LE LANGAGE, SA NATURE
comme le battant du tisserand sert à démêler les fils de sa toile », wo-Tiep xspxU ucpào-jjiaToc; (389, G.). Il était difficile de trouver une comparaison plus juste pour exprimer ce que traduit d'une façon abstraite la formule moderne de Gondillac : le langage est un instrument d'analyse et d'abstraction {Grammaire^ I).
Ainsi la parole, signe indicatif de la pensée, n'en est pas simplement le signe; elle sert aussi à distinguer les attributs des êtres. Et ce n'est pas seulement leurs qualités sensibles qu'elle montre ou rappelle à l'esprit, elle doit en révéler ce qui fait la vraie nature, c'est-à-dire l'essence. Le nom, s'il est bien fait, s'il est juste io^^oq)^ doit exprimer ce qui constitue la forme ou l'idée, to elôoç, l'essence, ouo-Lav, le tI so-tL
Platon insiste sur ce point capital, qui recèle toute sa théorie. Nommer, c'est définir. La définition v sera donnée avec le mot et par le mot; de sorte que, si celui-ci est un vrai nom, l'essence y sera montrée : 'f\ oùo-taTou irpàyjAaToç Sr^Xoij-
pLÉVYj £V TW 6v6[JiaTl. (393, D.)
Rien, on en conviendra, n'a été dit de plus net et de plus philosophique dans tout ce qu'ont écrit sur ce point les modernes.
Yoici la conséquence :
Il en résulte que celui-là seul sera le vrai inventeur, l'ouvrier ou l'artisan du langage, ovopiaToupyoç (389, A.), et aussi son législateur, vojjioQéTTic;, qui aura su créer, d'après ce principe, des mots vraiment significatifs ou expressifs désignant les qualités essentielles des êtres, qui, on le sait, pour Platon sont les idées (essences). Ges mots sont les copies ou images vraies des choses, c'est-à-dire des idées que les choses ellesmêmes représentent \
Ceci nous donne la clef de toute la polémique du Cratyle et aussi de la doctrine positive qui y est contenue.
2^ Origine du langage. — Gette question, tant agitée par les modernes, l'avait été aussi par les anciens. Elle avait éga-
1. « Un véritable faiseur de mots, quelles que soient les syllabes qu'il emploie, compose le nom qui est naturellement propre à chaque chose, tô tov ovoixaxoç slSo;. — Le législateur, qu'il soit Grec ou Barbare, pourvu qu'il représente le nom qui convient à chaque chose, n'est pas moins bon législateur. •
lenient donné lieu à deux opinions différentes et opposées. L'une assignait pour origine aux mots V imitation. Les mots à leur origine auraient été semblables aux choses, Ta -pw^a hvo\x'j.'Z'j, oaoLa -uoi; Trpàyjxaa-!., nous disons des onomatopées. Le mot imite par la voix, |j.'lpi|i.a cpwvyi (423), comme le peintre imite par ses couleurs. La perfection du signe est dans sa similitude avec la chose. Signe indicateur de la chose, o'f).iù^% ToG TTpàyiJiaTo; (433), il doit la montrer. La perfection du langage consisterait à se rapprocher le plus possible de cette similitude. La seconde opinion les faisait dériver d'une convention^ Çuv^r^xTi, que confirme l'usage, sGcç. La première, qui était celle d'Heraclite et de ses disciples, plaçait la justesse des mots dans la similitude des sons ou des lettres avec les objets. Il en résultait que, comme dans le système où tout est en mouvement, -àvTa yy^^ti. (402), les mots qui représentent les choses offrent la même instabilité dans leur sens, ce qui autorise et confirme le scepticisme de cette doctrine. — C'est le sens de toute cette réfutation du Cratyle qui porte contre rhéraclitéisme, et qui se termine là où il est dit que tout étant dans un perpétuel changement, le sens des mots varie avec les idées. Il en est de même des idées supérieures du vrai, du beau, du bien en soi : to xàXov, -zh àyaOov, etc. (439, D.)
Suivant la seconde opinion, qui passait pour avoir été celle de Démocrite^ les langues seraient dues à une convention primitive que l'usage aurait perpétuée et consacrée. Les causes accidentelles, la volonté arbitraire des hommes auraient aussi une grande part dans leur naissance et leur histoire.
Par une critique aussi fine que judicieuse, Platon met à nu le vice des deux doctrines. Avec son ironie habituelle il les met aux prises, et il n'a pas de mal à prouver qu'exclusives comme elles sont, elles sont fausses et se contredisent.
On aurait tort d'en conclure qu'il ne reconnaît pas ce qu'elles ont de vrai et qu'il les rejette entièrement.
L'imitation, qui d'ailleurs n'est jamais parfaite, peut bien rendre compte d'un certain nombre de mots, elle ne les explique pas tous. D'autres, en bien plus grand nombre, n'offrent aucun rapport des sons (lettres ou syllabes) dont ils se composent avec les objets qu'ils signifient. Ils varient sans