LES IDÉES ET LA PENSÉE DIVINE
V. Les IDÉES et la pensée divine. — Mais alors si los idées n'ont pas d'existence à part, où sont-elles? où résidentelles? Ce ne peut être que dans Dieu, mais comment y sontelles ? et à quel titre? Est-ce comme attributs de Dieu, ou comme étant la pensée divine'^ Nouveau problème, nouveau débat, où les opinions se divisent. La Inngue aussi est différente. Parmi ceux qui adoptent la solution affirmative il en est qui approuvent (V. Cousin), d'autres qui rejettent ces mots ù.' attributs ou de pensées, et y substituent les perfections (Fouillée, etc.). Selon d'autres, ce sont les déterminations; d'autres conservent simplement les idées ou les vérités ^
Aucun terme n'est adéquat à l'idée qu'il exprime. Mais le fait est que, de tout temps, les platoniciens des diverses écoles ont considéré de même le point essentiel, c'est-à-dire le rapport des idées à Dieu, leur principe substantiel et réel. On reviendra plus loin sur ce sujet (tbéologie) -.
Mais ici, quant à la question elle-même, les raisons qu'on allègue pour combattre l'opinion des idées en Dieu comme étant la pensée divine (Trendelenburg, Zeller, H. Martin), quoique appuyées sur les textes, sont plutôt embarrassantes que concluantes. Ces difficultés ou objections, Platon lui-même les a en partie connues. Il a dû s'efforcer de les résoudre. Son disciple Aristote sans doute ne les lui a pas épargnées sans pouvoir y répondre. Le Parménide, sans cesse
1. L'explication est celle-ci (p. 80) : « L'idée est à la fois unité et variété. Toutes les idées s'enchaînent; elles se résolvent dans une même idée à la fois une et diverse. Or cette unité s^épanche et se déploie, elle se dissémine en variété, principe à la fois un et multiple, l'être et le non-être, immuable et mobile... Le monde est le résultat de l'activité incessante du principe divin qui se développe dans l'univers... » — Très bien; mais le quomodol Qu'est-il"? Demandez-le à Plotin, à Leibniz, à Schelling, à Hegel, etc. M. Fouillée est un habile plongeur. Des profondeurs du Parménide que rapporte-t-il? quelque chose qui ressemble singulièrement à Vémanation ou au upooSoç alexandrin, à l'évolution ou au processus dialectique de Hegel. Bref, son rapport aux idées, etc., qu'est-il ?é/>rt?îc/ie?ne?i/, développement, dissémination, etc. Ce monisme substitué au dualisme platonicien aurait-il échappé à la sévérité du mot d'Aristote?
2. Il nous est impossible d'entrer dans le fond du débat sans revenir sur ce qui précède. Nous dirons que, partisan de l'affirmative tout en laissant sur le choix des mots une certaine liberté, nous préférons celui qui est le plus conforme à l'esprit du système entier et de la théorie elle-même. C'est bien en eiïet la pensée divine qui revient sans cesse, malgré les obscurités et les difficultés qu'un pareil sujet soulève, enveloppé qu'il est de mystères. Les mots du reste peuvent être mal choisis.
invoqué, de part et d'autre, paraît les contenir. Mais cela ne suffit pas pour réfuter un système, pour lui refuser surtout ce qui est conforme sinon toujours à sa lettre, à son esprit. Ce qui est d'ailleurs ici en dehors de la doctrine commune n'a plus de sens; car, il faut le dire, toutes ces objections aboutissent à une contradiction manifeste. En effet, que sont alors les idées? des êtres en dehors de l'esprit divin qui les contemple. Mais alors avec quoi les contemple-t-il, s'il est admis (ju'on ne peut penser que par elles? Il en est de l'esprit divin comme de notre esprit, de l'esprit humain. Dira-t-on que Dieu n'en a pas besoin, que chez lui l'intuition directe les remplace? C'est ne rien dire. L'intuition alors qu'est-elle? Voir, ici, n'est-ce pas toujours penser? Dieu se pense lui-même, il voit sa pensée, car il est omniscient. Autrement il n'est plus la raison suprême. Que pense-t-il? Il le pense éternellement. Le monde ne lui est pas étranger. Il est la pensée de la pensée, comme le dira Aristole lui-même, principe à la fois de toute vérité comme de toute bonté. — La pensée humaine, du reste, se perd dans ce mystère de la nature divine comme de tout autre. Quand il s'agit du rapport de la pensée humaine et de ses idées avec Dieu et la pensée divine, il en est de même. Mais, si le comment nous échappe, la vérité subsiste. Aussi tous les grands esprits qui, aux diverses époques, ont suivi la direction idéaliste sont affîrmatifs. En variant à peine l'expression, tous sont d'accord pour placer en Dieu le principe des idées et des vérités éternelles *.
Pour nous, si Platon ne s'explique pas ou s'il ne le fait avec la précision des systèmes modernes, sa pensée est manifeste.
Pour comprendre Platon il faut suivre sa méthode. Un de
1. Ces vérités étant antérieures aux existences des êtres contingents, il faut bien qu'elles soient fondées dans l'existence d'une substance nécessaire. C'est là (lue je trouve l'original des idées et des vérités. (Leibniz, \ouv. Ess., IV, XI.)
• Si je cherche maintenant où et en (jucl sujet elles subsistent éternelles et immuables comme elles sont, je suis obligé d'avouer un être où la vérité est éternellement subsistante, où elle est toujours entendue... C'est donc en lui, d'une certaine manière qui m'est incompréhensible, (|ue je vois ces vérités éternelles. » (Bossuel, C. de D., IV.)
Cf. MalcbraiuMie, Rech. de la vérité, 4*^ part., ch. iv. — Féuelon, Exisl. de Dieu^ 1° part., ch. iv.