‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 30 sur 168 · THÉORIE DES IDÉES · texte numérisé non relu

THÉORIE DES IDÉES

1. Son origine : l'idée de la science : systèmes opposés d'Heraclite et de Parménide. Polémique de Platon contre ces deux systèmes : résultat positif; accord des contraires dans l'idée. — Observations préalables. — II. Nature des idées : 1° l'idée platonicienne en général. — 2° Ses formes, aspects et noms divers : — L'idée, le général (genre ou espèce). — L'idée, essence de l'être. — L'idée, unité dans la pluralité, principe d'identité ou de permanence. — L'idée, le déterminé; la mesure, la loi ou la forme, principe d'ordre. — L'idée, le nombre idéal. — L'idée modèle ou type idéal opposée à l'image sensible et à la notion abstraite généralisée. — L'idée à la fois objective et subjective, la pensée et son objet, principe d'intelligibilité, base du jugement et du raisonnement. — L'idée, la vérité dans les choses et dans l'esprit ou la pensée en soi, etc. Exemples. — III. Caractères des idées, simplicité, pureté, immutabilité, etc. Le monde des idées. — IV. Le système des idées. Gradation et coordination : hiérarchie des idées. — V. Le Bien, idée suprême. Détermination de ce principe. — Les nombres idéaux. — Conclusion. Synthèse du passé; progrès sur les systèmes précédents.

I. Origine de cette théorie. — • Avant de l'exposer en elle-même, dans ses traits principaux, il est bon de montrer comment cette théorie, base du système entier, est née dans Fesprit de son auteur et s'y est formée.

C'est le moyen : P de la faire bien comprendre; 2" de justifier ce qui a été dit du système platonicien dans sa généralité et de sa place dans le développement historique de la philosophie ancienne {supra^ p. 55).

Le point de départ de la théorie des idées de Platon, c'est la notion de la science, la manière dont le problème se trouvait résolu à l'époque où lui-même commença de philosopher.

Deux principaux systèmes, en effet, se trouvaient alors en présence, auxquels avait abouti tout le développement antérieur de la philosophie grecque : le système à' Heraclite, qui représentait l'ionisme, et celui de Parménide, le chef de rÉléatisme, lequel avait succédé au Pythagorisme. [Phil. anc. 16, 55, 48.)

L'un, le premier, ayant pour base unique l'observation sensible, affirmait, au point de vue objectif, Vùistabilité de toute chose. Le second, appuyé sur la raison seule, niant le témoignage des sens, affirmait le contraire : la permanence d'un être unique, à la fois l'un et le tout, év xal iiâv, éternel et immobile {ibid.). « Tout change, tout s'écoule » : telle était la formule d'Heraclite, de sa philosophie de la nature. Au point de vue subjectif ou de la vérité dans l'esprit, la sensation donnée dans ce système comme source unique de la connaissance et règle du jugement, avait le même défaut de stabilité et de généralité. C'était le sens de la maxime de Protagoras, disciple d'Heraclite : « l'homme (sensible) est la mesure de toute chose »; ce qui fait disparaître la vérité générale et, à la place de la science, met l'opinion variable, personnelle et individuelle i^bid.^ 89). — Un autre disciple d'Heraclite, Gratyle, dont Platon avait reçu des leçons, faisant de ce principe l'application au langage, en tirait la conséquence qu'il n'y a aucune fixité dans la signification des mots. La parole n'a de valeur que pour celui qui l'emploie. Il n'y a pas plus de certitude et de vérité dans le discours que dans la pensée qu'il exprime et dans les choses que celle-ci est censée représenter. — Conclusion : la science est impossible. {Cratijle, Théétète.)

Par une voie opposée, Péléatisme ou le rationalisme abstrait conduisait au même résultat. Pour lui, en effet, la pluralité des êtres n'existe pas; le monde sensible est une vaine et fausse apparence. L'être véritable c'est Vêtre unique, immuable^ immobile. Ce que le maître affirme, le disciple, Zenon, le démontre par sa dialectique \ il nie le mouvement par des arguments que l'on connaît [Phil. anc, 50) et restés sans réponse.

La pluraHlé, le fini, le mouvement, la durée, tout s'éva-

nouit dans l'éternelle substance. L'être absolu seul existe, sans que le terme opposé (le non-être) puisse réclamer la moindre part d'existence. C'est ce que la raison, par la dialectique, démontre. Mais alors, que devient la science? Elle-même n'est pas possible. Car avec l'opposition la distinction s'efface. L'être absolu n'ayant plus de terme corrélatif qui aide à le saisir, n'offre plus de prise à l'esprit et il devient impossible de le définir. Il n'y a plus de place dans la science pour la définition.

Lui-même, cet être, n'est plus qu'une vide abstraction, qui, pour l'esprit incapable de s'en faire une idée, n'est pas plus Vêtre que le néant ou le non-être. Le sophiste et rhéteur Gorgias, qui avait été le disciple de Parménide, tire à son tour cette conséquence. Là-dessus il établit ses trois thèses dont la première est : Rien n'existe^ l'être n'est pas plus que le nonêtre. [Phil. anc, 89.)

