CHAPITRE V
I. Sa place dans le système, rapport aux idées. Comment la science se forme et s'enseigne. Portée du problème. — II. Le vrai sens de la réminiscence platonicienne; de l'acte de la pensée qui la constitue; de Va priori de la connaissance rationnelle; de l'innéité. — III. Comparaison avec Socrate et sa méthode. — IV. Le vrai de cette doctrine; de la maxime : apprendre, c'est se ressouvenir. — V. Conséquence relative à l'éducation.
l. — Liée au dogme traditionnel ou pythagoricien de la préexistence des âmes, la réminiscence platonicienne, prise au sens spéculatif, a une place importante dans le système philosophique comme faisant partie à la fois de la physique et de la dialectique. C'est à celle-ci qu'elle se rattache spécialement comme corollaire immédiat et direct de la théorie des idées et de la méthode. Il s'agit, en effet, de la sriencCy de la manière dont elle s'acquiert et se forme dans l'esprit, dont elle s'apprend et s'enseigne ou se communique, et cela en vertu du rapport de l'intelligence humaine avec la vérité, de sa participation aux idées, celles-ci étant la base du savoir réel, l'objet de la connaissance véritable. Ce point de la doctrine de Platon, qui apparaît à plusieurs reprises dans ses dialogues', en partie sous la forme allégorique et mythologique,
1. Vhèdrc, l^, 7'.; Pht'don, 2i'.); TimCe, -44; Pfiilèb., 343; Kcp., III. X, 604; Lois, V, ~'.\: Mt'nnii. fxissim.
est traité aussi avec la sévérité de la méthode dialectique. C'est le sujet particulier du M&non^ dialogue h. la fois socratique et platonicien d'une authenticité parfaite.
Gomme il y est dit au début, il s'agit de savoir « si la vertu peut s enseigner », SiSax-iovri àps-:-/], et d'abord si elle est une science. Or, ce qui est de la vertu s'étend à tout ce qui, dans l'ordre soit spéculatif, soit pratique, a trait à la connaissance humaine comme ayant pour base une ou plusieurs de ces idées premières l'essence et l'objet de la raison. Gela est vrai de la manière dont elle est acquise et transmise par la parole, dans l'ordre scientifique, moral, religieux, politique, juridique, etc. De là le haut intérêt de cette question, telle qu'elle a été considérée depuis par tous les représentants de l'école idéaliste et spiritualiste à toutes les époques.
IL — Sans se préoccuper de l'hypothèse métaphysique qui, en apparence, lui sert de base, mais peut s'en distraire, si l'on se demande en quoi consiste l'acte de la pensée que Platon désigne sous le nom de réminiscence, àva|j.v7io-i.ç, lui-même prend soin de le dire et de la définir.
« Lorsque voyant ou entendant quelque chose, ou l'apercevant par quelque sens, nous n'avons pas seulement l'idée de la chose aperçue, mais que nous pensons en même temps à une chose dont la connaissance est pour nous d'un tout autre genre que la première, nous disons que nous nous ressouvenons de la chose à laquelle nous pensons occasionnellement [Phédon, 73). Par exemple, à la vue d'une lyre penser au musicien, à la vue de Simmias penser à Gébès, c'est ce qu'on nomme se ressouvenir {ibid.). — Que la réminiscence se fasse tantôt par ressemblance, tantôt par dissemblance, peu importe. » {Ibid.)
Dans ce qui est dit ici, on peut ne voir que le fait commun de la mémoire purement sensible. V association des idées y joue le principal rôle.
Mais Platon ne reste pas à ce degré; sa réminiscence est un acte supérieur qui relève non des sens, mais de la raison. Elle a lieu lorsque le visible rappelle Vinvisible et que Tidée contenue dans l'image sensible est par elle évoquée, réveillée
OU suscitée; c'est surtout lorsque la contradiction éclate, qu'alors celle-ci force l'esprit à concevoir ce que les sens ne peuvent ni voir ni comprendre, savoir : le rapport qui existe entre les deux termes. Autrement l'image visible n'aurait pas de sens. La mesure manquerait pour la discerner et l'apprécier.
