LA CAUSALITÉ DES IDÉES
de répondre à telle ou telle objection qui lui a été faite, peutêtre par Aristote lui-même, c'est possible. Qu'il s'en soit tiré avec son ironie habituelle, rien encore d'invraisemblable. Mais qu'il ait affirmé de l'art qu'il n'a rien à voir avec les idées, il n'est pas possible de le concevoir. Tout le système y est contraire. Le dixième livre de la République en donne la preuve évidente. N'y est-il pas dit de l'artiste et du poète imitateur, qu'il est à trois degrés de la vérité, c'est-à-dire de Vidée'} Cette idée où est-elle? Elle existe pour l'œuvre d'art la plus vulgaire. Il y a l'idée du lit, de la table, de la tabléité si l'on veut. Encore n'est-il ici question que de l'idéal au sens propre, de l'idéal de l'art humain opposé à l'art divin (voir Esthétique), Dieu lui-même est artiste, Le monde, son œuvre, est une œuvre d'art [Timée). Où Dieu prend-il son modèle? Ceci viendra ailleurs {Cosmologie).
Il semble donc, pour conclure, que le domaine des idées soit illimité. Il l'est sauf ce qui, en effet, dans chaque individu, est purement accidentel ou individuel, c'est-à-dire ce qui ne laisse plus aucune prise à Tesprit et est indéflnissable. L'idée de Socrate, c'est : V ce que Socrate a de commun avec tout homme en général; 2*^ ce que Socrate est en particulier, mais est en lui de vraiment significatif, ce qui fait sa vraie personnalité, son originalité par là comme réahsant son idée. Le reste, accidentel, ne compte pas, est insignifiant. La science, l'histoire, n'a rien à en dire. Platon n'accorde pas assez, il est vrai, à l'individualité, à la personnalité. C'est le défaut de tout idéalisme et du sien. Aussi a-t-il dû être embarrassé de répondre aux questions qui à ce sujet lui ont été faites. Nous n'avons pas à nous en occuper \
IL — Un point plus grave est relatif à la Causalité des idées. Les idées qui sont des essences, des types ou modèles, objets de la science, principes de vérité, sont-elles aussi principe de mouvement, àpy^v] ttîç xIvyio-swç ? A ce titre, les êtres du monde réel ou sensible ont-ils en eux la raison de leur existence et
1. M. Fouillée consacre sur ce sujet un chapitre intéressant où sont passés en revue les divers points de vue de la question, les formes ou catégories de Vidée, quantités, qualités, relations, nombres, etc. Nous y renvoyons.
de tous les changements qui s'opèrent en eux? Cette question, beaucoup plus importante que la précédente, exige que Ton prenne parti nettement pour l'une ou l'autre des opinions dissidentes. Nous n'hésitons pas à nous déclarer pour la proposition affirmative.
Aristote dans sa polémique [Met., XIII, XIY) le nie formellement. Le titre et le caractère de cause réelle soit efficiente, soit finale, par lui est refusé aux idées. Et pourtant Platon leur assigne partout cette fonction. {Soph.^ 248; P/iédo?î^ 95; Phèdre, 23; Timée, Pliilèbe, 23. G. Rép., YI, 508, E. : al^îa
Rien selon lui ne se produit et ne s'engendre que par les idées. Elles sont, par leur présence, la cause de la génération des êtres, causes de mouvement, de développement, comme elles le sont d'altération ou de dépérissement par leur absence, ou parle fait de la matière rebelle qui s'y mêle {Timée). Aristote n'y voit ou n'y veut voir que des types, des modèles ou des formes vides ; elles sont selon lui des principes non de changement, mais de fixité ou de permanence. Il leur retranche avec le mouvement et l'action la causalité réelle et les condamne à l'immobilité.
On ne peut prendre part ici, je le répète, à cette controverse entre les deux grands systèmes de métaphysique ancienne. Ce qui est certain, c'est que Platon admet ce qu'Arislote ne veut pas lui reconnaître. Il est de fait que, loin de refuser le mouvement et la vie aux idées, Platon leur accorde cette efficacité.
En supposant d'ailleurs que les idées soient de simples types, peut-on nier la causalité de leur principe, l'idée souveraine, qui est l'idée du Bien? Celle-ci dont tout émane estelle immobile et sans vie? on le verra plus tard.
Causes efïicientes, elles ne sont pas moins causes finales. Rien de plus manifeste que ce caractère que Platon, disciple de Socrate, assigne aux idées. Les idées sont pour lui des principes d'ordre, d'harmonie, comme de stabilité et de fixité. Au J| sommet des idées est le liien, la fin suprême : beauté parfaite,» objet d'amour [Ikuiquct). Vers lui doivent tendre toutes les volontés. S'il est la raison des existences, toutes aussi aspirent