La conclusion est toujours la négation de la science, dans l'une comme dans l'autre école; ce qui assure le triomphe de la sophistique. Celle-ci, qui assiste à ces débats, s'empare de leurs arguments; elle profite de leur défaite et se pare de leurs dépouilles. Dans le discrédit où est tombé le dogmatisme des écoles rivales, elle s'installe à leur place. La science écartée, le règne de l'opinion personnelle et individuelle est assuré, sans obstacle.

Ce triomphe, il est vrai, dure peu. Avec Socrate la science

reparaît. Comment et sur quelle base il la réintègre, on le

I sait : l'' par le retour de la pensée sur elle-même, le regard

I de l'esprit dirigé sur lui-même, la nature humaine mieux

observée. 2° Le point fixe c'est l'idée morale que la conscience

recèle. Interrogée, scrutée à une plus grande profondeur, la

raison humaine révèle ce principe et son caractère universel.

C'est le côté positif de la méthode de Socrate, le but de la

recherche dans ses entretiens : le to xà6o>.ou que réclame la

I science {Phil. anc, 129, 136). C'est le fruit de sa dialectique

"! dirigée contre les sophistes et de sa maieutique. [Ibid., 119.)

Mais on sait aussi combien sa doctrine est imparfaite au

point de vue théorique et systématique. Tout, chez lui, se

réduit à sa méthode et à un petit nombre de vérités morales,

que, par cette méthode, il sait extraire de Tâme de chacun, établir et défendre avec une conviction profonde et une fermeté inébranlable. Mais l'art habile où il excelle, que personne depuis n'a égalé, son bon sens assaisonné d'ironie, ne suffisent pas pour créer un système ni même pour fonder une théorie. Lui-même n'y songe pas et n'y prétend pas. {Jbid.)

Ce que le maître ne fait pas ou n'ose faire, le génie plus hardi du disciple l'entreprend. Lui, veut fonder une vraie théorie, construire un système véritable. Cette théorie, l'œuvre platonicienne par excellence, et qui assure à son auteur un si haut rang dans l'histoire de la pensée spéculative, c'est la théorie des idées.

Mais avant de se produire et afin de prouver son efficacité, il fallait montrer ce qu'a de faux l'un et Tautre système qu'elle doit remplacer, faire voir aussi comment tous deux, convaincus d'insuffisance par leur exclusivité, peuvent néanmoins s'accorder et se réunir dans une conception supérieure capable de remplir le rôle où elles ont échoué, de les expliquer ellesmêmes, de faire aussi à chacun sa part après en avoir éliminé ce qui est faux ou exagéré.

C'est le sens et l'objet de la polémique de Platon contenue dans ses principaux dialogues de Tordre spéculatif et réfutatif, dont le caractère le plus frappant et le plus apparent est négatif, mais dont le fond et le but, souvent méconnu, est dogmatique : le Sophiste, le Pannénide, le Théétète, comme du Philèbe et de la République en partie. Que l'on admette ou non rauthenticité des deux premiers, c'est bien l'esprit et le fond de la doctrine platonicienne qui y est contenu, le sens de la théorie qui est le centre de cette philosophie.

Aussi a-t-on eu raison de dire [Ritter] que cette polémique est la pierre angulaire du système.

Cette discussion savante, quelquefois subtile, ne peut être ici reproduite même dans ses points principaux; il faut savoir la suivre, sans se rebuter, dans l'œuvre originale où elle est

consignée.

Ce qu'on peut faire, c*est, en indiquant le côté négatif, de faire ressortir le côté positif moins visible et plus difficile à saisir que le premier. Nous l'essaierons brièvement.

1° Pour le premier de ces systèmes [VHéraclitéisme), la réfutation est contenue dans un des dialogues authentiques de Platon les plus remarquables au point de vue théorique, le Théétète, intitulé de la Science. Elle y est dirigée et suivie régulièrement contre Heraclite et son disciple Protagoras, au double point de vue objectif et subjectif, celui d'abord du principe et de sa formule : tout s'écoule, puis de la maxime de Protagoras : la sensation comme critérium de la vérité. L'argumentation contre l'empirisme sensualiste, d'une sagacité, d'une vigueur, d'une clarté précise qu'on ne saurait qu'admirer, n'a rien perdu de sa valeur. On peut dire que le sensualisme théorique ne s'en est jamais relevé. L'impossibiUté de fonder la science sur cette base unique, la sensation, y est démontrée sans réplique possible aux principaux arguments successivement dirigés contre le maître et le disciple, et qui ont été maintes fois reproduits.

L'argumentation peut ainsi se résumer.

La science ne peut consister dans la perception plus ou moins distincte ou confuse de la multiplicité des objets que le monde sensible offre à nos regards et dont le caractère est la diversité et la mobilité. Ce n'est pas non plus dans la connaissance variable et diverse des faits de l'ordre soit physique, soit moral, qui, dans la réalité, se succèdent sans laisser de trace après eux. Cette face extérieure et mobile des choses n'a rien de permanent; tout y est dans un perpétuel devenir : Y£V£o-6a', (Heraclite).

D'autre part, la sensation (Protagoras), née du contact de l'objet sensible et du sujet sentant, n'ofifre pas plus de fixité. Elle aussi varie sans cesse avec la manière d'être, de sentir et de percevoir de celui qui l'éprouve, avec la nature des individus , les causes extérieures ou internes qui la font varier. — V opinion personnelle, qu'elle soit raisonnée on non raisonnée, si on essaye de la substituer à la science, n'a pas plus de valeur. Le raisonnement qui n'a pas d'autre base ne saurait fonder rien de solide ni servir d'instrument à la science pour l'édifier.