Tel est le vrai sens de la réminiscence platonicienne. « Quand nous apercevons dans la nature, des arbres, des pierres, etc., égaux, n'est-il pas vrai que nous pensons à une autre égalité, car peut-on appeler égal ce qui est tantôt égal, tantôt inégal? Nous concevons donc une égalité supérieure absolue, unique, invariable. »
Quoiqu'elle soit éveillée par les sens, cette conception est bien supérieure; car il faut posséder la mesure avant de l'appliquer. {Ibicl.)
Pour expliquer ce fait, Platon en appelle à la préexistence des cimes. Mais sa théorie en est indépendante.
(( Ainsi avant que nous ayons commencé à voir et à entendre et à faire usage des autres sens, il faut que nous ayons eu connaissance de l'égalité intelligible "^onvlni rapporter comme nous faisons les choses égales et sensibles, et voir qu'elles aspirent toutes à l'égalité sans pouvoir l'atteindre. »
11 s'agit ici de la quantité, et du rapport d'égalité que la raison conçoit dans les objets visibles qui lui sont offerts et sur lesquels elle a à porter un jugement.
Il en est de même de toutes les autres idées, soit métaphysiques, soit morales, du vrai^ du beau, du Juste, de Vétre et du non-ûtre^ comme de la grandeur et de Va petitesse, etc. La vue du fait ou de l'objet visible rappelle l'idée qui leur donne un sens et les fait comprendre. « Le propre de l'homme est de comprendre \q général contenu dans \q particulier, c'est-à-dire ce qui, dans la diversité des sensations, peut être compris sous une unité rationnelle, sx T.oWCôy io^^ ala-0r,(7£{.)v zU h ),oyia'uii5. Or, c'est là, dit Platon, se ressouvenir de ce que notre âme a vu dans son voyage à la suite des Dieux lorsque, dédaignant ce que nous a[)[)elons improprement les èlres, elle élève ses regards vers le ciel véritable. » {Ibid.)
C'est ce que fait le philosophe. En apercevant la beauté de
la terre, il lève comme l'oiseau les yeux vers le ciel, et, négligeant les affaires d'ici-bas, il passe pour un insensé. {IbicL.U^.)
La forme originale que prend ici, chez Platon, le point de la doctrine, la réminiscence, n'altère en rien la vérité contenue dans le symbole, ni la force des raisons par lesquelles est soutenue dans le Ménon et ailleurs (Théétète, Rép.^ VII) cette thèse, si souvent depuis débattue et reproduite sous des formes et des noms différents : de Vinnéité des idées, de Va priori de la connaissance rationnelle, etc., etc.
Qu'on laisse, en effet, de côté ce qui est figure allégorique ou mythique pour ne considérer que la manière dont notre esprit procède, dont la science se forme, s'acquiert et se transmet : l'acte principal de l'esprit qu'est-il?
Le symbole mis de côté, de cette vision ou souvenir d'une autre vie, qu'y a-t-il? l'antériorité chronologique se traduit par la priorité logique. Nous avons ainsi le vrai sens de ce que le rationalisme, qui est aussi l'idéalisme, a toujours affirmé de la connaissance humaine digne de ce nom, de la manière dont elle se forme et se transmet; à savoir que c'est par V abstrait^ c'est-à-dire par Vidée ^ que le concret se conçoit et se comprend quoique ce soit par le concret que l'esprit débute. Le second terme rend le premier intelligible. S'il ne le devance, il le domine; de plus il s'en dégage et se transforme, comment? par la force de la pensée. Autrement ce qui tombe sous les sens s'arrête aux sens. Ce qui n'est que perçu reste inintelligible et ne peut constituer un vrai savoir. Et ceci, je le répète, n'est pas limité à tel ou tel ordre de connaissances, c'est le procédé universel de la raison humaine. C'est la thèse que depuis plus de deux mille ans le rationalisme soutient contre l'empirisme, qui n'a jamais su y répondre, mais plus ou moins adroitement l'a tournée, éludée, non sérieusement réfutée *.
