LE LANGAGE, SON ORIGINE
cesse avec les idiomes, le temps, les lieux, etc. Parmi les causes qui ont opéré ce changement, la volonté humaine ellemême a pu et peut intervenir pour en modifier la forme, le sens et la structure, etc.
L'usage se confond avec ce consentement ou formel ou tacite. « Il faut donc reconnaître que la convention et l'usage contribuent en quelque chose à l'expression de nos pensées et de nos paroles. » Mais prise à la lettre l'origine conventionnelle ne peut pas plus se soutenir. Outre qu'on ne peut nier ce qu'a de vrai l'autre origine, elle est en elle-même un cercle vicieux; car, pour former une convention, il faut déjà des mots qui expriment la pensée. Les mots inventés ne seraient plus primitifs.
Mais il est une autre origine que Platon ne dit pas formellement, que partout il laisse à entendre, car elle est la conséquence naturelle et forcée de toute son argumentation et du principe qui y préside, qui revient sans cesse et à chaque endroit de la discussion. Cette cause qu'on oublie, la cause supérieure, la vraie cause génératrice du langage c'est la pensée elle-même, c'est cette faculté innée que l'homme seul possède et qui le distingue : la raison, le )voyoç, la faculté des idées. Seule en effet elle connaît Vesse?îce des choses; seule par conséquent elle est capable de comprendre comme d'imposer des noms aux choses, de leur donner leur signification, de les combiner entre eux, de saisir leurs rapports et d'assigner les règles qui président à cette combinaison. Cette faculté dans l'homme a une double forme. Elle procède par instinct en vertu de la force innée qui est en elle, et lui est naturelle; ou elle le fait d'une façon consciente et réfléchie^ quand elle est développée. Dans le premier cas c'est une sorte d'inspiration qui la guide et à qui elle obéit. Dans le second, où elle est véritablement humaine, elle est la réflexion.
Tel est le vrai sens de la théorie platonicienne pour qui sait voir clair dans toute cette polémique quelquefois subtile engagée avec le disciple d'Heraclite et avec Hermogène, le partisan de l'hypothèse contraire.
Le Logos parlé suppose le Logos non parlé, le verbe intérieur et sans voix, àvsu owvtjÇ, dont la parole extérieure n'est
que la manifestation sensible. C'est à ce Logos invisible qu'appartiennent les vraies racines du langage, ainsi que toute la structure interne et les articulations du discours. Les autres mots ne sont que les éléments, o-TOLysIa. Lui est le discours même, la pensée discursive : otàvot-a xaO.oyo; TaG-rov (Théétète). Sans lui rien n'a de sens. Les mots s'arrêtent à l'oreille et ne vont pas à l'esprit. C'est ce verbe intérieur qui donne aux mots leur vraie signification, qui les rassemble et les unit. La liaison des mots (la Syntaxe) n'est que la liaison des idées. C'est ce qui donne un sens à la proposition base du discours. {Sophiste, 263 \)
Platon d'ailleurs le dit très nettement : s'il est un ouvrier des noms, ovo|j.aTO'jpYo;, et aussi un législateur du langage, vo[jioOkr,;, ce ne peut être que lui. Ce qu'il fait ou invente, ce qu'il nomme ou imite, ce ne sont pas les cris des animaux, des moutons et des coqs (191) aussi bien que des hommes; ce ne sont pas non plus les signes de convention que l'usage consacre et ne fait pas, et qui varient sans cesse, que la volonté arbitraire de l'homme peut changer ou modifier; mais l'instituteur, l'artisan, le tisserand du discours, c'est l'être doué de raison qui crée des signes, leur donne leur sens et leur valeur, et qui seul aussi par là même les comprend. Les racines véritables ce sont donc précisément les idées ^ ces notions premières ou innées, comme s'exprime Leibniz. Elles entrent dans les pensées dont elles sont l'âme et la liaison, nécessaires comme les muscles et les tendons le sont pour marcher. [Nouv, Ess. : Av.-prop.)
La pensée de Platon est donc ici très claire; elle peut se résumer ainsi : L'esprit n'est pas un réceptacle d'impressions ou d'images que les sens lui apportent du dehors. La langue n'est pas non plus un simple écho ou reflet de ces images. D'autre part, si l'homme crée ou invente des signes, ce n'est pas par sa volonté arbitraire qu'il le fait, même déterminée
■!. Ce point attribué à Arislote, Platon l'établit déjà contre Anlisthène et les Sof)hisles au sujet du discours et de la pi'oposition. « Le nom seul ne fait pas le discours, oux <îvo(xâÇ£i. Le verbe, pr.jxa, base de la proposition, ajouté au nom fait le discours. Le discours est aflirmation et négation, çâdi; xai azdçaffi;. Il •Tî résulte un discours, le premier et le plus petit discours. »