• Là s'arrête le dialogue. Le résultat semble négatif; mais ce n'est pas connaître Platon et sa méthode que de s'y arrêter

avec lui. Ce qu'il veut prouver, le résultat positif, c'est qu'il faut, de toute nécessité, recourir, si l'on veut fonder la science, à une autre source de connaissance que le témoignage des sens, lequel a besoin, pour être vrai, d'être contrôlé, à un autre également que l'opinion non moins trompeuse et incertaine et au raisonnement qui s'appuie sur elle; c'est qu'il y a une autre autorité que celle que ce système et ses héritiers reconnaissent. Cette autorité, c'est la raison avec ses idées. A elle seule est dévolu le pouvoir de fonder la science. Elle seule est capable de s'élever au-dessus des données des sens et du raisonnement, de percer cette enveloppe extérieure des choses, de saisir le principe que ces apparences recouvrent et qui échappe au flux perpétuel des phénomènes sensibles. Ce principe, c'est Vidée qui leur est commune, qui les rassemble et les unit, qui en est la loi. Elle seule rétablit la permanence au sein du changement, fait voir l'identité sous la diversité. A la fois une et multiple, Vêtre et le non-être^ elle est la vérité dans les êttes qui la révèlent et la manifestent. Dans le monde visible où elle apparaît, elle fait l'ordre et la stabilité de ses lois. Il en est de même du sujet que de l'objet. C'est elle, la raison, qui, sous la sensation mobile et successive, aperçoit ce qui en elle est fixe, le lien caché qui unit les états successifs de l'être sentant et les actes de l'esprit. Non seulement le rapport des sensations, comme le rapport des pensées, est par elle aperçu clairement; mais l'unité de cet être, son identité se révèle dans ses divers états, ce qui en fait un être unique et réel, malgré la diversité de ses actes et de ses pensées. Tout cela, perçu par la conscience ou conçu par la raison, est d'une évidente clarté. Par là encore, se trouve rétablie la fixité, la permanence au milieu du changement, et la science redevient possible.

Tel est le sens de cette augmentation qui porte à la fois sur la pensée et son objet et qu'il est facile de transporter au discours, expression de la pensée. (Voir ibid. et Cratyle.)

Aristote, dans la critique exagérée quil fiiit de cette théorie, en indique aussi très bien au moins, par ce côté, la genèse ou la manière dont elle s'est formée dans l'esprit de son auteur. Platon, dit-il, dans le commerce de Cratyle, son premier

maître, s'était familiarisé avec cette opinion d'Heraclite que tous les objets sensibles, ik alTOrjTa, sont dans un écoulement perpétuel et qu'il n'y a pas de science possible de ces objets. Plus tard, il conserva cette opinion. D'un autre côté, héritier de la doctrine de Socrate, habitué à la recherche du général^ il pensa que les définitions doivent porter sur des natures stables, (jL^vouo-aç, autres que les objets sensibles; car, comment donner une définition commune, -ao^vov opov, de ces objets qui changent continuellement? Ces existences^ il les appelle idées : IBsàç. {Met., I, vi; XIII, 4, 31 \)

C'est ainsi qu'est née cette doctrine, fille, il est vrai, de Socrate, mais, théoriquement, très supérieure à la sienne. Gomme chez lui, dans Platon, elle est motivée par la nécessité de réintégrer dans la science l'élément de fixité que l'ionisme en avait banni et qui seul peut la rendre possible.

S*" Mais ce n'est qu'un des côtés de la controverse et du problème, la face sensible. Platon aborde aussi le côté rationnel. Il attaque et réfute Véléatisme en ce qu'il a au moins d'exclusif. Il le fait avec plus de respect et de mesure. A son chef il prodigue des éloges ^ Il le combat aussi moins directement et cela comme étant plus rapproché de lui et de son propre système ". C'est le sens de la discussion engagée dans deux grands dialogues : le Sophiste et le Parménide^ auxquels il faut joindre une partie du Philèbe et certains endroits de la République .

Le Sophiste est intitulé : de Vêtre. Le Parménide a pour titre les idées. Ce n'est, dans l'un ni dans l'autre, de la pure sophistique ou de Térislique qu'il s'agit, comme on le peut croire, du dernier surtout, à cause des aridités ou des subtilités de la forme. La réfutation y est très sérieuse, très savamment conduite. Elle l'est (il ne faut pas oublier) avec l'art, dans la langue et selon les habitudes que la dialectique des

1. Aristole, iJ/eï., XII, iv, lui-même le dit : « Il n'y a pas de science des choses qui passent » ; où yàp elvat xtbv péovxwv k7zinxr^\i:(\-^ . — Nulla est fluxorum scientia. (Bacon, Nov. Org.^ 1.)

2. Theéfète, 183 : Ce philosophe me paraît tout à fait respectable et redoutable pour me servir des termes d'Homère, etc.

3. Sophiste, 24 : C'est pourquoi il faut attaquer le principe de notre père ou renoncer à la discussion si quelque respect nous empêche de le faire.

éléates avait fait admettre, sinon prévaloir, sans que la subtilité de l'esprit grec s'en soit trop étonnée ni choquée.