Platon le dit dans sa langue (qui n'est qu'en partie la nôtre) et il n'a pas tort de le dire : c'est le mouvement interne de la pensée, se dégageant des objets sensibles, par la seule
1. Je n'excepte pas le positivisme actuel, ni l'évolutionnisme, ni l'héréditarisme, etc.
vertu qui est en elle, et qui est celle de réfléchir, de rentrer en soi [supra), bien qu'elle y soit provoquée, excitée par la vue de ces mêmes objets et la contradiction qu'elle y trouve, mais dont elle doit sortir (Rép.^ VII). En ce sens, réduite à ces termes, la réminiscence platonicienne n'est autre, disonsnous, que la manière dont les idéalistes de tous les temps ont compris Va priori de la connaissance rationnelle et la méthode qui doit servir à fonder la science, du moins en ce qui est du vrai savoir, que l'expérience seule ne peut lui fournir.
Le point mérite qu'on l'approfondisse.
Que Ton admette ou non la préexistence, si laissant le côté mystique on dégage le fond de la pensée, la réminiscence, c'est le procédé de la raison dans Tacquisition des idées. L'analyse y découvre plusieurs éléments : l'' la perception sensible et la comparaison des objets; 2^ le trouble ou l'embarras que cause la contradiction à l'esprit par la vue des objets semblables et dissemblables, et où elle apparaît {Rép., VII) ; 3" le réveil de l'esprit qui, à ce propos, conçoit ou découvre le rapport véritable, bref Vidée enveloppée sous cette forme concrète et apparente. Le mot de réminiscence désigne l'opération de l'esprit, forcé de revenir sur luimême ou de réfléchir, Tacte de rentrer en soi {reputatio^ recordatio). La pensée y prend possession d'elle-même et s'y reconnaît. Ce n'est donc pas le souvenir réel, celui-ci lié à sa notion du temps, simple reproduction de ce qui a été entièrement vu, perçu ou senti, qui la constitue, mais l'acte de l'intellect, la compréhension qui suit la vision ou perception sensible.
Réduite à ces termes, la réminiscence pour Platon est aisée à concevoir. Elle est l'opération fondamentale de la raison par laquelle elle conçoit les idées; mais la raison humaine, pour atteindre à cette conception, a besoin d'être précédée du témoignage des sens, de la perception sensible, laquelle lui apparaît comme insuffisante . L'àme est comme frappée, réveillée, tirée de son sommeil ou de son engourdissement, pour mieux dire encore, de l'oubli où elle vit d'elle-même. Pour être rappelée à elle-même et à la vraie nature, un oxci-
tant lui est nécessaire et cet excitant c'est la contradiction qu'elle-même aperçoit dans les objets de la perception sensible. {Rép., YII.)
Voilà le fond delà théorie, le sens rationnel de cette langue figurée. La question de la préexistence des âmes qui, ailleurs, peut avoir son importance [Physique)^ est ici indifférente*.
III. — Ici encore, la comparaison avec Socrate et sa méthode est naturelle et s'impose. Platon continue son maître, mais celui-ci ne va pas aussi loin que lui, ni dans l'emploi de sa méthode, ni dans la forme dont il la conçoit, dans l'idée même qu'il se fait de l'opération intellectuelle qui la constitue.
Toute \di maieiitiqiie de Socrate [Phil. anc.^ 135) est comprise, sans doute, dans ce qui est dit ici de la réminiscence platonicienne, mais la diflerence est grande et doit être signalée.
1^ D'abord, en Socrate, il n'y a aucune trace de mysticisme ni de pytiiagorisme ; Platon, lui, revient en arrière et pythagorise. On aurait demandé à Socrate si l'âme immortelle est née plusieurs fois et si elle se ressouvient de ce qu'elle a été : il aurait répondu qu'il n'en savait rien, que ces questions d'ailleurs n'étaient pas faites pour lui.
2° Mais, ce côté écarté dans Platon, la méthode elle-même prend, vis-à-vis de la science, un caractère affîrmatif et dogmatique qu'elle n'avait pas dans la bouche de Socrate, étranger à son ironie comme à sa méthode. Lui disait ne rien savoir; Platon au contraire prétend qu'on sait déjà en partie ce que l'on cherche, autrement on ne le chercherait pas.
C'est un des arguments principaux de la thèse que Socrate soutient contre les sophistes, dans le Ménon et ailleurs, Théétète, 131, qu'il reproduit au sujet de l'Amour dans le Banquet^ 200. Mais cela c'est du platonisme pur, non du socratisme.
