LE LANGAGE, SON ORIGINE
par des causes extérieures qui la font varier. Mais l'ouvrier, l'artisan véritable du discours, à la fois inventeur et législateur, «c'est l'être intelligent doué de raison qui possède en soi au moins en germe ces idées, qui de plus participe de la raison souveraine seule vraiment créatrice.
A ce titre l'homme seul aussi est capable de distinguer ce qui est vrai et ce qui est faux dans le discours, ce qui convient et ce qui ne convient pas. Platon le nomme le dialecti' cien^ oia).£XT!.xov avoc:a (390, D.). Par ce mot, on sait ce qu'il entend [supra). Le langage, en effet, n'est-ce pas Tœuvre de la logique, la logique incarnée, reflet elle-même d'une logique supérieure, le Xoyo^? Le dialecticien, dans le sens le plus élevé, c'est donc la raison en acte amssant selon ses lois. C'est
elle que le dialecticien représente. C'est cette dialectique innée ou vivante qui impose aux choses, toIç -irpày^xaa-i., leurs noms. Elle les arrange et les combine d'instinct d'abord, avec réflexion ensuite, selon les lois de la pensée et du raisonnement. Elle en forme le tissu, nous disons la synthèse; seule aussi, elle démêle les fils de cette toile merveilleuse qui est la parole humaine ou le discours. Celle-ci est la première création de l'esprit, la plus voisine de son essence, son verbe engendré par elle, identique à elle.
C'est ainsi, selon nous, qu'il faut entendre Platon, et pour qui comprend le système, il n'y a pas à l'entendre autrement.
La partie supérieure de cette théorie n'est pas moins clairement indiquée. Ces mots premiers, en effet, ce sont ceux qui expriment les idées , les catégories de l'être et de la penséCy dira Aristote. Les uns, purement métaphysiques, de ïêtre et du non-être^ du riiême et de Vautre^ du temps^ de V espace^ de la substance, de la relation^ de la cause, etc., sont ici représentés. Les autres sont d'un ordre encore plus élevé : du beau, du vrai, du bien, du juste. Leur institution, nous dit Platon, doit être attribuée aux Dieux, Par Dieux, Platon, on le sait, entend les idées elles-mêmes é terne ttes et divines. A ce point de vue l'origine du langage est une sorte de révélation primitive*.
1. Une puissance supérieure aux hommes a donné les premiers noms aux choses (213).
Telle est l'origine du langage comme Platon la conçoit, comme on doit la concevoir d'après son système. Si elle n'est pas aussi explicite, c'est qu'elle n'en a pas besoin pour Tinitié qui le lit. On peut ainsi la résumer :
Trois facteurs ont concouru à produire le langage et le suivent dans toutes ses transformations et vicissitudes : l*' Vimitation, non entière mais imparfaite; 2*" la convention ou l'assentiment tacite et volontaire; 3° la raison. Or celle-ci est le facteur principal, le vrai créateur; inspiré à l'origine ou au commencement des choses, plus tard conscient et agissant avec réflexion. Reconnaissable en un grand nombre de mots, l'imitation en donne la partie externe ou sensible. Platon énumère un grand nombre de ces mots, qui dans la langue grecque, comme en toute langue humaine, conservent cette propriété de représenter sensiblement les objets et leur caractère. Il désigne les lettres, l'alphabet, les syllabes qui y répondent (426, 427).
D'autres, non moins nombreux, résistent à cette explication et n'ont aucun rapport avec leurs objets. Ceux-là dérivent d'une autre source. La convention et Y usage eux-mêmes déterminés par des causes souvent inconnues, les expliquent. Il est impossible d'assigner avec certitude leur origine première, malgré tous les efforts des savants ou des érudits.
Platon raille agréablement ceux qui ont la prétention de les expliquer. Mais si l'on pénètre plus avant jusqu'aux vrais radicaux des langues, si de plus on en examine la trame^ si l'on démêle le tissu du discours, on voit qu'il se compose de termes et di' articulations^ qui sont tous des mots abstraits nullement imitatifs ni conventionnels, pas plus quant au sens qu'ils expriment que quant aux lois ou règles qui les régissent. Ils ne sont nullement pour cela arbitraires. Ils sont nécessaires comme le sont les lois de la logique. Tous ces termes, isolés ou réunis, indépendants de toute convention comme de toute imitation, expriment des idées. S'ils sont dus d'abord à une certaine analogie prise des objets sensibles, ils la perdent et s'en affranchissent. De leur forme primitive beaucoup ne conservent pas la moindre trace. Platon, qui en cite aussi un grand nombre, se joue ici finement de son inter-