Quoi qu'il en soit, le résultat positif aujourd'hui admis, du Parménide {Hegel, Stallbaum^ Zellei\ Peipers, Fouillée, etc.) comme du Sophiste, c'est V accord des contraires dans le principe supérieur qui doit les réunir : ce principe c'est Vidée, à la fois l'être et le non-être, l'élément de stabilité, qui, loin d'exclure le changement, l'appelle et le contient, qui aussi renferme la diversité, la pluralité, où résident le mouvement et la vie \ L'élément rationnel sans doute est le premier. Le second est loin de l'égaler, il le domine mais ne l'exclut pas. Lui-même, celui-ci est nécessaire, ne fût-ce que pour le manifester.

Vidée j qui émane de l'esprit, elle-même participe de l'être. Elle est l'être elle-même, à la fois stable et mobile, une et multiple, diverse et identique, comme l'est la pensée, comme l'est le sujet, l'être pensant lui-même, en qui elle réside, diverse comme le sont les actes de l'esprit, qui ne reste pas moins lui-même dans sa vie successive. Elle est en même temps le principe de la connaissance et de l'existence, ce que fera voir l'exposé qui suit.

Tel est le but et l'objet de cette polémique, la partie négative si l'on veut, mais aussi positive du système platonicien. Il y aurait à la compléter par ce qui a trait à d'autres systèmes, au mégarisme et au pythagorisme , au cyrénaïsme et au cynisme, de moindre importance, la critique d'ailleurs étant la même.

Il nous suffît d'avoir montré comment est née la théorie nouvelle, base métaphysique du système, d'en avoir par là fait voir la nouveauté, la supériorité et le progrès qui s'est accompli en elle dans la philosophie ancienne.

Cette théorie ne peut être ici exposée dans ses détails, approfondie et discutée, comme elle le mérite, par son importance. Encore moins faut-il s'attendre à en voir dissiper les obscurités ni lever les difficultés que son auteur lui-même

1. Mais il faut, imitant les enfants dans leurs souhaits, reconnaître à la fois le repos et le niouvcnient, axaT'.v y.al xcvT,«Ttv, dans l'être et dans l'univers. {Soph., 249, D.)

souvent a bien vues [Philèbe^ 15) et qu'il a laissé le soin de résoudre à ses successeurs. Parmi les problèmes qu'elle soulève, il en est d'une nature ardue sur lesquels les plus savants esprits ont été et sont en désaccord; il est à craindre de ne les voir jamais s'entendre. C'est d'une façon discrète qu'ils doivent être abordés. D'autres, plus faciles et non, pour cela, moins importants, appellent à un haut degré l'attention.

Il est plus aisé de se prononcer et d'en dire ce qui paraît être la vérité. Quant aux nombreuses contradictions qu'à l'exemple d'Aristote, la critique, ancienne ou moderne, a cru devoir y relever en accumulant les objections, il semble plus juste de les restreindre que de les multiplier. Il en est en effet qui sont plus apparentes que réelles et qu'un examen plus attentif fait disparaître; d'autres, qu'il est impossible de nier, appellent encore la réserve et l'indulgence. C'est le sort de tous les systèmes de se contredire. On doit y tenir compte de la difficulté des sujets, de l'esprit général et de l'état de la doctrine à son moment d'apparition dans l'histoire. Surtout faut-il se garder de se plier aux déductions que la logique intéressée des systèmes contraires a cru pouvoir tirer de l'interprétation des principes, défaut dont la critique moderne et même contemporaine n'a pas su se préserver souvent plus que l'ancienne.

II. Nature des idées. — En quoi consiste d'abord le nouveau principe? Comment doit-il être conçu dans sa générahté?

La réponse à cette question ne peut être d'abord que celleci : Platon, par idée, elooç, loéa, entend tout ce qui est objet de la raison, ce qui, à la fois dans l'esprit et dans la réalité, étranger aux sens et au raisonnement, représente le côté constant, invariable ou immuable des choses, tout en comportant la diversité qui y est réunie. L'idée, c'est ce qui, au double point de vue objectif et subjectif, constitue la vérité proprement dite, réunissant les deux côtés de l'être et de la pensée, distincts mais inséparables.

L'idée, ce sera donc le principe de la connaissance et de l'existence, le côté intelligible de chaque être et de chaque

objet, ce qui en rend la science possible, comme il a été dit précédemment. — Il n'y a pas d'autre définition, selon nous, à donner de l'idée platonicienne dans sa généralité.

Mais l'idée, dont le concept est ainsi commun à toutes les idées, revêt différentes formes; elle présente divers aspects, et prend des noms différents, qui y répondent, selon qu'elle est envisagée non plus dans son unité, mais dans la diversité de ses formes qui elles-mêmes sont des idées, et cela aux degrés différents de l'existence et de la pensée, selon aussi les rôles que dans son développement chacune d'elles remplit dans le monde soit métaphysique, soit physique, soit moral. Toute Vontologie platonicienne y est comprise. On n'en peut indiquer ici que les points principaux.

1** Au point de vue scientifique ou logique, l'idée, c'est donc le général : to xàôo).ou, le caractère commun à tous les objets d'une même classe ou d'une même espèce, to ItzX Trào-i xoivov (Théétète^ 185; Parménide^ 131). Autrement dit, c'est l'élément de généralité dont la science {supra) a besoin pour se constituer et qui, venant à lui manquer, la rendrait impossible.