3° Pour Socrate, il n'y a pas non plus de transformation de l'opinion vraie en opinion raisonnée et de celle-ci en véritable science. Cette transformation, elle est due au pro-
1. p. Janet, 126. — Alf. Fouillée. — E. Zeller, Hegel, W., xiv, s.
cédé dialectique qui convertit une connaissance virtuelle^ inconsciente, vague, confuse, non raisonnée, en connaissance claire et raisonnée, rattachée à de véritables principes. (Voir ^u^v^ Méthode.) Les opinions véritables ainsi deviennent sciences. [Ibid.^ 85.)
Mais Platon va beaucoup plus loin encore. Il prétend que non seulement la science se fait de cette manière, qu'elle s'apprend et s'enseigne de même. Pour lui il suffît que la raison soit mise en rapport direct avec elle-même. Par ce retour de la pensée sur elle-même et la puissance innée de réflexion qui est en elle, elle lire d'elle-même, si elle est bien dirigée, toute la science. Du moins en est-il ainsi de celle qui roule sur des données purement rationnelles. La maxime générale est celle-ci : Apprendre, c'est se ressouvenir ^ ih {jiavOàvs'.v àvajjLvy.o-'.; oXov £o-Tt.v {Ménon^ 61 ; cf. Phédon). Il y a plus, ne peut-on pas dire que l'âme tire d'elle-même toute sa science, àvaAaêwv aoTUç £^ auToG t/jV £T:'lo-Tr,ijLY|V? [Ibid.)
C'est ce que Socratc (ici Platon) prétend prouver en faisant venir devant lui un jeune esclave auquel, par sa méthode interrogative, il fait découvrir par lui-même la solution de plusieurs problèmes élémentaires assez compliqués de géométrie {ibid.). « L'induction socratique va-t-elle jusque-là? Ce n'est pas k croire. » [Pliil. anc, 136.)
La notion générale suffit, le principe, non l'application ni la déduction, ce qui est proprement la science.
IV. — Il serait très facile, en la prenant à la lettre, de montrer ce qu'a de faux et d'exagéré cette partie de la doctrine de Platon. Le procès fait à l'idéalisme platonicien comme ne faisant pas une part assez grande à l'expérience, dans l'acquisition de la science ainsi que dans sa transmission, est chose jugée; il est oiseux de s'y arrêter. Mais le point principal est toujours à signaler et à maintenir : Vaprioricité de la connaissance rationnelle dans le sens expliqué, logique et psychologi(iue. C'est le fond de la querelle qui subsiste, de l'empirisuie et de l'idéalisme. Le vrai de celte doctrine, c'est que toute connaissance empirique a sa vérité, son intelligibilité et sa légitimité scioutili(iue, en ce sens sa véritable
origine ailleurs qu'en elle-même, dans l'élément rationnel qu'elle enveloppe ou recouvre, mais qui la soutient elle-même, lui sert de base et de mesure, à l'aide duquel elle se transforme elle-même en une vraie connaissance. La théorie platonicienne de la réminiscence entendue de cette façon, liée qu'elle est à la théorie des idées, reste debout et inattaquable.
Il serait plus à propos, sans doute, de rapprocher de cette théorie ce qui lui est analogue dans l'histoire, Yinnéité des idées ^ etc., et de montrer en quoi elle lui ressemble ou en diffère. Cette digression nous mènerait trop loin. Quelques mots suffisent. 1^ La réminiscence, est-ce Yinnéité'l Gela dépend du sens que Ton attache à ces mots. A la lettre on a pu dire qu'elle est le contraire, l'hypothèse admise de la préexistence (Fouillée), puisque l'âme en entrant dans le corps à la naissance perd le souvenir des idées. Mais cela n'est pas exact. Après ce moment d'éclipsé, si elle les retrouve, c'est qu'elle les possède. N'est-il pas plus vrai de dire qu'elle n'a rien perdu de ce qui est son essence? Ce qui en elle se conserve, c'est la force ou faculté innée [Rép., VII) de ressaisir par la réflexion ce qui en elle est sa nature même, ce qui lui est donné de concevoir et de contempler : Vidée. Cette science non formelle.^ mais véritable, est innata, ingenita^ o-'jyYsvYiç.
Cette science l'âme la tire d'elle-même, enveloppée et comme ensevelie dans la conscience. Cette science, elle vient du dedans, non du dehors. Ce qui vient du dehors est le fait à expliquer lui-même, ce sont les conditions plus ou moins favorables; mais les opérations internes qui créent la science lui appartiennent. C'est ce que dira Leibniz. Ceci est le point capital.
