‹ Platon, sa philosophie; précédée dun aperçu de sa vie et de ses écritsChapitre 45 sur 168 · LE LANGAGE · texte numérisé non relu

LE LANGAGE

venue, pour eux, une étude favorite, et ils l'avaient non sans succès cultivée. Prodicus et les autres en avaient fait l'objet de curieuses et utiles recherches. Leurs observations rédigées en théories formaient de véritables traités, dont l'ensemble était une des parties les plus considérables de leur enseignement (i^Af/. anc.^ 87, 94). L'emploi des mots, la nature et la valeur des synonymes, la recherche des étymologies ^ etc., avec les règles de la Grammaire, en étaient le principal objet. Ils y avaient montré beaucoup de sagacité, le talent de l'analyse et aussi leur subtilité. Un grand nombre de leurs disciples les avaient suivis dans cette voie. Cratyle, un disciple d'Hérachte, avait composé un livre sur la vérité des mots qui avait de la célébrité. Les Socratiques eux-mêmes n'avaient pas négligé ce genre de recherches. Antisthène avait traité de l'emploi des mots dans la dispute, Tispl ovojjiàTwv ypT^a-sL [Diog, L., YI). Qu'étaient la plupart des sophismes de l'École mégarique et éristique? des jeux de mots sans doute, mais qu'il ne suffit pas de qualifier ainsi, qu'il faut démêler pour les réfuter. Aristote n'y faillira pas. (Soph. Elench.)

Platon qui, dans sa jeunesse, avait suivi les leçons de Prodicus, ne pouvait manquer d'aborder, à son tour, cette question, avant lui et autour de lui, si souvent débattue. Elle tenait de trop près à sa méthode et elle intéresse à un trop haut degré la science pour qu'il put la négliger. Il rencontrait sur ce terrain ses adversaires habituels et les doctrines qu'ailleurs il avait combattues. Il avait à dévoiler le scepticisme que recouvrent les unes, à rectifier ce qu'avait de faux et de paradoxal le dogmatisme exagéré des autres. L'occasion lui était offerte, en même temps, d'exposer ses propres vues théoriques et pratiques en rapport avec son système. C'est le contenu d'un de ses dialogues, le Cratyle, objet de controverse, mais dont le caractère sérieux et l'importance spéculative sont reconnus par les'anciens (Proclus). Le sujet traité aussi ailleurs, quoique accidentellement, dans le Théétète et le Sophiste, n'offre pas moins d'intérêt. Avant d'aborder le fond spécial de la doctrine on ne peut se dispenser d'appeler l'attention sur le côté général, le rapport du langage avec la théorie des idées.

i6â DIALECTIQUE

II. — Platon semble proclamer Tidentilé du langage et de la pensée. N'est-il pas dit, en effet, de la pensée, qu'elle est la même chose que le discours? otàvo'.a jjiàv xal Xoyoç TaÙTov {Soph., 263), un entretien sans voix de l'âme avec elle-même, 0 £VTo; TYjç tJ^uyY,; T.zôç ajT7,v oiàXoyoç (ibid.) *? Le lien qui unit les deux termes, aux yeux de Platon, se trouvant ainsi supprimé, il n'y aurait pas à distinguer la pensée de son signe. Ou le signe, loin de lui être subordonné, prend sa place; la condition devient le principe. C'est ainsi que l'a depuis entendu une certaine école. (De Bonald, etc.)

Gomme on l'ajustement fait remarquer (Fouillée) -, c'est tout à fait se méprendre sur la vraie pensée du philosophe, s'écarter du système en ce qui en est la base et Pesprit. Il ne faut pas, en effet, s'y tromper. C'est de la pensée discursive, la o'.àvo'.a seulement, de ce qui lui appartient, de la ooça, qu'elle soit non raisonnée ou raisonnée, que parle ici Platon, non de la pensée elle-même, qui est d'une autre nature et se comporte différemment. La pensée, dans son mode supérieur, est l'acte iVùîtintmi qui clôt les opérations de l'esprit et le met en rapport direct avec les idées. Celle-ci, le vo-j^, la vor.o-'.;, s'en distingue et s'en dégage comme de toute forme sensible {supra, p. 107). Son oi'gane est Pesprit lui-même dont Pacte propre et véritable est la contemplation, Osa. La raison humaine y arrive lorsqu'elle y a été suffisamment préparée [ibid.]. C'est donc uniquement la pensée dans son mode secondaire ou â?/5-cm'^z/ qui est ici désignée, le raisonnement, le jugement et les actes qui la préparent et la constituent. C'est là ce dialogue de l'âme avec elle-même dans le silence de la réflexion, avant que la pensée s'exprime et se communique au dehors par la parole. C'est la parole ultérieure, qui devance la parole extérieure,'Ce véhicule de la pensée, comme on la nomme.

Rien de plus vrai en effet, à ce degré, que de dire de la pensée humaine qu'elle s'identiûe avec les discours; elle s'y

\. ThvéOHc, iOO. « J'cnlcnds par pensée un discours que Tàme s'adresse à elle-même sur les objets (lu'ellc considère. Il me semble que Tàme, quand elle pense, ne fait autre chose que de s'entretenir avec elle-même, interrogeant et répondant, affirmant et niant. Et cela s'appelle juger, ôo$atî;eiv. -

2. Ceci est fort bien développé par M. Fouillée. C'est un des meilleurs endroits de son livre.

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