C'est bien le genre, ^hoz, sxao-TO'j [Parm., 135), tel que Socrate lui-même s'est attaché à le déterminer, occupé qu'il était à la recherche des genres, t\(ùÀ'^v.y y.y.-zk yh-ri, (Xénoph., Mém., IV.)

2° Pour Platon, c'est plus. L'idée, le genre est aussi considéré comme essence, oùo-U (Phèdre , 247, G; Prot., 349; Phêd., 78, G; Parm., 135, A). Gelle-ci est opposée à la réalité sensible qui à ce point de vue n'est pas la réalité véritable. Il faut distinguer dans les objets, en effet, leurs propriétés extérieures, changeantes ou accidentelles, et leurs qualités essentielles et constitutives. Gelles-ci sont la vraie nature des êtres

(^uo-iç).

G'est l'être de l'être, le to ovtcô; ov {Phèdre, 247) ou l'être véritable. Les idées sont donc aussi les essences^ ojo-la!., la base des genres. G'est, ce qui permet aussi de les classer, de les coordonner, d'assigner à chaque genre et à chaque espèce, comme à chaque être, sa place et son rang dans la nature, de les distinguer, et de les accorder {Tùn., 30, F). Socrate lavait déjà essayé. Platon continue et achève son œuvre.

3° D'autres aspects s'offrent qui nous montrent le rapport du système nouveau avec les autres systèmes, d'abord et surtout le caractère objectif qui constitue le platonisme.

Ainsi l'idée est aussi Vimité opposée à la pluralité : to h £Trl iro).).©!.? [Phèdre, 249). C'est Vujiiié variée, i^ovàç [Phèdre, 105, G; Rép.^ X), qui elle-même se divise et comporte la pluralité, la diversité.

Ces deux côtés, Véléatisme et Vionisme les avaient séparés. Platon, quoiqu'il soit plus près de l'un que de l'autre, les réunit. L'idée est Vun, le to sv, V unité servant de lien à la pluralité', mais elle aussi est pluralité, h îizi Tco)."Xâ)v, à la fois une et multi'ple. Ce n'est plus cette unité immobile de Parménide qui exclut tout changement, comme toute diversité, qui ne souffre auprès d'elle rien qui en altère l'invariable unité; qui nie le mouvement, comme avait fait Zenon, et qui, avec le mouvement, supprime la vie et le développement.

4° L'idée, l'élément scientifique, d'autre part, opposée au réel apparent, empêche la réalité multiple de se perdre dans l'infmie variété des phénomènes, ce qui est V indéterminé^ TO àTïstpov. Elle rend saisissables les objets qu'elle assujettit à la mesure, irépaç. Sous ce rapport, elle sert d'intermédiaire entre l'être unique de Parménide ou des mégariques et la pure variété d'Heraclite et de Démocrite. Elle tient le milieu entre ces contraires et les réconcihe. C'est le sens des deux grands dialogues, le Parménide et le Sophiste * (que l'on conteste ou non leur authenticité). Dans le Philèbe est contenue la même doctrine et en une foule d'autres endroits où est exprimée la pensée du philosophe.

5° De même l'idée, on Ta dit déjà, est le principe à' identité ou de permanence, 'zoLÙzoy, wo-auTw? ov [Tim., 48), opposé à la diversité et au mouvement, ôà-ïspov, xlvricr(.ç, qui se remarque également dans la succession des choses sensibles. Celles-ci sont sujettes à la naissance, à la génération et à la corruption, yIveo-lç, aXkolui'ji^, ce qui constitue le devenir, ysvsa-Oai. Bien qu'elle soit immobile, l'idée n'exclut pas un certain changement. A l'immobihté s'unit la mobilité nécessaire à tout

1. Voir Riebeck, Ueher Platonis Parménide (Phil. Monaischrift, xxiii, 1-2).

développement. Le mouvement et la vie sont inséparables de son existence concrète et réelle. L'unité immobile, c'est l'unité morte et sans vie. La vraie unité ajoute au repos le mouvement, comme au changement la stabilité.

6° 11 en est de même du déterminé et de Vindéterminé, To TOpaç, To aTOtpov. L'idée est la mesure^ jjiÉTpov, par laquelle l'indéterminé devient le déterminé, qui le régularise et lui donne sa forme. Par elle, V oindre ^ ':a;».ç, s'introduit dans le désordre, et en triomphe; elle le soumet et le surmonte. 11 en est ainsi delà matière, •j)vr,, élément indéterminé, déréglé. Elle reçoit de l'idée sa forme, sloo;. Le monde composé de ces deux éléments sort du chaos; il devient un tout ordonné, mesuré, harmonique. 11 offre l'image de Vordre dans son ensemble et toutes ses parties, x6a-[jio;. [Timée.)

Les vrais rapports des choses sont les rapports des idées. Le monde en est la représentation ou Vimitation. Par elles la nature se conserve et se renouvelle. Ses lois sont le reflet des idées.

Le rapport avec le Pythagorisme fera mieux connaître encore la nature et le rôle du nouveau système dans le principe qui lui sert de base.

