LA DIALECTIQUE; L'INTUITION INTELLECTUELLE
Celte méthode, Platon l'expose en plusieurs endroits de ses dialogues. {Rép.^Wl, Phèdre, Banquet, etc.)
Si l'on essaie de la préciser, le procédé propre de cette méthode n'est ni Vinduction ordinaire, procédé de générahsation, ni aucun des procédés de la déduction. L'induction empirique s'appuie sur l'expérimentation qui multiplie et varie les expériences. Or ici, sans négliger tout à fait l'expérience, la dialectique ne s'appuie pas sur elle. Elle opère sur un seul fait, elle part du particulier, tcô sxào-Tw. Le travail accompli, elle dégage et saisit immédiatement Vidée, la vérité nécessaire qui y est contenue. Elle extrait l'infini du fini que, pour mieux dire, elle élimine. Elle dégage de l'individuel l'universel. De là elle remonte au premier principe de toute idée, qui est le bien absolu. Elle s'y arrête et le contemple, et cela par un acte simple, direct ^intuition (eia). C'est ainsi que l'absolu, suivant Platon, apparaît à l'homme autant qu'il lui est donné en cette vie de le concevoir et de le contempler, enfermé qu'il est dans un corps mortel.
Cette partie supérieure de la méthode, pour être pratiquée, exige des exercices préalables où tous les procédés antérieurs déjà décrits sont mis en jeu et deviennent des habitudes. Platon les décrit longuement dans sa théorie de l'éducation destinée à former des philosophes. [Rép., YII.)
Les plus efficaces sont les sciences abstraites, les mathématiques pures, puis Gastronomie, la musique^ celles-ci Q\\^?>-mèm.Q?> mathématiques. (Voir Rép., VII.)
Nous terminons cet exposé de la méthode platonicienne par les paroles de Platon lui-même qui la désigne ainsi dans sa marche générale et progressive après en avoir décrit les autres procédés :
(( La dialectique, cette science, toute spirituelle qu'elle est, peut être représentée par l'organe de la vue et par ce passage progressif (la caverne) dont nous parlions, de l'aspect des animaux à celui des astres et enfin à la contemplation du soleil même. Ainsi, celui qui s'applique à la dialectique, s'interdisant absolument l'usage des sens, s'élève par la raison seule jusqu'à l'essence des choses et, s'il continue
ses recherches, jusqu'à ce qu'il ait saisi par la pensée Tessence du bien. Il est, arrivé au terme des connaissances intellectuelles, comme celui qui voit le soleil est parvenu au terme de la connaissance des choses sensibles. N'est-ce pas ce que vous appelez la marche et le progrès de la dialectique? » [Rép., VII, 552.)
Pour compléter cette méthode, il y aurait à décrire les actes de Tâme appartenant à une autre sphère que celle de la raison, qui raccompagnent et la suivent dans la contemplation des idées et du bien : Vamom\ V enthoudasme , etc. Car c'est avec l'âme tout entière que doit se faire cette évolution^ o-jv oAr, ^jy/i 7î£p',àxT£ov {Rép., Vil). Mais V amour suit la connaissance, et l'accompagne à tous ses degrés. Luimême est l'effet, non la cause; le principe est Vidée que l'acte intellectuel doit avant tout saisir et contempler.
Cette partie de la doctrine platonicienne sera donc mieux placée ailleurs lorsqu'aura été parcouru tout le domaine de l'intelligence. (Voir infra : Théorie de l'amour.)
V. Appréciation. — Un examen sérieux de cette méthode ne saurait trouver ici sa place. Elle ne peut d'ailleurs être bien appréciée que par ses résultats, par l'application que l'auteur en a faite aux différentes parties de sa philosophie. Nous nous bornons à quelques rédexions.
