LE LANGAGE, SA NATURE
incorpore en chacun de ses actes. Chacune de ses opérations successives exige que la parole raccompagne et la seconde, qu'elle l'aide à se fixer, la soutienne et marque tous ses pas. Tous ses actes s'identiflent si bien avec les signes ou les termes qui les représentent que ceux-ci se substituent à elle.
Mais au-dessus de la otàvoia ou du raisonnement est la raison avec ses idées. Elle est au-dessus du jugement et de la notion elle-même abstraite et générale, résultat de Tanalyse et de la réflexion. C'est elle qui est la vraie pensée, la pensée pure, le lôyoç véritable. Pour avoir la vraie doctrine de Platon il faut donc s'élever plus haut. Et ceci nous ramène à la théorie esquissée plus haut, du mode de communication qui s'établit entre les idées et les objets sensibles, et vice, versa.
Quel peut être ici le rapport? Évidemment le même que celui qui est entre les images sensibles du monde réel et les idées qu'elles représentent. Le langage humain composé de signes, de sons et de mots liés entre eux par des rapports logiques, ne peut être qu'une copie ou imitation imparfaite des idées {supra). Lui-même tire toute sa valeur et sa vérité du plus ou moins de ressemblance avec l'original que bien ou mal il représente. Il est ainsi des mots, et aussi de leurs combinaisons dans le discours, des rapports qui les unissent, des règles qui les régissent. Celles-ci, comme les éléments du discours, ne peuvent être qu'une imitation^MH reflet des rapports qui unissent entre elles les idées. C'est de la participation aux idées, de la ressemblance plus ou moins réelle que dépend la perfection relative du langage. Ceci est tout le système. 11 n'y a pas moyen d'y contredire sans le renier tout entier. On ne l'attend pas sans doute de son auteur.
La question ainsi posée et résolue, il n'y a plus à se demander où est l'antériorité ou la supériorité. Elle est là où elle doit être, dans ce qui donne au signe sa signification réelle, sa valeur et sa vérité. Il n'y a ici qu'une réponse possible. Le verbe véritable c'est Vidée. Le mot sera vrai quand il l'imitera plus ou moins, lui ressemblera, en participera. Il sera faux par le rapport contraire. Il en sera de même de la liaison des signes entre eux et de la vérité du discours. Platon le dit partout formellement (Sophiste. Théélèté). Le
Cratyle l'établira démonstrativement. Les idées ce sont les essences^ comme il est dit partout : Les lois qui régissent les mots sont les lois qui régissent les idées, dont participe le langage humain, image atîaiblie du langage ou du verbe divin.
Ceci admis et compris, on peut passer sans crainte de se tromper à Texamen du Cratyle^ ce dialogue, dit-on, si obscur et si controversé, qui a donné lieu à tant d'interprétations diverses de la part des philosophes, des érudits, etc. On est sur d'en avoir la teneur, le sens général, sinon de l'expliquer en tous ses détails.
IIL — Le Cratyle a pour titre là Justesse ou \dL propriété des mots. En traitant le problème par ce côté, Platon, dans toute la première partie, se livre à Tinterprétation fort longue et selon nous trop prise au sérieux, d'une foule d'étymologies aujourd'hui encore difficiles à trouver même après les progrès de la philologie moderne. Mais chemin faisant ou à la suite (ce qui est pour nous l'essentiel sont marqués les points principaux, qui sont l'objet de la philosophie du langage, savoir : 1^ la imture et la fonction du langage ; 2'' son origine et sa formation; 3" le degré de vérité renfermé dans les étymologies ; 4° le rapport du langage avec la science et avec sa méthode. C'est à quoi on doit ici s'attacher. Sur chacun de ces points, Platon a montré toute la sagacité de son génie, devancé et deviné ce qu'on a dit depuis de plus^Tai et de plus profond sur un sujet d'un si grand intérêt. Sa pensée mêlée à sa critique a été généralement mal comprise. Ce qui seul en donne la clef comme de toute sa philosophie est, on l'a dit, la théorie des idées.
1° La nature et la fonction du langage sont comprises dans la définition du nom^ qui est celle-ci : « Le nom est Tinstrument qui sert à enseigner ce qu'est une chose et à discerner son essence » : ovoux àox o'.oaTxaAvxdv tÎ Ttt'.v opyxvov xx*. 0'.ax3'.T'.xôv Tf,; ojy.a^. (388, B.)
Nécessaire à la pensée qu'il exprime, il n'est pourtant que son instrument, ôpvavov. Pour ce qui est de sa fonction, c'est,, dit Platon. « de démêler les manières d'être des choses»