T L'idée platonicienne, en effet, c'est aussi le nombre^ àpiOiJLoç. La théorie des nombres joue un grand rôle dans la philosophie de Platon; mais le nombre n'y est plus ce qu'il était chez les pythagoriciens qui en avaient fait la base de tout leur système. Chez Platon le nombre, intellectualisé, idéalisé, devient le nombre idéal. S'il est purement mathématique, il reste inférieur aux idées [Rép., VU). Le nombre pythagoricien est pure quantité. Quoique rationnel, il a un caractère sensible, presque matériel [Phil. anc, 42). Pour Platon, de purement quantitatif il devient qualitatif, pour mieux dire, représentatif expressif des idées, en un mot symbolique. Il sert d'intermédiaire entre les choses sensibles et les idées (Arist., Met., XIV). Platon, dans sa vieillesse, revint à la doctrine des nombres [Lois), mais jamais au point de confondre les nombres avec les idées ni celles-ci avec les nombres. Le monde à ses yeux, le monde moral lui même {Gorgias, 508) est une géométrie visible; ses lois sont les lois

des nombres. Mais ceux-ci revêtent une forme supérieure à la quantité, qui les transforme en idées et les rend intelligibles.

11 importe de préciser encore plus la nature du nouveau principe qui sert de base à tout le platonisme, afin de mieux faire ressortir : 1° ce qu'il est; 2** en quoi il diffère de tout ce qui le précède, comme de ce qui doit le suivre.

8° L'idée, a-t-on dit, c'est le général apparaissant dans le particulier, le général à qui la science doit sa consistance et sa possibilité. Or, il est à remarquer d'abord que cette doctrine n'a rien de commun avec celle des idées-images de Démocrite, d'où Ton tire aussi par comparaison les idées générales, théorie qui, plus tard adoptée par Epicure, a été celle de toutes les écoles matérialistes. Elle est précisément l'inverse. Là, l'idée c'est l'image, £i8co).ov, détachée des corps, qui s'empreint dans l'esprit, pour ensuite, comparée et généralisée, servir de base au jugement et au raisonnement {Phil, anc, 69). Ici, chez Platon, loin d'être la copie, l'idée est le type ou le modèle, Tcapaôslyjjia, des objets sensibles, ceux-ci étant simplement des images, slxovcs, des ombres, o-x'lai, des fantômes, cpavTàT|jLaTa, des idées. L'opposition est manifeste.

9"" D'autre part, l'idée n'est pas la notion générale, telle que la conçoit le pur rationalisme, telle qu'Aristote lui-même l'a quelquefois définie, une pure abstraction généralisée, qui n'a de réalité que dans Tesprit qui la conçoit. Prise ainsi, elle n'a en soi aucune existence propre, distincte de celle des objets qu'elle sert uniquement à grouper ou à classer : elle n'est que la collection de leurs qualités réunies en une notion commune ,'^oi^)y-':t.. Gomme elle est le fruit de la comparaison et de l'abstraction, elle n'est rien que l'acte de l'esprit qui la crée, qui rassemble ces qualités en un faisceau unique. Elle est, comme on dit, purement subjective.

10" L'idée platonicienne esta la fois objective q\ subjective. C'est ce dernier côté qu'il s'agit de mettre en relief en énumérant d'autres propriétés et de nouveaux aspects.

L'idée, disons-nous, est dans les choses; mais elle est aussi dans l'esprit; la pensée est l'objet de la pensée. Ce que Parménide avait affirmé de son être sans pouvoir le prouver : l'identité de l'être et de la pensée : Ta-jTov o'sa-T', voslv lï xal

o'JV£X£v £(XTi yô-riikcL {Phil. a?ic.y 49), Platon a le droit de l'affirmer de l'esprit; car ce n'est plus, pour lui, l'être pur et sans conscience qui est l'être véritable, mais l'être qui se sait, le véritable esprit. Il y a plus, à considérer l'idée dans l'bomme ou par son côté subjectif celui de la connaissance humaine, ridée est le principe d'intelligibilité qui rend toute chose saisissable à l'esprit ou compréhensible. Elle est aussi la base du jugement et du raisonnement, X6y'.t|j.o'j. Par exemple, on ne comprend la beauté dans les choses belles que par l'idée du beau que les objets représentent; de même la bonté, la justice, etc., des actions botines et justes^ que par l'idée de la justice et du bien que ces actions réalisent. Elle est dans les choses sans doute, mais elle apparaît à l'esprit comme sa propre essence. C'est elle qui fait qu'une chose est vraie, elle lui apparaît comme la 7jé?ité des choses, klr^d^iy. tè xal to ov {Rép., VI, 508, D). Gomme elle est la pensée elle-même, dans son essence, elle est à l'esprit sa lumière; elle lui fait discerner la vérité de l'erreur. C'est le Xoyo; à la fois divin et humain, la raison, le Ve?'be qui éclaire à Tintérieur les intelligences. {Rép., VIL)

Mais Vidée est surtout objective, c'est là son vrai caractère. Déjà au point de vue subjectif ou de la connaissance^ elle a quelque chose d'absolu, en ce sens qu'elle ne dépend pas de l'esprit qui la conçoit. L'esprit lui-même, du moins l'esprit fini ou humain, en dépend; elle est la règle et la mesure de ses jugements. Elle en fait la vérité; de même qu'elle préexiste aux qualités des êtres, elle préside à ses jugements et à tous ses actes. La sensation, \q jugement, le raisonnement, la volonté s'appuient sur elle, n'ont de valeur que par elle; c'est par elle que l'on pense, que Ton raisonne, que l'on veut. Elle est la raison, le ^oyoç, la pensée, votjO-'.;.