Le vice fondamental, celui de ne pas donner à Vexpérience la place et le rôle légitime qu'elle doit avoir dans la science, a été trop souvent signalé pour qu'il soit besoin d'y insister. Ce reproche qu'Aristote, le premier, lui adresse et qu'ont encouru plus ou moins depuis toutes les écoles idéalistes, lui-même a été réduit (supra) à sa juste valeur. Ce qui est hors de doute, c'est que, dans cette méthode, domine le raisonnement abstrait, la oiàvoia, telle que la nomme son auteur. Le défaut capital est de réaliser des abstractions, de peupler le monde d'entités, etc. Ceci est le lieu commun qu'il est également inutile de répéter.
Ouant aux i)rocédés inférieurs ou moyens de celte méthode, on a pu en apprécier les mérites, comme ce qu'ils laissent à désirer.
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Mais le point important qui mériterait d'être approfondi et discuté, c'est ce qui est relatif au procédé supérieur, rationnel et supra-sensible par lequel l'esprit se met en communication directe et immédiate avec la vérité. Sur ce point capital, où le sort de la métaphysique entière est engagé, sans dissimuler notre opinion, nous nous bornons à poser la question suivante.
Est-il vrai que l'acte ^inluition^ qui clôt la série des opérations de l'esprit, dans ce qu'a de transcendant cette méthode, ne soit qu'un procédé d'abstraction généralisatrice, incapable d'atteindre et de concevoir dans sa réalité concrète le principe des choses, l'être à la fois réel et parfait, universel et individuel, distinct du monde et présent dans le monde de la nature et de l'esprit? Sans entrer dans ce grand débat, qu'il soit au moins permis à l'historien de faire remarquer qu'il n'est pas fini et que la controverse dure encore. Aristote qui le premier affirme comme simplement généralisateur ce procédé, l'affirme et ne le prouve pas. D'autres qui, après lui, l'ont répété et le répètent, ne le font pas davantage. Ce qui est certain, c'est que cet acte, transcendant, si l'on veut, ce n'est pas la logique ordinaire qui le donne et le décrit, mais bien la métaphysique. Platon qui, en cela, peut n'être pas assez conséquent, ne le fait pas concevoir autrement. Mais Aristote lui-même, comme métaphysicien, n'admet-il pas cet acte supérieur de la pensée? Le vouç, la vôyictiç, est la faculté dont cet acte relève. Pour d'autres, ce sera \ intellect pur, etc. {Plotin^ Malehranche^ etc.) Ce sera la raison pure(^â;/2/), l'intuition intellectuelle [Schelling), la pensée elle-même {Gedanke) on V esprit {Geist) [Hegel). De quelque manière qu'on le désigne, c'est par cet acte supérieur de Tesprit que celui-ci saisit Vuniversel sans doute; mais est-ce comme une vide généralité, n'est-ce pas comme unité réelle^ activité éternelle et vivante'^. Or, n'est-ce pas ainsi que Platon lui-même le conçoit et le représente? Les comparaisons dont il se sert, la lumière du soleil, etc. {Rép.^ Yl), ne laissent aucun doute à cet égard. Cette façon de contempler l'idéal n'a cessé d'être admise dans les écoles idéalistes. L'acte intellectuel reste ce qu'il est, distinct de tout autre et des opérations de l'esprit
qui le précèdent. Qu'il soit impossible de déioicher V idéal du réel et le réel de V idéal, qu'il y ait immanence, etc., encore \ expérience n'y suffit-elle pas pour saisir l'un dans l'autre et des deux termes reconnaître le principal. On doit en dire autant des opérations de l'esprit travaillant sur les données de l'expérience. Platon invinci?jlement le démontre, c'est le côté impérissable de sa méthode. Quant à prétendre que la dialectique de Platon n'est capable que de mener au -probable ou au vraisemblable, il faut laisser à Aristote le poids d'une telle assertion, qu'il ne s'est nulle part donné la peine de justifier et ne démontrer.
IjQ probabilisme de la nouvelle Académie, à demi sceptique et inconséquent, pourra s'en prévaloir, mais pour prouver qu elle-même n'a rien compris à la méthode de celui qu'elle regarde comme son fondateur, et qu'elle n'a nul droit à l'héritage de ce qui est la vraie doctrine du chef de l'Académie.