Aristote lui-même, tout en combattant son maître et sa théorie des idées, en cela ne le contredit pas ^ C'est ce que dira Descartes, de même à son tour Leibniz qui fait aux sens une part plus grande, mais réserve à Fintelligence une plus grande encore, nisi intellectus. « C'est en nous-mêmes, ditil, que nous trouvons les semences de ce que nous appre-
1. De Anima, II, 5 : xaÙTa ôs èv œ^xr\ ucb? STTt r^ '■l'-iX^- — Leibniz : l'esprit est inné à lui-même, ^ûfx^UTOç, etc.
nons. )) C'est ce que disent et répètent tous les métaphysiciens (le l'école idéaliste en opposition aux partisans de la table rase. (Voir Kant, etc.}
Y. — Il est mieux AHrisister sur la conclusion pratique.
Deux systèmes ù^éducation^ on le sait, sont en présence, dont la base, l'une empirique, l'autre rationnelle, est opposée. Leur méthode offre le même contraste ou la même opposition.
L'un, qui considère l'esprit humain comme un être purement passif et réceptif, se borne à transmettre les vérités de la science comme des faits positifs dont celui-ci n'est que le réceptacle et le dépositaire. L'autre conçoit l'esprit comme le principe et l'artisan de ses propres connaissances. Dans cette conviction il veut que l'on fasse sans cesse appel à son activité; il recommande de le stimuler et de le diriger, de le forcer à concevoir et produire par lui-même. Car, dans les sciences mêmes où l'observation joue le principal rôle, l'esprit ne se borne pas à recueillir les faits, il doit les interpréter, en pénétrer le sens, les rattacher à leurs lois, à leur fm, saisir leur ordre et leur; enchaînement. Quant aux sciences rationnelles pures, telle; que les mathématiques et la logique, on peut dire qu'il les crée de toutes pièces. Il tire de son propre fonds jusqu'aux matériaux eux-mêmes, qui sont les idées de la raison. Les hautes sciences ne ^'apprennent pas, elles se comprennent. Savoir ici c'est comprendre et comprendre c'est rattacher par la pensée une vérité particulière à une vérité abstraite ou saisir le lien des vérités entre elles.
Or, n'est-ce pas le vrai sens de la réminiscence de Platon?' Que l'on fasse plus grande la part de l'élément empirique, par lui trop refoulé, soit. Mais il sera toujours vrai que le véritable élément scientifique c'est l'élément rationnel. Il sera vrai aussi de dire que dans les sciences démonstratives nul homme ne peut enseigner un autre homme, que ce qu'on peut appeler art tVenseif/ner dans un maître n'est que l'art d'interroger son disciple avec méthode pour lui faire découvrir la vérité dans son propre esprit, que ce qu'on appelle apprendre dans un disciple n'est que proprement dévelopjier
par son attention ses propres idées dont l'existence est dans tous les esprits. (P. André.)
(( Apprendre suppose qu'on puisse savoir, et savoir suppose qu'on puisse avoir des idées universelles et des principes universels. » (Bossuet.)
« Les hommes peuvent nous parler pour nous instruire; mais nous ne pouvons les croire qu'autant que nous trouvons une certaine conformité entre ce qu'ils nous disent et ce que nous dit le maître intérieur. C'est au fond de nous-mêmes que nous trouvons les vérités qu'on nous enseigne. » (Fénelon.)
« L'homme n'instruit pas l'homme. » (Malebranche.)
Pour revenir à Platon, sa conclusion est celle-ci : « Mais si tout ceci est vrai, il ne faut pas croire que la science s'apprenne de la manière dont certaines gens promettent de l'enseigner. Ils se vantent de la faire entrer dans une âme oii elle n'est point à peu près comme on rendrait la vue à des yeux éteints. Mais le discours présent nous fait voir que chacun a dans son âme la faculté d'apprendre avec un organe destiné à cela, que tout le secret consiste à tourner cet organe avec l'âme entière *. » {Rép., YII.)
1. Voir notre Précis de Philosophie, où ce sujet est traité plus en détail avec l'indication des auteurs à propos de Vorigine des idées, p. 156 et suiv.