C'est bien ainsi, sans doute, que l'entendait Socrate, qui faisait de la notion définie, opoç, et de l'universel, xaOôXou, le dernier terme de sa méthode, quoique chez lui elle conservât encore le caractère subjectif. (Pfiil. anc, 138.)

Dans Platon elle devient tout à fait objective. Elle est Xétre en soi, to ov, la pensée en soi, le^o auTo xaO'auTo. Ainsi elle est le bien, le beau en soi, le juste, etc. Et ici il faut bien s'en-

tendre. Le particulier^ to sxacrTov, ne fonde pas \q général^ c'est le général qui fonde le particulier, sans lui l'individu et le particulier ne seraient rien. Et cela est vrai de la pensée comme de son objet. Aux yeux de Platon l'objet pensé, le particulier n'existe que par son rapport avec le général qu'il manifeste. Le TO xaôoXou, on l'a dit, c'est V unité dans la multiplicité qui s'y déploie. Le multiple n'est rien sans le principe dont il est Tépanouissement et le rayonnement, rien sans l'idée dont il émane et qui l'engendre. Elle motive ou explique son existence. Principe àhinité à la fois et de diversité opposé à la pluralité, elle est le lien substantiel qui unit les deux termes et les ramène eux-mêmes à l'unité.

Tel est le vrai sens de l'idée platonicienne. Pour prendre quelques exemples, parmi ceux qui, dans Platon, reviennent sans cesse : une chose n'est belle, n'est bonne^ n'est jtiste^ n'est grande owpetite qu'autant qu'apparaît ou est présente en elle l'idée qui la fait telle, Vidée du beau^ du bien^ du juste, celle de la grandeur ou de la petitesse^ etc. (Rép.^ YI, 596, A : auTO to àyaôov, to xàlov, to Sixaiov, to l(Joy, to |j(.£va, auTTj oixaoïo-uvYi, o-cjcppoo-uvTi, £Tiî.o-TY][A7i. Rép.^ VI, 707; P/iédou^ 656; Phèdre, 247.) *

L'esprit, sous la diversité des objets beaux ou laids, bons ou mauvais , justes ou injustes, grands ou petits, aperçoit Vidée qui les rend tels et leur confère ces qualités. Une action n'est belle et bonne ou juste qu'autant qu'elle réalise l'idée du beau ou de la justice qui est en elle et que notre esprit y aperçoit. Autrement, mis en face d'un objet beau, d'une action bonne et juste, rhomme le plus intelligent ne les comprendrait pas. Vidée n'arrivant pas à lui. L'image qui s'arrête à ses sens n'est pas même une image; car elle n'exprime rien, ne représente rien.

L'esprit est frappé, non éclairé, il voit, il ne comprend pas. Il en est de même de la grandeur^ de V égalité, du pair et de V impair. Il est ballotté sans cesse entre deux contraires, incapable de saisir le rapport qui les unit. Placé entre la grandeur et la petitesse, la beauté et la laideur, la malice et la bonté, Verreurei la vérité, il ne sait distinguer l'une de l'autre et ne sort pas de l'opposition. La contradiction qui éclate

entre les deux termes le rend indécis, sa vue se trouble, son regard s'émousse. Vidée fait cesser ce trouble, et rétablit le calme en montrant l'accord. Cet accord, on l'a dit, c'est l'unité que perçoit l'esprit dans la diversité, comme il perçoit la diversité dans l'unité où réside la vérité et d'où naît l'harmonie.

III. Caractères des idées. — Ces caractères sont déjà compris dans ce qui vient d'être dit de leur nature. Les principaux sont la stabilité, la simplicité^ la pureté^ Ximmutabilité^ V éternité^ V indépendance absolue *, qui reviennent sans cesse dans les écrits de Platon. On les trouve ainsi résumés dans le Phédon, 76; [aovosiosç, to àsi ov, to aÙTo ■At^'' r/Jj'zo . Les idées sont Ta auxà xofô'auTà {Rép., YI), c'est-à-dire absolues. Elles ont aussi cela de propre, on l'a vu, qu'elles réunissent les contraires. L'unité n'exclut pas la pluralité, l'identité le changement. Elles conservent toutefois leur permanence et leur immutabilité comme caractère le plus essentiel. Invisibles aux sens, contemplées par l'esprit seul, àopaTa xal àvaiTOr^Ta |jl6vw BsaTa tc5 vw {Timée, 52), elles apparaissent dans les objets qui sont leur image affaiblie et qui imparfaitement les représentent.

Considère-t-on, comme on le fera plus loin, les idées, non en elles-mêmes, mais en rapport avec le monde sensible ou réel. Vidée platonicienne est le type ou le modèle , Tiapàoc'.yijLa, dont les êtres réels eux-mêmes sont les images, slowXa, ou les copies, slxovs;. Le monde est Vimitation^ jjLijjLr.a-tç, ou Vàreprésetitation des idées, suivant l'expression pythagoricienne. Chaque genre, chaque individu même a son type dans l'idée qu'il représente ou qu'il exprime. Celle-ci lui confère sa valeur, son importance, son existence même. Elle lui marque son rang parmi les choses visibles. A ce point de vue, chaque objet, soit réel, soit artificiel, peut être conçu comme réalisant cette idée. Pris dans son ensemble, le monde est une imitation des idees^ comme il en était, pour le pythagorisme,du système des nombres.

