les analogies? de simples ressemblances tirées des objets, comme procédé d'induction servant d'exemples propres à conduire l'esprit du particulier au général (véritable induction expérimentale) [ibid.^ 137). Pour Platon, c'est bien cela aussi, mais c'est beaucoup plus, comme le veut le système.
Le monde est un reflet des idées. Les idées y apparaissent dans les objets. Ceux-ci en sont les images, £l'oto).a, dont les idées sont les modèles, Traoaos'lyjjLaTa. Ce sont comme des miroirs, où l'on se peut voir comme dans les eaux. 11 y a d'autres miroirs plus purs, les nombres^ également reflet des idées, plus voisins des idées {supra).
Telle est l'analogie dans Platon : procédé inférieur utile et nécessaire, en outre légitime et naturel. La dialectique aurait tort de le négliger. Elle s'en sert aussi comme d'un degré pour s'élever plus haut dans la région des idées. Platon le dit : « La faiblesse de notre esprit rend nécessaire cette méthode. 11 est difficile d'exposer avec une clarté suffisante de grandes choses sans se servir d'exemples » [Polit. ^ 217). — On ne peut d'ailleurs qu'admirer avec la richesse, la justesse des comparaisons, où l'imagination, mise au service de sa pensée, l'a si bien traduite ou suppléée. Mais on ne doit pas non plus méconnaître les défauts et les dangers de cette méthode. La symbolique des nombres lui appartient. Et l'on sait combien Platon en abuse. Ceux-ci obscurcissent souvent sa pensée s'ils ne la rendent inintelligible. {Tintée, Rép., IX, Lois)
Aristote est ici très dur envers son maître qu'il accuse d'émettre des mots vides de sens, x£vo).oy£iv {Met., 1). Luimême est-il sur ce point toujours à l'abri du reproche? Le fait est qu'il est difficile, même au savant le plus en garde contre ce procédé, de s'en passer. En user avec sobriété et à sa place, le subordonner est la condition. Platon le sait et il décrit très bien son rôle. L'exemple, dit-il, prend naissance lorsque ce qui est le même en deux choses séparées est
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reconnu et jugé comme tel dans les deux cas et qu'il devient l'objet d'une opinion vraie {Polit.). Mais ce n'est toujours qu'une opinion et une conjecture. L'opinion n'est pas la science; elle égare souvent le savant qui trop souvent s'y confie et ne sait pas maintenir l'opposition. Le procédé habituel à Platon, que lui-même indique, est celui de chercher d'abord à voir le type général d'une chose dans un petit exemple, sva-ji-ixoto (/?é^jf9., III, 402), ensuite de s'élever de ce qui est inférieur à la notion en elle-même qui, pour être très vaste, n'est pas moins la même. « Afin que l'état de veille, dit-il, remplace en nous le rêve. » Il faut faire comme les enfants, à qui on fait d'abord épeler les syllabes pour former de là les mots. L'emploi le plus saillant de l'analogie est, dans la République^ la définition de la justice^ l'assimilation de l'État à l'individu, les foraies de gouvernement {Rép.^ IX), la caverne et les captifs (ibid., VI) Le petit exemple sert de modèle pour arriver au grand, de, ji.àxpaç a-uXXàêaç — liz'i 'zh pyicTTov. {Rép., III, et Polit., 286.)
On voit les avantages et les abus de cette méthode dans Platon. Lui-même reconnaît l'infériorité de tels procédés. Il insiste sur la nécessité d'un procédé supérieur et plus direct que celui d'un mode d'explication tiré des objets sensibles {Polit., 286). « Il est des choses très grandes et très considérables, dit-il, pour lesquelles il n'existe point d'image claire, oux £a-T',v s'iôtoXov, qui frappe les hommes. C'est pourquoi il faut travailler à se mettre en état de saisir la raison de chaque chose {ibid.). Car les choses immatérielles,, qui sont aussi les plus grandes et les plus belles, ne peuvent être exposées clairement que par la raison et par aucun autre moyen, ùù. oz\ jjisXÉTav ).6yov xtà {Polit., 286). Ceci nous conduit à la partie supérieure de cette méthode.
IV. Partie supérieure. — Les procédés logiques employés comme préparation : la définition, la division, la coordination des genres et des espèces (classification) , Y hypothèse, la démonstration elle-même, ne peuvent qu'aider l'esprit, faciliter le moyen final, non le remplacer {Rép., VII). Il faut sortir de la voie du raisonnement ordinaire. Ces opérations retiennent
encore l'âme dans une région moyenne. Ce qu'il faut ici, c'est faire l'emploi d'une faculté nouvelle, supérieure au raisonnement comme au sens, et qui est la raison^ voO;, Xoyo;. Tout le secret de la méthode consiste à éveiller cette faculté, à susciter cette force cachée et innée, svo-ja-av o-jvaijL'// [Rép.^ Vil, 518), à dirigerconvenablementl'œil de l'intelligence, o'J^'.v(/?^'/?.,YI, 4). Car « l'âme est capable de voir par elle-même » {ibid.). Elle est douée de cette vertu qui est son essence. L'esprit a la faculté de concevoir par la pensée, voyio-ci, la vérité éternelle. La méthode, en réalité, ne consiste qu'à ôter l'obstacle, et, après l'avoir enlevé, à tourner l'œil de l'esprit vers son objet, « qui est en haut et non en bas ». — « Dans cette évolution que l'on fait faire à l'âme, dit Platon, tout l'art consiste à la tourner de la manière la plus aisée et la plus facile pour elle. ))(/?^;?., YII.)
C'est donc une sorte à' induction ou plutôt à' évolution^ Trep'.avcoYr, (ibid.), mais une induction toute rationnelle^ distincte du procédé empirique, pur résumé d'une analyse antérieure. Au lieu di'étendre et de généraliser des expériences, d'aller du même au même, ou de déduire des principes donnés des vérités qui y sont contenues, l'esprit remonte ou plutôt monte et s'élève aux principes et de ceux-ci à la vérité absolue, au premier principe. Dans cette marche ascensionnelle^ ETrlêaa-t.; (ibid.), il part des faits ou des véintés contingentes^ il s'élève aux vérités nécessaires] après avoir contemplé quelque temps [Phèdre) ces essences, ces copies^ ces divins fantômes^ il s'élève enfin jusqu'à Dieu, leur principe immuable, éternel. On peut appeler cette méthode une élévation de l'âme vers les choses d'en haut et une intuition, avw ivàSaTiv xal Olav Twv avw (Rép., YII, 517). Arrivée à ce terme de son voyage, tsao;; t/Î? iropsU;, l'intelligence se repose; elle contemple la vérité et s'en nourrit.
Tel est le procédé supérieur, dans sa généralité-, du moins en est-il ainsi de la raison-, c'est sa dernière démarche, l'acte spécial qui lui est propre, et qui couronne tous les autres actes. L'amour (è'pw;), on l'a dit, s'y joint, l'accompagne ou le suit dans la région du sentiment, comme il sera démontré ailleurs. (Voir in/'ra : Amour.)