1. To te péêaiov xat to xaOapbv xa\ tô àXr,Oè;, xal ci or, /.lyoïxcv eD>txptv£», TVîp't Ta aei xarà ta aùtà s^ov-a. {P/iili^be, 59, C.)

Elles sont des types ou des modèles^ 7îapao£LY[ji.aTa, mais ramenées elles-mêmes à des types supérieurs et plus généraux. Eux-mêmes ces types sont des copies; ce sont des fantômes divins (Rép., VI). Si, en effet, on les rapporte à l'idée dont elles émanent, l'idée des idées, le Bien (ibid.), elles subsistent par elles-mêmes; mais elles dépendent de cette unité suprême, qui est la vraie unité. Immuables et éternelles, elles apparaissent dans le temps, qui lui-même est mobile et imite l'éternité immobile. Objet de la raison, elles sont aussi la raison, le Xoyoç divin, la raison divine^ à la fois la pensée et Fobjet de la pensée. Distinctes et séparées, elles s'unissent entre elles, et rentrent les unes dans les autres et toutes dans cette unité supérieure qui est leur principe, d'où elles émanent. Il en est comme de la lumière du soleil, dont les rayons traversent Tespace et éclairent les objets sans se détacher de l'astre qui est leur foyer et leur centre commun. (Voir Rép., VI, VII.)

Il y a ainsi deux mondes, dont l'un est la copie de Fautre, le monde sensible et le monde intelligible ^ y.ôi^^o^ al^a-ôriToç, xoa-pioç voy^Toç, comme il est deux sortes d'objets, les o\)]q{?> sensibles et les objets rationnels^ m alcrOviTa, toi. votitoc, l'un participant de l'autre, ainsi qu'il sera montré plus loin, du rapport des idées et des choses sensibles {infra).

Ll y aura à s'expliquer sur un autre caractère des idées, la causalité et la finalité, qui leur est contesté. (Voir infra , chap. IV.)

IV. Rapport des idées entre elles; le système des idées. — Ayant même nature et même principe, les idées ne sont pas isolées. Dans leur unité et leur diversité elles forment un système.

Platon a-t-il marqué d'une manière exacte ce rapport des idées entre elles et formulé ce système? Il est clair que, s'il l'a essayé, il n'a pas poursuivi, ni achevé cette tâche, qu'il a léguée à ses successeurs. Gomme philosophe néanmoins, il devait se la proposer dans une certaine mesure. Jusqu'où l'at-il conduite et exécutée? II est difficile de le décider. Sans doute il ne faut demander ni précision dans les détails, ni enchaînement rigoureux dans l'ensemble. Nulle part n'est

dressée une liste complète des catégories. On s'est donné beaucoup de peine pour le faire à sa place (Fouillée), selon nous, vainement. Ce qu'on ne peut méconnaître, c'est que Platon, en effet, établit certaines classes d'idées (ou oppo- . sitions) entre lesquelles il y a une certaine biérarchie. Ainsi, l'on s'aperçoit bien qu'il place les qualités au-dessus des quantités^ les idées au-dessus des unes et des autres aussi bien que "des relations. Les nombres sont au-dessous des idées. Les idées métaphysiques de Vôtre et du non-être^ du pair et de Vimpair^ de la monade et de la dyade^ occupent un rang inférieur et sont au bas de l'échelle. Les idées supérieures du vrai, du beau et du bien, bien qu'elles soient identifiées, ne sont pas tout à fait semblables; chacune a son rang et le maintient. Les catégories supérieures sont les idées morales, du beau, du bieii, de la justice, de la sainteté ^ etc.

Au sommet est Vidée du bioi qui les domine toutes, leur principe commun et qui forme leur unité. Même entre les idées morales, du vrai, du beau et du bien, la subordination existe; elle est aussi clairement marquée. Le beau n'est qu'une face du bien; le vrai identique au bien et au beau est à la racine, et logiquement les précède, mais non ontologiquement; dans l'ordre hiérarchique il est inférieur au bien. L'idée par excellence, l'idée des idées est Vidée du Bien, ou le Bien, le point culminant du système.

Suivant Platon, les idées doivent non seulement se coordonner mais se mêler. Du moins il l'affirme. Elles ont une certaine communauté, xo!.vwvia. Elles participent les unes des autres, comme de leur principe, o-upLjjiiç!.; (Parménide , le Sophiste). Mais le mode de ce mélange et de leur accord mutuel comme de la participation reste une énigme non résolue. (Voir Zeller, 59.)

Platon n'a ni pu ni voulu achever son système, et n*en a donné que l'ébauche. Lui-même a bien indiqué les lacunes i {Parménide). On doit s'y tenir : faire plus, c'est risquer de ' dénaturer son œuvre.

Y. Le Bien principe des idées. — Au sommet de la théorie des idées se place Vidée du Bien, losa toG ayaôoG, ou le Bien,

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